Mondialisation, Mondialité, Pierre-monde

Cette communication a été écrite par Patrick Chamoiseau pour son intervention lors du forum des revues interculturelles (site revues-plurielles.org) intitulé « Le Tout-Monde » à Lyon, les 29 et 30 mars 2008. Elle a été relue et corrigée par l’auteur pour sa publication.

Le cheminement – Un écrivain c’est quelqu’un qui chemine de manière singulière vers un inatteignable nommé « littérature ». Dans le cadre de cette proposition, on peut admettre que le poète suit des pistes de voyance vers la poésie, et que le romancier s’invente une trace vers l’idée du roman. Ce qui produit une œuvre, c’est ce cheminement qui n’aboutit jamais mais réalise deux choses.
Si l’on a affaire à un grand important, la première vertu de ce cheminement serait d’augmenter l’histoire de la littérature d’une trace singulière, innovante, pleine de ce bouleversement inattendu où surgit la beauté. La seconde serait de permettre à ce créateur de régenter un chaos intérieur, une catastrophe intime, où les désirs d’exploration de soi, de l’humain, du Vivant et du monde, s’érigeraient en instances essentielles. Ainsi, de livre en livre, et si tout va pour le mieux, l’écrivain élabore pour lui-même un mieux-vivre, tout comme il peut, bien entendu, exacerber une impossibilité de vivre.
Tout artiste chemine ainsi vers une compréhension de l’art qui est le sien. Et il passe généralement sa vie à cheminer sans fin, à se construire dans ce chemin. Le plus extraordinaire, c’est que si la littérature (ou l’Art en général) demeure inatteignable, c’est parce que ces cheminements solitaires qui se rapprochent d’elle, ne font que l’éloigner. Ils l’éloignent d’autant plus, qu’à chaque pas véritable, ces cheminements la redéfinissent, lui ouvrent des horizons, des impossibles, des indécidables, et la préservent, de génie en génie, de la stérilisation d’une réussite et des abîmes d’une certitude.
C’est pourquoi, il y a toujours un inabouti dans les œuvres de l’Art, comme dans la littérature, comme dans l’élaboration d’un roman. Pour évaluer ses ouvrages, Faulkner mesurait l’éclat de leur échec. Plus l’échec était grandiose – à force d’audace, de courage, d’endurance opaque – mieux l’œuvre ouvrait à la consolation et à l’amorce d’une nouvelle tentative. Car, en la matière, la perspective la plus féconde est celle qui maintient, et qui approfondit, l’indécidable, l’indéfinissable, les perspectives toujours fécondes de l’inatteignable. En fait, on chemine vers son art pour ne pas y arriver : on demeure désirant.
Le paysage traditionnel – Mais le cheminement (ce désir) s’opère toujours dans un contexte. Un peu comme dans un paysage, avec des traces, des rivières, des moulins à sucre, des ravines, des abîmes… Le contexte est important car il conditionne les outils du voyage. Pour l’écrivain, les outils du voyage étaient bien entendu la langue dans laquelle il affrontait la matière d’un langage ; c’était aussi le pays dans lequel il était venu au monde ; c’était aussi l’état d’avancée de l’idée de littérature autour de lui… Pour englober tout cela, disons que l’écrivain se tenait à la fois dans l’imaginaire qui était le sien, dans l’imaginaire de son lieu, et dans l’imaginaire de son époque. Aujourd’hui, cela n’a pas changé. C’est cette « matrice d’imaginaires » qui détermine ce que l’écrivain peut comprendre du réel, mais qui va déterminer aussi les indépassables, les impossibles, les apories qu’il devra affronter sans pour autant s’y perdre, sans pour autant les résoudre, et sans perdre pour autant l’objectif de son obstiné cheminement.
Le contexte de Balzac lui permettait de penser qu’avec la seule langue française, il était en mesure d’explorer le réel et d’ambitieuses situations existentielles. Celui de Joyce, relativisait déjà la langue, et l’obligeait à dépasser, et la langue anglaise et les modalités habituelles d’expression d’un langage. Faulkner était confronté à tellement de silences et d’horreur non assumés par son Sud natal – fondé sur esclavage – qu’il élabora son langage dans un impossible flamboyant : le texte faulknérien exorcise sans rien dire ou montrer. Le contexte de Césaire était la domination coloniale, la néantisation du Nègre, qui l’obligèrent à négrifier la langue dominante et les valeurs qui étaient imposées. Celui de Kafka était l’épaisse bêtise bureaucratique qui le contraignit à ouvrir de belles portes par-delà le réel… Mais d’une manière générale, les artistes et les écrivains appartenaient à une culture, une société, et souvent leur art reflétait les urgences de leur communauté. Pour cette communauté, ils témoignaient à leur manière, ouvraient des pistes, bouleversaient les structures du réel et les lignes d’horizon. La grande littérature d’une nation, d’un pays, d’un peuple, les préparait à vivre ce qui allait advenir, ou qui était en eux, et qui restait inaperçu ou encore impensable. L’artiste cheminait avec une appartenance, depuis une appartenance, mais, sans rien trahir ou déserter des nécessités de son lieu, il cheminait loin en avant, ou résolument sur une voie de traverse : une voie de connaissance.
