« Miverina » : retours photographiques à Madagascar

Entretien de Marian Nur Goni avec le photographe Rijasolo

Travail très personnel, « Miverina »retrace six années de corps à corps photographiques, avec le devenir de Madagascar, pays auquel le photographe Rijasolo est lié par son histoire familiale. A l’occasion de sa présentation à l’Angkor Photo Festival 2010, l’auteur s’est prêté au jeu de l’entretien pour nous raconter sa relation photographique au pays et ses projets à venir.

« Miverina, un retour à Madagascar » est le fruit de cinq années de travail. Dans le texte qui accompagne la série, vous parlez d’une obsession à son origine…
Ce fut comme une obsession de vouloir retrouver ce que j’avais oublié, de confronter mon imaginaire à un pays, une nation bien réelle.
Comment cela a-t-il commencé exactement ? Et comment vous êtes-vous préparé à ces voyages ?
Depuis tout petit – j’avais six mois lorsque mes parents m’ont envoyé à Madagascar pour la première fois – nous avions l’habitude d’y séjourner une fois par an, de retrouver la famille, retrouver notre deuxième maison en somme. Puis, au début des années 80, nous avons cessé d’y aller, la situation économique et sociale se dégradant d’année en année (c’était les débuts du régime Ratsiraka), on nous a dissuadé de revenir au pays. Je crois que c’est à partir de ce moment que mes parents se sont rendus compte qu’ils allaient vivre en France, c’est là qu’ils ont demandé la nationalité française. À mes 30 ans, il y a eu une sorte de déclic. Je vivais en Bretagne, et j’entendais beaucoup de gens (essentiellement des marins) me parler de Madagascar, de l’amour qu’ils avaient pour ce pays, il y a eu aussi la sortie du film « Mahaleo » de Paes et Rajoanarivelo. Pris d’orgueil, je me demandais pourquoi toutes ces personnes rencontrées étaient capables de parler de Madagascar, d’aimer ce pays, mon pays, et pourquoi durant mon adolescence, ma vie de Français de l’immigration, je n’avais pas pris la peine de m’intéresser un peu à mon pays d’origine. Pourtant, comme chez beaucoup de familles issues de l’immigration, Madagascar a toujours été présent dans notre quotidien, j’ai toujours vécu avec la culture malagasy en arrière-plan, j’en comprends la langue, etc. mais les seuls souvenirs intimes de ce pays que j’avais en tête étaient des images d’enfance : marcher pied nu, une lumière chaude et réconfortante, une sorte d’insouciance… Peut-être, étaient-ce les seules représentations de Madagascar que je voulais garder en moi. De là naît effectivement en moi l’obsession de me retrouver là-bas, de ressentir mes pieds ancrés sur la Grande Île, de retrouver des odeurs, retrouver les lieux, confronter mes souvenirs avec la réalité. Cette obsession setrouve exacerbée le jour où l’on me demande un certificat de nationalité française pour renouveler mon passeport. Un papier me donnant le droit de continuer à être Français. Ce « rappel à l’ordre » sonna en moi comme le début de l’envie d’une vie ailleurs… à Madagascar en tout cas. Ainsi, en 2004, plus de vingt ans après mon dernier séjour malagasy, je profite d’une commande du Conseil Général du Finistère pour revenir à Madagascar.
A l’instar d’autres photographes, vous parlez de l’appareil photographique comme d’un prétexte pour aller à la rencontre de quelque chose, en l’occurrence de votre identité et de celle malagasy. Que vous a permis l’appareil photographique précisément et quel rôle a-t-il joué dans l’évolution de votre relation au pays et à ses habitants ?
Dire que l’appareil photo est un prétexte pour aller à la rencontre de quelque chose est précisément une question que je me pose continuellement : est-ce que je me sers de la photographie dans le but de rencontrer l’autre, ou bien est-ce que je rencontre l’autre afin de pouvoir le photographier ? Concrètement, je ne sais pas quelle est la motivation première. Est-ce que le sujet est prétexte à simplement photographier ou est-ce que la photographie est un prétexte pour se confronter à un sujet, des gens, une situation ? Je n’ai pas la réponse. Tout ce que je sais c’est que l’acte en soi : photographier, prendre des images, est un moyen pour moi d’enregistrer et d’interpréter des émotions, des ressentis. Photographier, c’est d’abord pour moi l’envie d’être cohérent avec moi-même, autant sur le plan émotionnel que sur le plan artistique. La série « Miverina » est le premier travail où j’ai (un peu) commencé à trouver une cohérence entre ce que j’ai ressenti lors de mon retour à Madagascar et ce que ces images devaient raconter. Cette série d’images parle en fait de moi, d’un état d’esprit, d’une représentation de ma relation entre moi et le pays, les gens que je rencontre. J’essaie ainsi depuis six ans de traduire par la photographie ce que je vis à Madagascar, quelle nouvelle forme d’identité est engendrée par ce retour. Mais il ne faut pas voir dans ces photographies une simple description brute et linéaire de cette quête d’identité, j’aimerais que le spectateur s’en tienne à la sensualité qui s’en dégage.
« Miverina » semble être traversée par un amour pour le médium et ses possibilités et par des références diverses : ainsi, des compositions très travaillées côtoient des photographies prises sur le vif où l’on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du sujet… Y a-t-il eu des travaux ou des auteurs de référence qui vous ont guidé spirituellement dans votre quête photographique ?
