Mon royaume pour une guitare

De Kidi Bebey

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Journaliste et auteure jeunesse, Kidi Bebey publie en cette rentrée littéraire son premier roman, Mon royaume pour une guitare, chez Michel Lafon. Puisant dans l’histoire de son père, le musicien franco-camerounais Francis Bebey, elle façonne un récit biographique où les histoires imaginaires, celles que l’auteur aime tant raconter et se raconter, et la grande Histoire, celle qui lie la France et le Cameroun, se rencontrent sous la forme d’une fable poétique.

Mon royaume pour une guitare n’est pas un document retraçant la vie d’un musicien ni la construction d’une carrière, contrairement, peut-être, à l’idée à laquelle nous invite le titre de ce roman. Mêlant souvenirs et fictions, «  il contient une histoire d’éloignement et d’exil, une histoire de musique et de paix, une histoire d’amour et de famille… et un peu de la « grande » Histoire… » explique son auteure Kidi Bebey. Interpellée, à la mort de son père Francis Bebey en 2001, par nombre de personnes qui voyaient avec lui disparaitre tout un héritage culturel, Kidi a compris la nécessité de rendre compte de la créativité artistique de cet aîné, qui pouvait dès lors incarner « l’immédiatement contemporain des cultures africaines« . Aussi, parce que Kidi est avant tout une amoureuse de mots et d’histoires, la poésie et le romanesque s’invitent volontiers dans le récit. Récit d’une famille, odyssée du père, depuis son enfance au Cameroun, dans les années 1920, jusqu’à sa consécration musicale à New York dans la salle du prestigieux Carnegie Hall cinquante ans plus tard.
L’écriture de Kidi Bebey est délicate, en ce qu’elle garde, peut-être, cette saveur de rêve, cette légèreté avec laquelle la plume de l’auteure s’adresse si souvent aux enfants. Car la journaliste, qui a été rédactrice en chef de Planète des magazines d’information « Planète Jeunes » et « Planète Enfants », est avant tout une auteure jeunesse, codirectrice notamment de la collection Lucy, chez Cauris Livres et créatrice de la série d’albums des Saï Saï. Dans ce dernier roman, à travers des personnages et un univers intime attachants, elle dessine l’atmosphère si douce de son enfance dans la « petite république » des Bebey, comme elle nomme son cocon familial. La société française des Trente Glorieuses, dans laquelle évolue la famille y est alors dépeinte, dans ses contradictions, ses promesses de réussite sociale. Entre les lignes du récit, l’histoire coloniale de la France se dessine aussi, dans son lien avec la terre d’origine des Bebey. Ainsi, on traverse le Cameroun sous la tutelle française, duquel s’envole le jeune Francis après avoir décroché une bourse pour l’Hexagone. Francis, qui enfant, disait «  Plus tard, je ferai ça, moi aussi, comme métier : Blanc« . Le voyage se poursuit au cœur du quartier latin, sur les bancs de la Sorbonne où l’étudiant rêve aux Indépendances africaines, bercé du verbe haut d’un certain Cheick Anta Diop. C’est en 1954, deux années avant le Congrès des artistes et écrivains noirs. La figure d’un oncle, Marcel, intellectuel et militant politique ramène ensuite aux mémoires l’histoire d’une résistance camerounaise de plus de 15 ans face à l’occupation française, et de ses reliquats après l’indépendance du pays. Avec son lot de disparitions, d’exactions, de résignations.
Parfois le récit prend une saveur de conte, à travers des figures symboliques qui dessinent un questionnement pourtant central. Ainsi de cette guitare, en préface, abandonnée à la mer par un page, un jour sombre du XIVe siècle, qui survit en héritage entre les mains de la famille Bebey. Elle est, à l’image de la musique en général, un lien entre les hommes. Ainsi, encore, de ce joueur de sanza qui fascinait tant Francis, enfant, à Douala, et qu’on lui interdisait d’approcher. L’ombre du musicien semble se pencher sur l’épaule du père, au grès du récit, pour l’amener vers son destin. Car Francis ne s’épanouit véritablement que sur le tard, lorsqu’abandonnant une carrière de haut fonctionnaire, il renoua avec ses premiers amours pour la musique, et retrouva cette émotion d’enfant, à l’écoute du joueur de sanza. Ainsi, Mon royaume pour une guitare est une œuvre interrogeant la place du rêve dans nos vies d’Hommes : «  Qu’est-ce que vivre sa vie ? Est-ce correspondre à une certaine idée de la réussite, à ce que les autres trouvent « bien », ou est-ce essayer d’atteindre ses propres rêves ? « .

Mon royaume pour une guitare, Kidi Bebey, Michel Lafon, 2016///Article N° : 13773

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