L’Ombre d’Imana

De Véronique Tadjo

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« Même s’il passe ses journées ailleurs, Dieu revient chaque nuit au Rwanda. » Ce proverbe qui ouvre le livre de Yolande Mukagasana : La Mort ne veut pas de moi (Editions Fixot, 1997) montre à quel point la relation du peuple Rwandais à Dieu est quasi charnelle. C’est sous l’Ombre de ce Dieu baptisé Imana par les Rwandais que Véronique Tadjo place son livre – un titre insolite, voire ironique dans la mesure où ce Dieu auquel tout un peuple s’identifie s’est « brutalement retiré » du Rwanda au moment du génocide. Une ironie renforcée par le sous-titre du livre : voyages au bout du Rwanda qui évoque le célèbre roman de Céline, Voyage au bout de la nuit – une parenté paratextuelle qui renvoie aussi à une identification thématique car, de même que Céline fustige la déshumanisation de l’être dans la grande boucherie de la première guerre mondiale, Véronique Tadjo décrit ici le degré zéro de l’humain. Mais alors que le livre de Céline débouche sur un pessimisme noir, celui de Tadjo se veut malgré tout un chant d’amour, comme l’illustre la photo de Catherine Millet en couverture, où deux enfants (Hutu et Tutsi ?) s’embrassent fraternellement.
On retrouve cette fraternité revendiquée dans le chapitre La colère des morts. Cet épisode raconté par un devin met en scène l’errance de ceux qui, décédés de façon violente, viennent crier aux oreilles des vivants leur solitude. Véritable morceau d’anthologie, ce passage résume le livre, puisqu’il tente d’abolir la frontière habituelle placée entre la mort et la vie, donnant ainsi une certaine dignité aux morts. On pense irrésistiblement aux Morts qui ne sont pas morts de Birago Diop. Mais Véronique Tadjo va encore plus loin car elle ne se contente pas de réhabiliter la tradition africaine qui croit à la survie de l’âme des morts : elle demande aux morts de pardonner aux vivants leur inhumanité. « Nous supplions les morts de ne pas accroître la misère dans laquelle le pays se morfond, de ne pas venir tourmenter les vivants même s’ils ne méritent pas leur pardon. Nous leur demandons de reconnaître notre humanité même si nous sommes faibles et cruels. Nous avons sali la terre, saccagé le soleil. Nous avons piétiné l’espoir. Néanmoins, nous demandons aux morts de ne point se venger. De ne point nous maltraiter en envoyant un essaim de démons sur nos têtes. » Il
Y a dans ces lignes une dimension christique qui fait du livre de Tadjo un immense hymne à la Vie.

L’Ombre d’Imana, de Véronique Tadjo, Actes-Sud///Article N° : 1616

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