Le paysage de la Mondialisation – Pour l’écrivain d’aujourd’hui, le contexte du cheminement est celui d’une mondialisation. Le paysage dans lequel il chemine, ce n’est pas sa seule langue, sa société de référence, sa seule urgence localisée, même si tout cela peut constituer (comme le dit avec raison M. Kundera) un « petit contexte ». Il se trouve désormais en face du monde, comme au débouché d’un immense paysage. Un paysage indéchiffrable, avec ses impossibles, ses écrasements, ses vertiges de souffles et de possibles à définir.
Le premier effet de l’actuelle mondialisation, c’est de plonger l’écrivain, ou l’artiste, dans un régime totalitaire d’un nouveau genre. Je parle d’une domination mondiale, dépourvue de poto-mitan ou de circonférence, sans empereur, sans texte fondateur, sans intention linéaire, et qui, de ce fait, demeure indéchiffrable pour la plupart des consciences de ce temps. Cette peste économique est constituée par une myriade d’appétits et de volontés avides qui se réclament de la liberté, et qui étendent, sur l’ensemble de la terre, le sanctuaire du « marché ». Dans leurs cérémonies boursières quotidiennes, ces appétits célèbrent de manière quasi mystique une idole qu’ils appellent : « la Croissance ». Leur emprise néo-libérale est un des moteurs de l’actuelle mondialisation, tout comme le colonialisme et l’esclavage américain l’avaient été pour une mondialisation précédente, en imposant des religions, des langues véhiculaires, des cultures et des dieux, et en commettant d’incroyables génocides dans un crépuscule de « valeurs » imposées, largement intériorisées par ceux qui en étaient victimes.
Tout comme pour les serfs dans le système féodal, ou pour les ouvriers dans les grandes forges industrielles des siècles récents, notre existence contemporaine se déploie dans une calamité qui nous est indéchiffrable, rythmée par les augures du CAC 40, et qui nous instille un imaginaire de soumission, voire de fatalité, en face des appétits du capital et des absurdités de la finance. Des peuples entiers sont plongés dans des misères infâmes. Des pays sont voués ou bien à la famine ou bien à la consommation compulsive, aux centres commerciaux, aux calamités du tourisme, ou à je ne sais quoi d’autre. Dans le temple diffus du marché, les Etats sont réduits à leur plus simple expression, et se consacrent à de prétendues modernisations qui ne servent qu’à fluidifier les horlogeries du temple. Le « Juge » et le « Psychiatre » sont mobilisés pour traiter les désespérances, les paupérisations, les dérégulations mentales. Les grands juges et les grands psychiatres ont disparu pour laisser place à des opérateurs juridiques, des techniciens du psychisme, à toute une expertocratie au service du temple et de ses besoins de sûreté. Des abondances indécentes côtoient, et tentent de se maintenir, en face de pénuries fatales, d’asphyxies sans horizons. La science elle-même dégénère en techno-science commerciale, qui ne vise qu’à augmenter la productivité tout en abaissant le coût de revient des produits. Cette baisse rend le travail de chacun moins rentable ce qui oblige la force productive ouvrière à travailler plus, non pour gagner plus, mais juste afin de maintenir un niveau de bénéfice acceptable pour les tenants du capital. La techno-science s’attache à conférer une aura de nouveauté, sorte de valeur virtuelle, à des marchandises qui ne servent qu’à augmenter les bénéfices de ceux qui détiennent l’outil de production – marchandises qui n’amènent aucune plénitude à ceux qui les consomment et qui ne font qu’entretenir des besoins imposés… Quant au travail, il est redevenu ce qu’il était au 19ème siècle, une force de production obscure, jetable, interchangeable, qui avale des vies entières, et qui ne laisse disponible aux existences, pour se trouver une signification, que des dimanches et des congés payés. Toutes les valeurs capables de conférer une signification à l’existence, tant collective qu’individuelle, sont acheminées vers des voies protéiformes de marchandisations.
