« Mon père, cet étranger au monde »

Entretien de Pauline Hammé avec Jean-Pierre Baro

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Paris, un soir d’hiver. L’air est glacial, mais cela n’empêche pas Jean-Pierre Baro d’afficher un sourire contagieux. Pourtant, ce sont les larmes qui obsèdent ce metteur en scène, fondateur de la compagnie Extime. Celles de son père, inexistantes, poursuivent encore le trentenaire nostalgique. Jean-Pierre Baro s’interroge : pourquoi n’a-t-il jamais vu pleurer son père ? Cet ancien militaire sénégalais, devenu ouvrier pour Dassault avait pourtant des raisons de verser des larmes. Victime de discriminations racistes, il s’est réfugié dans l’alcool et a perdu sa femme. C’est pour comprendre l’histoire de ce père disparu, que Jean-Pierre Baro fait dialoguer sur scène l’œuvre inachevée du révolutionnaire Georg Büchner, Woyzeck et le témoignage de sa mère, écrit à partir d’entretiens, Je n’arrive pas à pleurer.

Comment vous avez-vous eu l’idée d’associer l’histoire de Woyzeck, avec celle de votre père ?
Quand j’ai découvert la pièce de Georg Büchner, j’ai tout de suite pensé à l’histoire de mon père. Woyzeck est un ancien soldat, reconverti en cobaye médical pour gagner sa vie. Aliéné, il sombre dans une folie meurtrière. Mon père, travailleur immigré, a d’abord été militaire puis ouvrier spécialisé. Il est décédé des suites de son alcoolisme. Ils ont de nombreux points communs. Comme mon père, Woyzeck élève, en couple, un enfant unique. Woyzeck entend des voix et j’ai toujours supposé qu’un étranger qui arrive en France, vit avec les voix de ceux qu’il a laissés au pays. Dans le spectacle, Woyzeck et mon père sont tous deux des « étrangers au monde », c’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à composer avec le monde qui les entoure.
Ce spectacle, est-il un hommage à votre père ?
Je ne sais pas si c’est un hommage, je l’envisage plutôt comme un dialogue pour comprendre son histoire. Mon père est mort quand j’avais 20 ans et il ne m’a jamais transmis la culture de son pays d’origine. Le théâtre nous permet de dire aux absents ce qu’on n’a pas eu le temps de leur confier de leur vivant.
Vous avez d’abord été frappé par la figure de l’exploité, du « dépossédé absolu » que représente Woyzeck, mais aussi par le fait qu’il accepte toutes les humiliations pour soutenir sa famille.
Oui, cela m’a rappelé la situation de mon père. Dans la culture africaine, l’aîné est celui qui a la charge de subvenir aux besoins de la famille. Cette pression a été très lourde pour mon père.
Pourquoi choisir un texte allemand pour évoquer de la situation des personnes immigrées d’origine africaine ?
Je ne parle pas de la situation des personnes immigrées d’origine africaine. Je parle de la situation d’un homme qui était sénégalais. Il s’agit d’un point de vue subjectif, le mien et surtout celui de ma mère, une Française d’origine bourgeoise dont j’ai recueilli le témoignage pour montrer le projet. Mon spectacle mêle différentes fictions. En revanche, le texte est bien celui que Georg Büchner a écrit au XIXe siècle. La seule adaptation, c’est la mise en scène qui situe l’action dans la France des années 1970. J’ai intégré le témoignage de ma mère, car on entend rarement la parole de ceux qui vivent avec des immigrés.
Georg Büchner disait que « la lutte entre les riches et les pauvres est l’unique combat révolutionnaire au monde », comme lui, vous considérez-vous comme un artiste engagé ?
Je ne suis pas parti du désir de faire une pièce politique. Mon outil de travail, c’est l’intime. Je pars de ce que je veux raconter, d’une nécessité, en adoptant une vision plus philosophique que sociale. Mais bien sûr, j’espère que le propos a une résonance politique. C’est le concept de notre compagnie Extime, nous poussons les acteurs à projeter sur scène ce qu’ils ont en eux.
D’ailleurs, vous aimeriez que la pièce « soit pour les spectateurs l’occasion d’une rencontre avec leurs souvenirs. »
Je l’espère, car le fait de se sentir « étranger au monde » n’est pas seulement lié à l’immigration. Un Français peut se sentir en décalage avec la société française. La pièce aborde un thème fondamental : celui du choix et de la liberté. Pour Büchner il n’y a pas de liberté sans égalité sociale, la notion de libre arbitre est liée aux questions économiques.
Vous vous êtes inspirés de textes de Franz Fanon pour montrer la pièce, pourquoi ?
Je me suis appuyé sur Les damnés de la terre où Fanon explique que, quand le colonisé ne peut pas retourner sa colère contre l’oppresseur, alors il rejette la violence sur ses proches. Cela me semblait juste par rapport à la figure de Woyzeck qui subit les humiliations du capitaine et du docteur mais assassine celle qui aime le plus, sa compagne Marie. À travers ces figures étatiques d’oppressions, le spectacle interroge la différence entre l’État, l’organisation politique et juridique d’un pays et la patrie. Si mon père a souffert de certaines injustices imposées par l’État Français, il était plein de respect et d’amour pour la patrie française, cette terre des pères.
Les femmes, votre mère et le personnage de Marie (la femme de Woyzeck, qu’il assassine pour la punir d’avoir pris un amant), sont au centre de votre spectacle. Est-ce une façon de rendre hommage à la gent féminine, souvent la plus dominée ?
Ces femmes ne sont pas dominées. Contrairement à l’interprétation classique, je considère que comme ma mère, le personnage de Marie est libre car elle rejette la culpabilité et le regret. Elle vit avec Woyzeck qui est à moitié fou. C’est normal qu’elle ait envie d’aller voir ailleurs. Elle sort d’un enfermement en rejetant la culpabilité religieuse. Quand le monde la décompose, elle va vers la composition.

Propos recueillis par Pauline Hammé

Lire également la critique de Woyzeck (Je n’arrive pas à pleurer) [ici]///Article N° : 11368

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