Malek Lakhal : « Il n’existe pas d’endroit où l’on puisse véritablement être soi, il n’y a que des négociations » 

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Dans son premier roman La Valse des silences, l’auteure tunisienne Malek Lakhal, sonde les corps sociaux au travers des non-dits, des blessures, et des relations familiales ou amicales. Ahmed, personnage central, est atteint du VIH. Se sachant condamné, il décide de se battre contre la maladie, contre lui-même, mais aussi contre « ces autres », ces corps appesantis sous le poids des silences. À Tunis ou à Paris, l’auteure brosse un magnifique portrait de personnages en lutte. 

Malek Lakhal © Myriam Amri

Vous êtes co-fondatrice du magazine Asameena, lorsque l’on s’intéresse de plus près à votre manifeste, nous pouvons lire ceci : « Nous voulons un territoire sensible dans lequel n’importe qui peut exister comme lui-même. ». La valse des silences, premier roman et suite logique ? 

C’est clairement la continuité d’un projet visant à créer quelque chose de nouveau, sans pour autant s’opposer à ce qui existe déjà ; un espace où chacun peut être entier. Je voulais faire vivre des personnages qui luttent pour conserver cette entièreté, voir comment ils y arrivent ou pas, s’ils y arrivent ou pas, et comment faire face, comment se pardonner en cas d’échec. 

Quel a été le déclic ? 

Cela peut paraître trivial mais, j’ai toujours voulu écrire, j’ai toujours voulu être écrivaine. Le déclic a eu lieu après avoir regardé « Juste la fin du monde » de Xavier Dolan, adaptation cinématographique de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce. Je trouvais qu’il exprimait magnifiquement cette tension infernale qu’il peut y avoir lorsqu’au sein d’une famille, les gens ne se parlent pas, ne s’écoutent pas… Je me suis dit que cette histoire aurait pu exister en Tunisie ou ailleurs, et j’ai voulu lui donner vie. Pour moi, il était important d’amener cette question du silence à son extrémité, de l’explorer jusqu’au bout. Le silence face à la mort. 

La mort est un thème récurrent dans votre roman. Même lorsque certains de vos personnages se raccrochent à la vie, se battent pour vivre librement, à l’image d’Ahmed, atteint du VIH, ou de Fédia. Tous deux condamnés, cette mort semble faire partie de leur quotidien, et d’une certaine manière, même vivants, ils ne sont déjà plus.

La mort est effectivement très présente. Ces personnages essaient de s’arracher à la mort mais de manière extrêmement contenue. Ils sont emmaillotés quelque part. Ils vivent sur la pointe des pieds, et ils n’ont pas la place d’exister entièrement, ils vivent « sous condition ». 

Une vie « sous condition » faite de silences… Ce silence, omniprésent dans votre récit, est un personnage à part entière. Il s’impose de fait sans que personne ne le requiert explicitement. D’où vient cette exigence selon vous ? 

C’est une forme de construction sociale…Prenons le métro par exemple… Le silence qui y règne, le fait que les gens ne se parlent pas en est une. Parler spontanément à quelqu’un dans le métro, c’est très gênant ! J’ai déjà essayé (rires). De la même manière, dans une famille, il y a des formes de discipline qui s’insèrent dans les corps, et inévitablement, elles finissent par devenir des automatismes, des non-pensées, des impensées. C’est ce qui fait souffrir. 

Dans la famille d’Ahmed, tout se sait et tout se tait. Son frère se doute de son homosexualité, ils savent que leur mère souffre des tromperies de son mari, Fédia sait qu’elle est condamnée, mais tout se cache et s’enfouit… Rongée par les non-dits et les peines étouffées, la famille apparaît ici comme une sorte de prison finalement.

Présenter la famille comme une prison était effectivement quelque chose d’important à mes yeux, mais je ne voulais pas me contenter de ça. Ce qui leur arrive est réciproque, mutuel, tout est lié. L’incapacité de dire, l’incapacité d’exprimer de l’amour autrement qu’en ayant recours à des formes de culpabilisation, tout cela participe à cet emprisonnement. Les murs de cette prison pourraient être brisés, mais c’est un pari. Un pari que personne ne veut prendre. 

En parlant de pari, ou de risque à prendre, très souvent dans votre roman, ce choix se pose aux personnages féminins. Très importantes dans votre récit, pour la plupart, elles symbolisent l’idée du sacrifice. Enna sacrifie sa vie pour prendre soin de sa famille, Amal s’interdit de revenir pour ne pas se confronter à l’éventualité que sa mère puisse la détester, et lorsque Fédia agonise, une assemblée de femmes s’agglutine dans les couloirs de l’hôpital, car ce sont elles qui, d’une certaine manière, peuvent et doivent gérer cette souffrance. Le sacrifice est aussi une forme de silence, le silence de soi. 