Jamais l’humain ne s’est trouvé de manière aussi globale, aussi totale, totalitaire, totalisante, dans un système qui, sans douleur apparente, et de manière globale, le conditionne jusque dans ses valeurs et dans ses rêves, dans ses pulsions et ses désirs. La mondialisation économique est un système flou qui ne lui offre plus la moindre perspective d’élévation. Ce système menace les équilibres fondamentaux de la planète, la survie de l’espèce humaine, et nous raconte des histoires de « développement durable » pour tenter de se maintenir et cacher sa démence. L’écrivain, ou l’artiste d’aujourd’hui, se retrouve aussi tétanisé que Faulkner en face de la damnation esclavagiste, ou que Césaire sous la botte occidentale, ou que Proust englué dans les viscosités bourgeoises, ou que les peintres impressionnistes dans l’imaginaire marron et gris de leur époque. La création est un lieu de liberté totale, et tout créateur est (avant toute autre évaluation) une déflagration de courage et de liberté. Mais il y a une éthique du libre – et c’est l’éthique du libre qui installe la beauté d’une œuvre de l’Art dans les instances du sublime. Alors, tout comme je ne saurais imaginer un Césaire qui aurait détourné sa poésie du spectre colonialiste, ou un Soljenitsyne qui aurait ignoré les effets des goulags et du totalitarisme, j’ai du mal à concevoir un cheminement véritable vers l’art que l’on interroge, et que l’on courtise de ses désirs, si l’on déserte les urgences, les dominations ou les impossibles de son époque.
La mondialité – Mais, indépendamment de cette mondialisation capitaliste et financière, il me semble que le processus de globalisation était inévitable. Avec ou sans démence capitaliste et néo-libérale, les sociétés et les cultures cheminaient de manière naturelle à la rencontre des autres. C’est vrai que nous avons du mal à imaginer ce que serait devenu le monde sans les turbines de globalisation que furent l’Islam, la Chrétienté, le bouddhisme, les grandes découvertes, le colonialisme, l’esclavage transsaharien ou celui de type américain… Les grandes catastrophes de la frappe occidentale ont précipité le monde moderne dans sa propre ombre mais elles ont, dans le même temps, propulsé la conscience humaine vers les nouvelles exigences de l’humanisation. Néanmoins, avec ou sans elles, les émergences qui constituent l’infinie diversité des humanités auraient fini par se rencontrer, s’influencer globalement, et seraient parvenues à la mise en relation actuelle. La conscience que nous avons maintenant d’habiter une seule terre, que cette terre est tissée des ombres et des merveilles humaines, et que ces ombres et ces lumières constituent une richesse qui appartient à tous, comme à chacun d’entre nous, est une résultante du processus de mise en relation que M. Glissant appelle : « Mondialité ».
La mondialité était inévitable, cela pour deux raisons.
La première, qui est toute simple, c’est que la planète terre n’est pas infinie. Tôt au tard, d’expansion en extension, les hommes auraient fini par se rencontrer, tout comme les groupes, les hordes, les clans, les tribus ont fini par s’adjoindre dans des communautés élargies dont la complexité demandait l’instauration d’un pouvoir central, ou d’un Etat. L’énergie de la diversité tend à se réaliser dans une unité consciente d’elle-même. Et si l’unité réalisée peut avoir tendance à oublier sa diversité initiale, elle commence à y tendre sitôt qu’elle atteint à une haute conscience d’elle-même.
