Métis et mélanges

Entretien d'Héric Libong avec Véra Atchou

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Véra Atchou, ancien mannequin et photographe de mode, sort à compte d’auteur son premier livre, « Métis et Mélanges ». Une série de portraits et d’interviews de personnalités et d’inconnus, à travers laquelle cette métisse, née d’un père togolais diplomate à l’ONU et d’une mère franco-belge, propose un regard inédit sur la façon de vivre son identité plurielle. Avec en plus un malicieux penchant de la mise en scène : en travestissant Isabelle Giordano de Canal + en princesse des mille et une nuits, Stéphane Diagana en guerrier masaï, Eric Judor (Eric et Ramzy) en moine bouddhiste ou encore, Pascal Légitimus en vendeur de cigares cubains, elle brouille volontairement les pistes, et jette un clin d’œil sympathique à ce que d’aucuns qualifient encore de situation problématique.

Comment t’es venu l’envie de faire un livre sur le métissage ?
Je n’ai pas été cherché très loin. Juste dans mes racines. Mon père est français originaire du Togo et ma mère est franco-belge. C’était donc quelque chose qui me tenait à cœur et surtout un prétexte pour réunir des gens, les rencontrer et les interviewer afin de comprendre comment ils vivaient leurs mélanges de cultures. J’y ai retrouvé un peu de mon histoire. Des réactions, des sentiments que j’ai eus à éprouver. Pas dans les réponses d’une seule personne mais à travers celles de plusieurs. C’est donc certainement une quête personnelle mais que j’ai fait à ma manière, de façon artistique à travers des mots et des images. J’en ressentais le besoin. C’est souvent le cas pour un premier ouvrage. Que l’on soit cinéaste ou photographe, les premiers travaux sont toujours des choses qui tiennent à cœur. Auxquelles on a pensé pendant longtemps.
Le choix du noir et blanc a t-il une connotation particulière ?
Je travaille en couleurs et en Noir et Blanc. Dans le livre, il y a quelques visuels en couleur mais le choix du noir et blanc pour les portraits était voulu. C’était un clin d’œil au métissage. De plus, j’ai utilisé une pellicule qui fait ressortir les contrastes et qui offre toute une palette de gris qui, je pense, traduit l’histoire du métissage. Car il y a des degrés différents chez les métis. Dans la couleur de la peau mais aussi dans l’histoire de leur enfance et aussi de leur vie actuelle.
Comment as-tu réfléchi sur les mises en situation ?
J’ai voulu mettre les gens dans un univers qui n’est surtout pas leur pays d’origine. Quand on est métis, les gens tentent d’emblée de définir vos origines. Et la plupart du temps ils se trompent. J’ai tenu à ce que chaque continent soit représenté. Les uns après les autres, les personnages, placés dans un cercle, sont censés représenter le monde. En général, ils ont été enthousiastes. Ils avaient compris le concept : ne pas représenter leur propre pays le temps d’une image. On se perd un peu parfois mais c’est le pouvoir de l’image. C’est pourquoi je n’ai jamais envisagé ces photos sans une interview où la personne explique d’où elle vient, son vécu et son enfance.
Est-ce que ces années de mannequin ont influencé ton travail ?
Certainement, à travers la façon par laquelle j’ai réalisé les images. Au départ, il y a le thème du métissage mais ensuite, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec une styliste qui a été rechercher des vêtements de styliste, des gens qui eux-mêmes s’inspirent de pays différents, qui mélangent des façons de faire, des façons de travailler des tissus, de chercher des accessoires ; qui vont mélanger et métisser. Et puis, en photographie, j’ai un côté assez dirigiste. Je ne me verrais pas aller dans la rue et prendre des images sur le vif : j’aurais toujours envie de bouger les cheveux, le col. J’aime bien monter les histoires, et le milieu de la mode me le permet.
L’ensemble du livre est très optimiste, il semble que les personnes rencontrées aient bien vécu leur métissage. Penses-tu comme beaucoup que le métissage soit l’avenir de l’humanité ?
Il y a tout de même certaines réponses qui font réfléchir, même si elles ne sont pas développées. Par exemple, il y a une jeune femme, Delhia, qui dit que ses copines de classe la pinçaient ou la traitaient d’albinos. Je trouve que ce sont des moments très durs. Mais je voulais en parler sans dramatiser une situation qui d’ailleurs ne l’est pas. Pour beaucoup, être métis sous-entend des tas de choses problématiques, alors qu’en fait, il y a des expériences fabuleuses et passionnantes. Cela dit, je ne voudrais surtout pas séparer ce genre de réflexion de l’individu. Il m’était très difficile de réunir une telle réflexion et en faire celle d’un peuple métis, qui justement n’est pas un peuple.
Crois-tu que la France est consciente de la richesse des apports d’autres cultures ?
Depuis que j’ai vu que l’on avait voté pour une Franco-rwandaise pour être Miss France, je me dis que le grand public est conscient que cela fait partie d’un quotidien. C’est peut-être un peu naïf et optimiste mais je pense que c’est un grand pas. Dans le milieu de la mode en tout cas, les gens sont très ouverts. On rencontre des personnes qui viennent de partout. Et voir des gens mélangés est banal. Quand je vais aux Etats-Unis, j’ai besoin de me repositionner : certains endroits réservés aux Noirs et d’autres aux Blancs me font sentir ma couleur. Le phénomène métis reste très européen ou asiatique. Combien de fois des Noirs américains m’ont dit : « toi, tu es Noire ». J’ai du mal à leur dire que pas tout à fait car ma mère est française et que j’ai les yeux clairs !
Pourtant les modèles noirs ont tout de même mis pas mal de temps avant de faire la une des grands magazines.
Oui, c’est une question de marketing. Si l’on n’osait pas mettre une fille noire pour représenter un produit, c’était par peur de ne pas le vendre.
C’est tout de même grave car cela signifie qu’au niveau de la société tout ce qui est coloré a du mal à passer.
Je trouve effectivement très grave qu’il y ait beaucoup moins de possibilités pour une fille métisse, noire ou eurasienne. Mais dans le milieu de la mode, cela devient presque une fatalité. On se dit que c’est comme ça, qu’il y a des choses que l’on ne pourra pas faire. En même temps, je trouve qu’il y a des choses qui évoluent. Il y a eu des publicités pour Chanel avec une fille noire. Et moi, en 13 années de mannequinat, j’ai travaillé sans discontinuer avec des stylistes qui m’ont toujours encouragée et appréciée. Kenzo, Karl Lagerfeld, Sonia Rykiel, Cacharel, Christian Lacroix, Angelo Tarlazzi… Alors même si d’autres portes ne se sont jamais ouvertes, j’ai gardé des supers souvenirs de collaboration. Mais c’est vrai que c’est lent. Le problème est que les créatifs et ceux qui détiennent le pouvoir de l’argent ne fonctionnent pas dans les mêmes univers et ne réfléchissent pas forcément de la même manière.

///Article N° : 1828

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Les images de l'article
Stéphane Diagana © Véra Atchou





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