Dès mes débuts en photographie, j’ai très vite été séduit par des photographes du noir et blanc comme Sebastião Salgado, James Nachtwey ou Paolo Pellegrin et par leur capacité à documenter un sujet en mettant en avant un parti pris esthétique. Puis, mon intérêt a vite basculé vers des photographes-voyageurs comme Klavdij Sluban, Josef Koudelka, Pierrot Men, Bernard Plossu, Raymond Depardon et son ouvrage Notes (1), ainsi que des photographes obsédés par leur quotidien, leur vie, et qui utilisent la photographie comme un journal intime, parfois comme une thérapie… Je pense notamment à Antoine D’Agata, Michael Ackerman ou bien Anders Petersen. J’aime beaucoup ce type de pratique photographique qui prouve qu’il n’y a de limite en photographie que le cadre de l’image elle-même. J’ai découvert récemment le travail du Russe Igor Posner qui a un regard magnifique de noirceur et de mélancolie. Pour ma part, je me considère comme un photographe « déambulateur » : j’aime beaucoup ce mot « déambulation », errer d’un point à un autre, ne pas se laisser enfermer par l’angle d’un sujet, juste photographier au gré des rencontres, selon mon humeur, ma disponibilité.
Vous allez exposer prochainement votre travail dans le cadre de l’Angkor Photo festival 2010. Quelle forme allez-vous lui donner et quelle serait pour vous la forme idéale pour présenter ce travail et vos travaux en général ?
Pour l' »Angkor Photo Festival » j’ai entièrement confié le choix des tirages et la scénographie de mon exposition à Françoise Callier, la programmatrice du festival. Pour les précédentes expositions de « Miverina », l’accrochage des tirages suivait un sens de lecture particulier, c’est-à-dire que j’agençais les images comme une sorte de carnet de voyage, un road-movie intimiste. J’associe chaque image en fonction de l’atmosphère qui s’en dégage, selon la lumière, la tension, l’attitude du ou des personnages, leur regard. L’outil numérique, par sa flexibilité, permet maintenant de montrer son travail d’une autre manière, peut-être même d’une manière plus proche du propos photographique que je veux transmettre. Ainsi, j’ai la chance de pouvoir montrer « Miverina » sous forme de diaporama sur le site Burn Magazine (2).De plus, l’artiste malagasy Mikea m’a fait le grand honneur d’accepter que j’associe mes images avec une de ses chansons. Je suis très heureux de ce résultat, de cette harmonie entre le tempo lent, la mélodie lancinante de cette musique et l’enchaînement des photos. A refaire en tout cas…
Avec quatre autres photographes (Vincent Nguyen, Vincent Wartner, Vincent Boisot, Vincent Capman), vous avez créé en 2007 le collectif Riva Press. Pouvez-vous nous parler de cette expérience collective et de ce qui vous motive à travailler ensemble ?
« Riva Press » est né d’une envie d’associer différents points de vue, différentes façons de travailler et différents réseaux vers un même but : la diffusion de nos images dans la presse française et internationale. D’ailleurs, nous sommes tous les cinq issus de la même formation de photojournalisme de l’EMI-CFD à Paris. Concrètement, Riva Press nous a permis de mutualiser des moyens financiers et techniques pour pouvoir nous offrir les meilleurs outils de diffusion, comme un site web de qualité qui montre nos meilleurs sujets (3), ou la vente de nos images sur Internet. Ce qui nous a motivé à travailler ensemble c’est aussi l’idée de pouvoir se rattacher à un groupe, à une structure nous permettant, en tant que « jeune photographe », de ne pas se sentir seul face à ses interrogations, ses tâtonnements dans cette jungle qu’est le monde de la photographie. Sans « Riva Press » nous n’aurions jamais pu par exemple montrer et expliquer notre travail lors du festival « Visa pour l’Image » de Perpignan – à l’étage des collectifs – ou participer à des projets tels que la revue Zmâla (4). Tous ces échelons que nous franchissons d’année en année pour faire connaître nos travaux nous poussent à continuer ensemble.
Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Mes projets futurs s’orientent naturellement vers Madagascar : j’ai de nombreuses idées de reportage en tête et il me faut encore un peu de temps (et d’argent !) pour les réaliser. La prochaine étape sera la couverture de l’élection présidentielle malagasy prévue pour mai 2011. Mais il y a un projet à long terme que j’aimerais particulièrement réaliser là-bas et qui est la création d’un centre de formation en photographie, un peu comme celui de Bamako (5). Un centre où l’on proposerait à des jeunes une initiation technique et artistique de la photographie lors de formations courtes ou longues et qui leur permettrait de s’insérer professionnellement. C’est un projet qui me tient à cœur, j’accumule des contacts, j’étudie d’éventuels partenariats afin de trouver la meilleure manière de monter ce projet. Je pressens, chez les jeunes Malagasy, une envie pressante de se former, d’apprendre à créer et de pouvoir s’exprimer artistiquement. Malheureusement il n’y a pratiquement rien ou si peu pour que les jeunes puissent se réaliser à Madagascar. Et pourtant le réseau associatif malagasy est l’un des plus développé de la zone Afrique. J’aimerais ainsi apporter ma contribution au développement de la photographie à Madagascar.

(1) Raymond Depardon, Notes, Arfuyen, 1979.
(2) www.burnmagazine.org
(3) www.riva-press.com
(4) Zmâla est une revue annuelle consacrée aux travaux réalisés par des collectifs, de par le monde.
(5) Le CFP – Cadre de promotion pour la Formation en Photographie – dont le site est : http://www.cfp-bamako.org/
Novembre 2010///Article N° : 9803

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