La seconde raison, c’est que ce que nous appelons culture ou identité, a toujours possédé une double face. Une face de fermeture et d’absolu, mais aussi une face de rencontres, d’échanges, de changes et d’agglutinations. L’idée d’une culture qui serait un objet clos, d’une société ou d’une civilisation qui se serait développée en dehors de métissages, de rencontres, de changements ou de bouleversements venus d’un extérieur, est une conception fausse. Les cultures archaïques servaient avant tout à survivre dans une nature hostile. C’était des outils de réflexes, d’actions et de réactions opportunistes, qui déployaient des fantasmes d’absolus, donc des fermetures. Ces absolus fantasmatiques leur permettaient de mobiliser, à la plus haute intensité, leurs sources et leurs ressources pour affronter les menaces quotidiennes. Chaque culture se racontait des histoires pour se persuader que sa langue, ses dieux, sa certitude, étaient nées d’un miracle divin lequel miracle instaurait sa légitimité singulière sur son territoire et sur le reste de l’existant. Ces histoires (mythes, légendes, chants et sagas…) constituaient des imaginaires exclusifs de l’Autre, alors qu’en réalité, jour après jour, rencontres après rencontres, catastrophes après catastrophes, des échanges se faisaient, des agglutinations secrètes se produisaient, des imitations se diffusaient, des synthèses obscures se réalisaient de gré ou de force. Sous l’absolu superficiel de ces imaginaires, un métissage et un changement opportunistes se profilaient sans cesse. Seulement, ces agglutinations s’effectuaient sur des plages temporelles tellement longues, tellement lentes, qu’elles demeuraient imperceptibles et indolores. Dans toute culture archaïque, l’Autre était là dès le départ, et c’est paradoxalement l’Autre – qu’il soit humain, animal, végétal ou simplement imaginaire – qui présidait à l’élaboration de toute perception et de tout accomplissement de soi.
Ce qui va aggraver cette perception des cultures et des identités closes, c’est l’anthropologie occidentale, Malinowskienne ou autre. Cette dernière va aborder les cultures comme des insectes confits dans un bocal. Des entités fixes que l’on pourrait disséquer sous de longues observations participantes ou des fictions structuralistes. Jusqu’à aujourd’hui, l’humaniste occidental de base considère le génie grec, auquel l’Occident se réfère, comme un miracle inexplicable, et qui surtout ne doit à l’Afrique, à l’Asie, aux myriades de dieux, de langues, de cosmogonies qui lui battaient les flancs. Toute archéologie culturelle ou identitaire, ou civilisationnelle, nous montre que les dieux, les langues, les perceptions, les cosmogonies, mythes, contes et légendes, n’ont jamais cessé d’entrer en contacts, de se heurter, d’échanger des divinations qui diffusaient en elles d’imperceptibles changements. M. Glissant distingue les cultures ataviques des cultures composites. Mais « atavique » ne signifie pas « origine pure » ni « essence immobile », mais seulement un sentiment d’absolu qui recouvre des inter-rétro-actions anthropologiques, infinies et très lentes, sur des plages temporelles qui les rendent imperceptibles. Les cultures composites qui sont les nôtres, aux Amériques, vont au contraire surgir dans quelque chose de brutal, de massif, d’accéléré : d’une douloureuse déflagration de plusieurs cultures ataviques qui n’avaient que très peu conscience de leurs diversités initiales et profondes.
Dans leurs histoires fondatrices, les cultures archaïques n’ont jamais cessé de concevoir les inconnaissables de la vie, du phénomène humain, du cosmos, comme des foisonnements innumérables, qui ne pouvaient se supporter que dans des symbolisations sacrées et des spiritualités insondables. Les circuits commerciaux de l’Antiquité, ou ceux de la plus élémentaire tribu humaine, sont toujours impressionnants, et aucune société ne peut se comprendre sans qu’elle soit insérée dans des archipels plus vastes, eux-mêmes reliés à d’autres, jusqu’à tisser une vision archipélique du phénomène humain sur l’ensemble de la terre. Un phénomène humain que j’aime à considérer, non pas comme une juxtaposition de cultures ou d’identités, mais comme un mælström d’intensités vivantes, plus ou moins stables, plus ou moins circulantes, qui ne construisent leurs sens respectifs que dans des dynamiques relationnelles conscientes ou inconscientes, solidaires et antagonistes, et qui s’inscrivent dans l’ensemble du Vivant. C’est pourquoi dans la mondialité, il n’y a pas d’universel, il n’y a que du Vivant : c’est-à-dire : les commencements sans origine et les recommencements sans fin de la Diversalité.
La mondialisation économique nous incline vers un tel néant de standardisation et de marchandisation, que cela nous force à rechercher de nouvelles valeurs et un sens quelconque à nos existences. Nous sommes forcés de chercher comment résister à ce régime totalitaire, en ayant conscience que lutter contre cette totalisation économique ne peut se faire qu’à l’échelle du monde et avec l’idée précieuse de la mondialité. La mondialité est autant une donnée du monde, qu’un imaginaire du monde – disons : une poétique que nous avons à définir pour mieux vivre le monde.