Pour Amal, c’est un peu différent. Certes il y a sacrifice, puisqu’elle décide de ne plus retourner en Tunisie, mais c’est aussi parce qu’elle ne veut pas se bazarder, elle ne veut pas renoncer à quelque chose de plus grand. Elle ne veut pas être celle qui s’occupera de ses parents lorsqu’ils seront âgés… J’aborde ici le fait d’être femme, mais je parle aussi du rôle de mère, du poids de la maternité. Ces rôles n’existent que sous forme de silenciation et de sacrifice ; le personnage d’Amal est essentiel parce qu’elle s’oppose à cette idée. Elle passe son tour et opte pour l’égoïsme, ce qui n’est pas évident lorsque son éducation, sa construction est fondée sur une certaine idée de la socialisation féminine ; que l’on a appris à s’effacer, et à faire don de soi pour mieux prendre soin des autres. Elle se résout à se défaire de certains liens et à s’extirper de ces formes de dettes qui se jouent au sein d’une famille, mais aussi entre amis. C’est un texte qui examine aussi l’idée d’amitié radicale. Amal et Ahmed se libèrent et ont appris à se faire de la place ensemble, pourtant même dans ce processus constructif, se crée une forme malsaine de dettes et d’attentes qui s’imposent à l’autre. C’est une amitié qui essaie d’évoluer en opposition à cela. Ils comprennent qu’ils se doivent de la bienveillance et de la compréhension, avant de se devoir des luttes ou des sacrifices. 

On entre dans l’intimité d’une famille dont le patriarche est ministre, nous sommes en quelque sorte témoins de ces luttes féministes et LGBT…Votre récit est très intéressant, car tout en étant très politique, il y a une prise de position distanciée. Était-ce un choix volontaire, une façon d’analyser le microcosme de la famille pour parler de la réalité d’un pays tout entier ?

Non (rires). Le père est ministre, et il fait partie de la vie politique du pays, mais paradoxalement, le milieu dans lequel ils évoluent est très dépolitisé. À l’époque, la politique se résumait au fait de se taire, de ne pas se faire remarquer par les forces au pouvoir, par le maître ou le dictateur. C’est une forme de dépolitisation, et Ahmed en parle ; on lui interdit de parler de politique par exemple. Je ne voulais pas faire de cette famille, le portrait du peuple tunisien ; l’idée même qu’un groupe de personnes puisse représenter l’identité d’une nation tout entière est de l’ordre de la domination. C’est faire du porte-parolat de la domination, ce qui est inconcevable pour moi. Je ne pouvais pas me laisser tenter par la sociologie de comptoir. Je voulais écrire un roman qui ne soit pas un traité de sociologie sur la Tunisie. Je voulais qu’il soit subjectif et traite de sujets que chaque individu pourrait aborder, où qu’il soit. Par exemple, j’aime beaucoup Mariana Enriquez, une autrice argentine, et lorsque je lis ses nouvelles, je m’imprègne de l’histoire des personnages, je me pose des questions, mais je ne vais pas plus loin. Je ne cherche pas à sonder le peuple argentin…Ces histoires ne sont pas géolocalisées, il s’agit d’expériences humaines, et ça me suffit. 

Et pourtant le thème de l’espace, des lieux où l’on puisse être et devenir, est très important dans votre roman. Vous questionnez la Tunisie, la France au travers des luttes intérieures de vos personnages. Ahmed par exemple, ne peut pas vivre son homosexualité en Tunisie et se sent amoindri en France. Amal et Ahmed sont tout de même des personnages en exil.
Il n’existe pas d’endroit où l’on puisse véritablement être soi, il n’y a que des négociations. Amal décide de négocier avec la France, ce qui n’est pas réellement un bon choix. Insatisfaite, elle se tourne vers l’Italie, mais elle est encore déçue par ce choix. Tout est une question de négociation, et c’est cela que je souhaitais mettre en lumière. Il est facile de fantasmer un endroit idéal où tout irait bien, mais ça n’existe pas. Ahmed et Amal ne font que négocier, que ce soit à Tunis ou à Paris. Que permet cet espace ? Que permet cet autre espace ? Comment se sentent-ils ici et là ? Je voulais réellement montrer que l’on ne gagne jamais totalement, et que l’on ne perd jamais totalement non plus.

Parlons de temporalité. Votre récit se situe dans les années 80, à l’apparition du VIH. Les problématiques abordées, ; les luttes, mais aussi le racisme systémique dont est victime Ahmed à son arrivée en France, pensez-vous que ce récit serait différent si vous vous basiez sur une époque plus contemporaine ?

C’est intéressant… Je dirais que j’aborderais ces problématiques différemment. Le monde a changé, la politique a évolué. Prenons le cas de la France par exemple. Si l’on reprend le parcours d’Amal et d’Ahmed qui essayent de se frayer un chemin dans un environnement raciste, aujourd’hui les choses seraient quelque peu différentes. Il y a un mouvement anti-raciste politique, et bien qu’il ait ses propres contradictions, on ne peut pas nier son existence. De la même manière en Tunisie, ils ne se sentiraient pas aussi seuls ; depuis plus de dix ans, bien avant la révolution, un mouvement de lutte pour les droits LGBT a pris forme dans le pays. La question de la solitude serait tout autre si je devais réécrire ce roman, car le fait de ne pas se sentir seuls, de savoir qu’il y a autour de soi des personnes qui vivent la même chose, ou qui réfléchissent et qui pensent à ces choses-là, tout cela est très important. 

Propos recueillis par Pascaline Pommier

 

 







 

 

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