Murmures

Le décès de Mostafa Derkaoui
août 2026 | Décès de personnalités culturelles | Cinéma/TV | Maroc

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Le cinéaste marocain Mostafa Derkaoui est mort le 20 août 2026 à Casablanca, à l'âge de 82 ans. Figure majeure d'un cinéma marocain moderne, indépendant et politiquement engagé, il laisse une œuvre protéiforme de réalisateur, scénariste, producteur, monteur, acteur occasionnel et auteur pour la télévision.



Mostafa Derkaoui, pionnier du cinéma marocain moderne



Né en 1944 à Oujda, Mostafa Derkaoui - également orthographié Mustapha, Mostapha ou Moustapha Derkaoui - a compté parmi les voix les plus libres, les plus expérimentales et les plus combatives du cinéma marocain. Son parcours, traversé par le théâtre, la philosophie, les combats politiques et les recherches formelles, accompagne les mutations de la société marocaine et les espoirs d'un cinéma arabe affranchi des modèles dominants.



Après des études de philosophie à Casablanca, où il obtient son baccalauréat en 1962, il se forme d'abord au Conservatoire d'art dramatique de la ville. Très tôt, le théâtre constitue pour lui un espace de confrontation avec le réel et avec le pouvoir : l'une de ses premières pièces est interdite pour des raisons politiques, dans le contexte de répression qui frappe alors l'extrême gauche et l'opposition sous le règne de Hassan II. Cette expérience déterminante nourrit durablement une conception du cinéma comme lieu de débat, de rupture et d'intervention dans la cité.



Parti en France, il effectue une année d'études à l'IDHEC, à Paris, avant de rejoindre, avec son frère Mohamed Abdelkrim Derkaoui, chef opérateur et réalisateur, l'École supérieure de cinéma, de télévision et de théâtre de Łódź, en Pologne. Diplômé de réalisation en 1972, il y développe une culture esthétique ouverte aux avant-gardes, au cinéma politique, à la littérature et aux formes modernes du récit.



Un cinéma de rupture



Mostafa Derkaoui réalise ses premiers courts métrages au cours de ses années de formation, entre Paris, Łódź et le Maroc. Ces films d'études, souvent tournés en 16 mm, annoncent déjà une volonté de déplacer les conventions narratives et de faire du cinéma un outil de questionnement social.



En 1974, il fonde avec son frère la société Basma Production et signe De quelques événements sans signification, son premier long métrage. Le film, construit autour d'une équipe de cinéastes qui cherche un sujet à traiter avant de se confronter à un fait divers dans le port de Casablanca, met en abyme l'acte même de filmer. Par son mélange de fiction, de documentaire, d'enquête, de réflexivité et de critique sociale, l'œuvre devient rapidement un jalon décisif du cinéma marocain et maghrébin.



Interdit de projection au Maroc à sa sortie, De quelques événements sans signification demeure longtemps inaccessible au public, ne circulant que de manière exceptionnelle dans des festivals, notamment à Paris et à Khouribga. Sa restauration, engagée avec la Filmoteca de Catalunya en 2016, contribue à sa redécouverte internationale, notamment lors de la Berlinale en 2019.



Cette œuvre fondatrice résume l'ambition de Derkaoui : ne pas seulement raconter une histoire, mais interroger les conditions de production des images, la parole des classes populaires, la circulation des discours et les responsabilités de l'artiste face à son époque.



Une œuvre abondante



Au fil des années 1970, 1980 et 1990, Mostafa Derkaoui s'impose comme l'un des réalisateurs marocains les plus actifs. Il travaille pour le cinéma et la télévision, participe à des films collectifs et explore des registres divers, de la chronique sociale au récit allégorique, de la fiction populaire à l'expérimentation formelle.



Il prend part au film collectif Les Cendres du clos, puis contribue en 1992 au film collectif arabe La Guerre du Golfe… et après ?, aux côtés notamment de Borhane Alaouié, Nejia Ben Mabrouk, Nouri Bouzid et Elia Suleiman. Il y signe l'épisode Le Silence, confirmant son attachement à un cinéma arabe de dialogue, de solidarité et de critique politique.



Son œuvre comprend notamment Les Beaux jours de Shéhérazade, Titre provisoire, Fiction première, Les Sept portes de la nuit, Je(u) au passé, La Grande Allégorie et Les Amours de Hadj Mokhtar Soldi. Avec Casablanca by Night puis Casablanca Day Light, il revient au début des années 2000 à la métropole casablancaise, dont il saisit les tensions sociales, les imaginaires nocturnes et les trajectoires populaires.



Son activité ne se limite pas au long métrage. Il réalise des documentaires, des courts métrages et des productions télévisuelles, parmi lesquelles Deux moins un, L'Agonie des fleurs et Les Cent jours de la Mamounia. Il est également crédité comme scénariste, notamment sur Le Jour du forain.



Reconnaissance et postérité



Homme de cinéma au sens large, Mostafa Derkaoui aura été tout à la fois réalisateur, scénariste, producteur, monteur et acteur. Son travail, parfois marginalisé par les circuits de diffusion, a néanmoins exercé une influence profonde sur plusieurs générations de cinéastes, de critiques et de spectateurs marocains et arabes.



Son parcours est consacré au Festival international du film de Marrakech en 2007. Il est décoré par le roi Mohammed VI en 2016. En 2023, la documentariste Sophie Delvallée lui consacre Librement, Mostafa Derkaoui, portrait d'un créateur resté fidèle à une idée exigeante de l'indépendance artistique.



Mostafa Derkaoui laisse aussi une famille intimement liée au cinéma marocain : son frère Mohamed Abdelkrim Derkaoui, chef opérateur et réalisateur, ainsi que son fils Kamal Derkaoui, directeur de la photographie. Ses obsèques ont eu lieu le 21 août au cimetière Achouhadda de Casablanca.



Filmographie




  • 1964 : Les Quatre murs, court métrage

  • 1966 : Amghar, court métrage

  • 1967 : Adoption, court métrage

  • 1969 : Les Gens du caveau, court métrage

  • 1969 : Les États généraux du cinéma, court métrage

  • 1971 : Un jour quelque part, court métrage

  • 1974 : De quelques événements sans signification, long métrage

  • 1976 : Les Cendres du clos, film collectif

  • 1978 : Les Cent jours de la Mamounia, documentaire

  • 1979 : Deux moins un, production télévisuelle

  • 1980 : L'Agonie des fleurs, série télévisée

  • 1982 : Les Beaux jours de Shéhérazade, long métrage

  • 1984 : Titre provisoire, long métrage

  • 1990 : Le Doux murmure du vent après l'orage, court métrage

  • 1992 : Le Silence, épisode de La Guerre du Golfe… et après ?

  • 1992 : Fiction première, long métrage

  • 1994 : Je(u) au passé, court métrage

  • 1994 : Les Sept portes de la nuit, long métrage

  • 1995 : La Grande Allégorie, long métrage

  • 2001 : Les Amours de Hadj Mokhtar Soldi, long métrage

  • 2003 : Casablanca by Night, long métrage

  • 2004 : Casablanca Day Light, long métrage



La disparition de Mostafa Derkaoui clôt une trajectoire de plus d'un demi-siècle, indissociable des luttes pour l'existence d'un cinéma marocain autonome, inventif et attentif aux fractures de son temps.

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