L’idée de la mondialité me permet d’envisager qu’il n’y a aucune essence identitaire mais des complexités d’emblée mosaïques, des dynamiques dont l’origine se perd dans des rencontres et des intensités, des organisations et réorganisations symboliques et techniques qui se construisent, se maintiennent, se devinent, se cherchent ou s’ignorent, mais qui se nourrissent entre elles selon des modalités inouïes qu’il nous faut apprendre à deviner et que M. Glissant appelle : la Relation.
L’idée de Relation invite notre esprit à ne plus rechercher des points d’origine, des genèses de pureté, mais bien des digenèses, c’est-à-dire : des boucles inter-rétro-actives, des nœuds générateurs et régénérateurs, des événements auto-organisateurs, des expansions liées à des contractions génésiques, au gré des aléas et des nécessités. Non pas des commencements, mais des variations d’intensité. Non pas des synthèses, hybridations ou métissages, mais des houles imprévisibles suscitant des myriades de rhizomes vernaculaires. Notre imaginaire doit envisager le monde comme un ensemble de flux relationnels, tissés des spirales et des boucles de relations économiques, techniques, symboliques, écologiques, linguistiques, familiales. Des spirales et des boucles parfois démentes et inutiles, dont les effets et les causes tourbillonnent ensemble. Non pas « l’Un contre le Divers », la racine unique contre la racine rhizomique, le même contre le différent, mais leur mise dans des rondes génésiques, qui n’en finissent pas de s’auto-générer, de se dépasser et de se rencontrer.
L’individuation – L’actuelle mondialisation met en évidence que les capitalistes financiers ont besoin de l’individu dépris de ses structures communautaires. La création de besoins et de consommateurs pour écouler des productions absurdes et nourrir l’idole de la croissance, nécessite que chacun puisse être touché au mitan de son imaginaire, de ses désirs, de ses pulsions, de ses pensées. Le temple diffus du marché est un espace où les anciennes valeurs, les règles et les principes, sont désacralisés pour laisser l’individu seul et disponible en face d’une liturgie de manipulations indolores et inlocalisables. C’est parce que le marché a besoin d’individus que la science a dégénéré en techno-science au service des autonomies individuelles. Nous sommes assaillis de machines et de gadgets qui nous permettent d’aller seul, tout en ayant le sentiment d’être reliés, et qui nous condamnent à être de plus en plus physiquement seuls alors que nous sommes de plus en plus virtuellement reliés.
Mais l’individuation ne provient pas de la seule régie mercantile de l’actuelle mondialisation. C’est aussi une donnée de la mondialité.
Les cultures et les sociétés archaïques ont toujours cheminé vers l’individuation. Survivre aux dangers de la nature, a installé dans les groupes humains, des régulations naturelles collectives. Ce sont celles de l’entraide, du soutien, de la loyauté, de la générosité, la bienveillance, de la sincérité, du sens de la famille, de l’équité, de la décence… Les boucles du donner-recevoir-rendre sédimentaient des communautés plus vivaces où l’équation individuelle était maintenue en basse intensité. Mais, dans toutes les cultures, les mutations brusques ou les développements inattendus de la conscience, ont toujours été le fait de déviants, de marginaux, de savants, de mystiques, d’artistes et de créateurs de toutes sortes. Ce qui caractérise ces personnes, c’est qu’elles exerçaient toutes des individualités très chaudes, quasiment hérétiques. Quand on y regarde bien, les héros des mythes fondateurs et des histoires courantes étaient paradoxalement des individualités rebelles. Leur éclat provenait surtout de la capacité qu’ils avaient à se déprendre des corsets communautaires. Ils fascinaient leurs congénères par leur épanouissement intime, bien plus novateur et plus large. L’Occident a répandu l’individuation sur le monde parce que ses aventuriers, ses découvreurs, ses marchands, ses bannis, qui opérèrent le contact avec le reste du monde, étaient des individus largement dépris des ordonnances qui maintenaient leurs compatriotes dans des enracinements territoriaux. Affronter les espaces et les mers, sans nécessité vitale, était déjà une poétique de déterritorialisation intime dont peu d’audaces, strictement communautaires, pouvaient se rendre capables. Les sociétés archaïques ont d’autant mieux explosé dans leurs chocs avec ces aventuriers, qu’elles étaient déjà elles-mêmes tiraillées par des processus d’individuation plus ou moins latents. Ces tensions individuelles trouvèrent un terrible oxygène dans les déconstructions massives et brutales qui se virent enclenchées. La complexité croissante des communautés humaines allait favoriser les individuations, lesquelles finiront par faire exploser les castes, les guildes, les confréries, les féodalités, les verrous de sang et de naissance…, et permettre le désordre refondateur des constructions individuelles, des réussites individuées.
Mais l’individuation que peut affirmer une poétique de la mondialité n’est pas la solitude angoissée et fragile de la mondialisation économique.
L’individuation de la mondialité est en fait une négociation entre soi et les Autres, entre une multiplicité du dedans (potentiellement libérée) et une diversité du dehors (potentiellement mieux consciente d’elle-même). L’individuation de la mondialité ouvre à une élaboration intime qui construit, à chacune de ses intensités, un faisceau de solidarités. Ces solidarités sont ouvertes et elles échappent aux alliances archaïques, aux vieux marqueurs identitaires de la couleur de peau, de la langue, de la terre natale, ou du dieu que l’on aime. Elles se construisent sur des modalités plus larges qui appartiennent à des structures d’imaginaire. Et le récit de l’individu de la mondialité, la grande histoire qu’il se raconte, dépasse les territoires et les clochers, et considère le monde dans les archipels imprévisibles de ses intensités qui se relaient et se relatent. La créolisation historique avait suscité des émiettements, destructions, invalidations, dérives et réorganisations des cultures ataviques. Dans la poétique de la mondialité, les flux de la Relation relient, relaient, relatent des cultures ataviques. Ils dispersent des émiettements diasporiques qui à leur tour se relient, se relatent, se relaient. Ils provoquent des invalidations partielles, des dé-fonctionnalités des cultures d’origine pour les précipiter (via des individus) dans des réorganisations symboliques. Et ces réorganisations symboliques s’opèrent avec les référents multiples que diffusent les grands souffles du monde. L’individu de la mondialité, tout comme l’écrivain ou l’artiste d’aujourd’hui, devrait se vivre en devenir dans une nouvelle exigence de l’humanisation. Il devrait se considérer comme un étant qui chemine dans ce qu’il sait ou qu’il perçoit du monde. Et c’est pourquoi, il est intéressant d’examiner les phénomènes migratoires d’aujourd’hui.
L’errance au monde – Si on part de l’idée que les cultures les identités premières étaient avant tout des intensités mosaïques, reliées à des archipels plus vastes, et que ces intensités étaient toujours re-metabolisées par des individuations, on peut mieux comprendre ce qui se passe dans le monde aujourd’hui.
Les immigrations (qui se produisaient à l’appel d’ailleurs des pays riches) mettaient en branle des intensités culturelles et identitaires complexes. Mais les individus qui les transportaient, vivaient leur être-au-monde au travers d’un absolu : l’imaginaire de la racine unique. Les premières vagues d’immigration pouvaient mieux supporter les politiques dites d’intégration, qui étaient en fait des désintégrations de la structure originelle. C’est paradoxal, mais c’est justement du fait de cet imaginaire monolithique que le migrant ancien pouvait passer d’un absolu à un autre absolu. Le paradoxe de l’imaginaire de soi fondé sur un absolu est qu’il peut facilement basculer vers un autre absolu. J’abandonne ma culture d’origine pour emprunter la culture d’accueil, pour m’intégrer, et si l’immigrant ne pouvait le supporter lui-même, il mourait dans une sensation d’exil fatal et d’amertume sans horizon. Mais c’est avec soulagement qu’il poussait sans regret ses enfants vers l’intégration – en fait : vers un nouvel absolu. Aujourd’hui, dans les inter-rétro-actions de la mondialisation et de la mondialité, les imaginaires des phénomènes migratoires sont plus complexes, donc plus instables.
Il y a d’abord le migrant armé. On n’en parle jamais car il est très souvent invisible dans le sillage des marchandises, des capitaux ou des politiques de développement. Il dispose généralement d’une force économique, d’une position technique avantageuse, d’une vertu humanitaire ou simplement d’un appui militaire. Cela lui permet de s’installer où il veut, d’être accueilli de manière officielle, et de susciter des enclaves de luxe dans des marais de misère. C’est lui que les forces militaires occidentales vont évacuer au premier trouble de guerre civile. Celui-là n’a pas l’imaginaire du monde, il ne voit qu’un peu d’exotisme et suit les bons sentiments, ou les lignes de force de la mondialisation économique, et il mourra très certainement avec elle.
Il y a ensuite, la victime du capitalisme libéral et financier. C’est un migrant chassé par la famine, les destructions, le manque d’eau… C’est un survivant à maintes catastrophes, et qui suit désespérément les pistes du boire et du manger, loin des situations intenables qui sont créées par les spéculations dans son pays d’origine. Ce migrant-là est fragile. Ce qui constituait son assise communautaire est grandement amoindri, et par sa conjoncture, et par les souffles du monde. Il est seul, et seul, il cherche les moyens de vivre et de survivre. Son souci n’est pas d’assumer des absolus, ni même de transporter des « valeurs culturelles » ou des « bastions identitaires ». C’est dans une alchimie individuée qu’il mobilise des miettes de ces valeurs ou de ces bastions, et c’est juste pour survivre et pour trouver l’énergie de l’action que, parfois, il en fait des outils d’affirmation de soi ou qu’il les érige en armes de résistance.
Il existe un autre type de migrant qui est celui de la mondialité. À travers lui, c’est toujours un processus d’individuation qui s’est mis en branle, mais qui se voit emporté, attiré, entraîné par un imaginaire du monde, un désir d’ailleurs, un désir de Terre. On retrouve cette énergie dans les anciens découvreurs et voyageurs qui s’en allaient sans armes. Mais l’errant de la mondialité a perdu cet imaginaire d’absolu qui s’était formé dans les cultures ataviques. Lui, est né dans la présence du monde, et en présence du monde, dans un brouillard d’écrans et d’interconnections informatiques. Le monde a explosé d’emblée dans ses appartenances et ses corsets communautaires. Et il ignore les « territoires » pour s’en aller au gré des « lieux ».
Qu’il soit victime du néolibéralisme ou emporté par un imaginaire du monde, le migrant émigrant immigrant, est seul dans un flux relationnel. C’est dans le disponible du monde qu’il va choisir sa terre natale, la langue qu’il aura désirée, le dieu qui lui fera envie, la citoyenneté qui lui sera utile. Il sera toujours un solitaire qui devra déployer des tactiques solidaires, au moment délicat de l’arrivée ou, par la suite, dans les lieux difficiles où il rencontrera ceux qui lui ressemblent. Les ghettos d’aujourd’hui sont avant tout des agglutinations de conditions socio-économiques précaires. Les masques religieux, raciaux ou ethniques, voire l’agressivité ou la rancœur, soulignent avant tout une condition de classe sociale qui ne se trouve que cette visibilité-là. Lorsque la condition sociale s’améliore, le ghetto se voit abandonné : chacun suit la voie complexe de son individuation. Sous la crispation de n’importe quel fondamentalisme, religieux ou autre, il y a toujours la palpitation d’un tremblement individué.
L’écrivain ou l’artiste est comme le migrant de la mondialité. Il est seul comme lui, il est fragile comme lui, et son imaginaire est celui de l’errance. C’est la pensée de l’errance qui lui permet, comme le propose M. Glissant, de s’orienter dans la totalité-monde, en se déplaçant ou en ne se déplaçant pas. La matière de son langage se fait en dehors des langues orgueilleuses, ou des absolus linguistiques, et toujours dans le désir-imaginant de toutes les langues du monde. Son cheminement vers la littérature, l’incitera à essayer de deviner comment les individuations qui sont les nôtres peuvent élaborer des sociétés conscientes de leurs diversités. Comment chacun de nous pourra vivre en face du monde, en solitaire et solidaire. Comment chacun pourra se construire des échelles de principes, de valeurs et de décence, qui ne lui seront pas donnés par une communauté, mais qui, riches des régulations naturelles, lui permettront de donner un sens à sa vie. C’est notre impossible contemporain, notre urgence la plus sûre, et c’est le paysage de cheminement vers la littérature qui, à mon sens, se montre le plus grandiose.
J’ai toujours préféré le terme de multi-trans-culturalité à celui d’inter-culturalité. Le « trans » permet plus de complexité. Mais ces deux termes laissent subsister l’idée de cultures originelles qui seraient exemptes de tout entrelacement. Ils supposent aussi des individus qui les transporteraient toutes entières, comme des essences intangibles fourrées dans des valises. Ce que nous avons à vivre et à construire ensemble est surtout un imaginaire de la diversité. Celui qui chemine aujourd’hui sur la Terre ne vient pas avec des blocs étanches d’identités et de cultures, mais avec une infinité de traces, recomposées et réorganisées par sa conscience réflexive. Et cette conscience réflexive est un « je » dans un « nous-monde ». Et ce « Je » est une construction incessante qui se voit chahutée de temporalités singulières, de trajectoires entrecroisées, de tresses d’histoires, de dieux et de langues, de fascinations et de répulsions, de niveaux de conscience et d’inconscient, de savoirs parcellaires tombés de la techno-science ou de quelques résidus civilisationnels. Dans les intensités assez stables des cultures originelles, chaque individu élaborait une architecture intime de principes et de valeurs qui nourrissaient ses choix et ses actes. L’errant au monde d’à-présent élabore cette même architecture, mais dans une individuation souvent poussée à son extrême, et emportée par les houles qui traversent sa conscience du Tout-monde.
La Pierre-monde – Mais si on tente d’imaginer le Tout-monde que nous propose M. Glissant, on se retrouve en face d’un vertige. Le Tout-monde est une infinité de possibles, de Lieux, de différences, de convergences, de ruptures et de solidarités antagonistes. C’est une entité illisible, faite d’imprévisibles, d’inattendus, d’impensables et d’indécidables, et qui, de ce fait même, conditionne toute l’esthétique artistique ou littéraire contemporaine.
La tentation en face d’un impensable est d’essayer de lui enlever les plis et les ombres : de l’expliquer. Mais toute explication du Tout-monde s’éloigne du Tout-monde, un peu comme beaucoup « d’écrivants » s’éloignent de la littérature en fabriquant de belles histoires dans de belles transparences. L’impensable du Tout-monde est un phénomène qui est autant intérieur qu’extérieur à chacun d’entre nous. Nous en élaborons la complexité autant que celle-ci, de l’extérieur, nous conditionne et nous construit. C’est un paysage qui nous entoure et qui nous habite, et c’est lui qui nous offre l’énergie d’un imaginaire de la mondialité, d’un imaginaire de la diversité. Seul l’imaginaire de la diversité peut endurer un impensable. Lui seul peut endurer des intensités culturelles mobiles, des identités ouvertes, des mystères relationnels qui sont à vivre et qui naissent sans fin d’expériences renouvelées.
Face à cet impensable, je me suis proposé à moi-même l’idée de la Pierre-monde. Un peu comme la pierre philosophale des alchimistes, qu’on ne peut atteindre mais qui active toutes les énergies de la connaissance, les plus prosaïques comme les mieux poétiques. Je chemine avec cela. Je l’utilise comme un champ de projection pour mon imaginaire. Cela me permet d’endurer l’impensable, de vivre l’indécidable, d’aller aux opacités fécondes. L’idée de la Pierre-monde inscrit des points de perspective et exalte l’à-plat, des lignes de fuite et un élargissement où peut se mesurer cet impossible grandiose qui fonde tous les possibles. L’impensable majeur qui fonde et qui fouette toutes les sources de l’esprit. Elle me maintient « Vivant ».
Face à cet impensable, je tente aussi de trouver les voies et les moyens de cesser d’être un rebelle et de me positionner en Guerrier de l’imaginaire. Entre ces deux postures, la distance est infinie. Le rebelle résiste, recherche le pouvoir en renversant les termes de la domination. Le Guerrier, lui, décide de son champ de bataille, et tente d’imaginer un autre monde. Imaginer, c’est créer. Résister vraiment ce n’est pas s’opposer, ni créer contre, c’est créer tout simplement. La création, tout comme la chose vivante, n’est pas un pouvoir : c’est une puissance faite de doutes, de tremblements, de fragilités, et de toutes ces inutilités que le capitalisme financier ignore. La création est libre d’emblée, et elle chemine, et elle désire, dans cette puissance.
L’idée de la Pierre-monde ouvre mon écriture à la lumière et à l’obscur, à la sapience et la démence, au conscient et à l’inconscient, à une Raison qui connaît l’irrationnel, à une idée de l’humain inscrite de manière horizontale dans celle du Vivant. Elle me permet de fixer le Tout-monde sans le réduire ou le schématiser, dans la constellation de ses lieux et de ses diversités, dans les splendeurs de ses mystères qu’on peut nommer aussi : Mondialité.
Dans cette idée de la Pierre-monde, l’Autre ce n’est plus l’étranger, mais l’impensable de ce qui vient, l’imprévisible que nous aurons à vivre, l’inattendu de notre devenir dans un contexte encore inimaginable. L’Autre, c’est l’indéchiffrable, l’imprédictible du Tout-monde. Tout le Vivant.
Dans tout cheminement vers la littérature, vers l’art qu’on s’est choisi, l’idée de la Pierre-monde offre une chance, une chance infime, fragile, de voir passer un jour, de deviner peut-être, ou mieux encore : de rencontrer sans la comprendre une des manifestations imprévisibles, inarrêtables, de la beauté.

///Article N° : 8067

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