Namur 2006 : au-delà de la chronique

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Le Festival international du film francophone de Namur qui a tenu sa 21ème édition du 29 septembre au 6 octobre 2006 est le plus gros festival de cinéma en terre wallonne. Alors qu’on a tendance en France à considérer que la francophonie c’est les autres, Namur tend plutôt vers une équation inverse : les films réalisés par des Africains y sont devenus rares tandis que France et Belgique se taillent la part du lion.

Des longs qui transcendent la chronique
Outre le souci de répondre aux attentes du public voire des autorités de financement, on pourrait penser que cela s’inscrit dans la vive concurrence que se livrent en Belgique les communautés linguistiques, mais on observe que non loin de là, en terre flamande, le Afrika Film Festival de Louvain construit une large programmation sur des films d’Afrique. Et cela en dépit de la relative baisse de productions marquantes de ces dernières années.
Certes, fort de sa consécration cannoise, Indigènes faisait l’ouverture du FIFF. Le réalisateur Rachid Bouchareb était accompagné de Samy Naceri mais aussi de Jamel Debouzze sur qui se ruent immanquablement public et médias. « Nos grands-parents ont fait la guerre, nos parents ont aidé à reconstruire et nous, on est là pour la raconter » dira-t-il simplement sans chercher à jouer les vedettes. Pourtant l’ambiance était au triomphe : il est clair que la très forte médiatisation du film a joué dans la décision du gouvernement français d’aligner les pensions. Le gouvernement belge, lui aussi en période électorale, ne pouvait plus se dérober non plus, et cette double annonce redonnait confiance en l’impact d’un cinéma d’auteur menacé par l’audiovisuel et le dvd.
Parmi les douze films de la compétition, l’excellent Bled Number One de Rabah Ameur-Zaïmèche représentait l’Algérie et WWW : What a Wonderful World de Faouzi Bensaïdi apportait une non moins dérangeante et passionnante vision d’un Casablanca à l’extrême opposé du regard décoratif. L’Afrique noire n’était présente qu’à travers un film lui aussi inattendu et fascinant, Rêves de poussières de Laurent Salgues, un Français marié à une Burkinabè (lire les critiques enthousiastes de ces trois films en articles liés). Autre film pleinement réussi et qui d’ailleurs remporte le Bayard d’or, Falafel, premier long métrage du Libanais Michel Kammoun, dresse en suivant le jeune Toufic dans la nuit de Beyrouth un portrait à la fois poétique et réaliste d’un Liban où la violence est encore derrière chaque porte de voiture.
Fort de l’énorme succès de son documentaire Mais im Budeshuus : le génie helvétique, le Suisse Jean-Stéphane Bron aborde sur un mode semi-documentaire son premier long métrage de fiction, Mon frère se marie où le frère est un Vietnamien adopté à l’époque par une famille unie qui se désagrégera ensuite sans en prévenir la mère vietnamienne à qui elle continue d’écrire de rassurantes cartes postales. Sa venue pour le mariage de son fils pousse les Depierraz à jouer pour ne pas la choquer une bien fragile comédie du bonheur. Absolument hilarant dans certaines scènes, le film perd en force lorsqu’il peine à dépasser la nostalgie du temps perdu, mais reste captivant dans sa tentative.
Dans Congorama du Québécois Philippe Falardeau, Olivier Gourmet incarne un inventeur belge raté marié à une Congolaise réfugiée dont il a un enfant, lequel n’a d’ailleurs rien de métis dans le film, ce qui est parfaitement anachronique puisque cet enfant jouera un rôle révélateur dans le scénario-puzzle en s’inscrivant par un signe physique dans le lien génétique qui en fait la problématique (le film est basé sur le fait que Gourmet apprend que son père véritable était Québécois). En connotant l’histoire privée d’une référence historique à l’appropriation du Congo par le roi des Belges, se trame une usurpation que le titre de l’invention et du film, Congorama, met en avant. Mais ce titre apparaît finalement lui-même comme une usurpation, la multiplication des niveaux ayant tendance à brouiller les cartes.
Seul film du panorama longs métrages qui puisse se rattacher à l’Afrique, Bénarès de Barlen Pyamootoo (Ile Maurice) est une douce et attachante méditation sur l’ici et l’ailleurs où deux jeunes conduisent deux prostituées vers leur village. Tourné en créole mauricien avec des acteurs locaux, le film vaut proprement le détour (cf. la critique en article lié).
Des courts entre chronique et imaginaire
La Pelote de laine (14′), de notre collaboratrice algérienne Fatma Zohra Zamoum, est la chronique intimiste de l’arrivée de Fatiha qui vient en 1974 en France rejoindre son mari Mohamed avec son fils (c’est l’année de la loi autorisant le regroupement familial). Estimant qu’ils n’ont rien à faire dehors, l’homme les enferme dans leur appartement. La pelote de laine sera le lien avec la voisine du dessous avec qui elle échange des cadeaux et qui l’aidera à retrouver sa liberté. Ce court métrage faisant penser à Inch’Allah dimanche de Yamina Benguigui qui s’attachait lui aussi à une femme enfermée, privilégiant de même une mise en scène et une lumière travaillées. Film sensible et percutant qui, dans la veine réaliste, met en scène des gens ordinaires dans leur cadre quotidien, il délivre, sans enjoliver par le romanesque, un message clair d’émancipation.
Deweneti (15′), de Dyana Gaye (Sénégal), suit les pas d’Ousmane, un enfant mendiant dans les rues de Dakar, qui a des arguments d’enfer pour obtenir ce qu’il veut, même auprès du père noël. Ousmane est mignon et malin, le film est maîtrisé et rythmé, et nous ballade dans la ville. Un enfant, du social, du tourisme, un zeste de poésie simple et une bonne dose de positivité : le film a tout pour plaire. On peut imaginer par milliers ce genre de produits généreux et sympathiques basés sur un réalisme où la critique sociale s’efface au profit d’une sorte de politiquement correct correspondant à ce qu’on a envie de voir.
Entre les deux films se jouent les enjeux et les dangers de la chronique réaliste, genre très prisé dans les cinématographies africaines. Au-delà du message éducatif ou préventif, ils tournent autour du fait de savoir si et en quoi le film dérange et fait avancer ou ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes.
A cet égard, les deux courts métrages marocains présentés hors compétition, en dépit d’une certaine pesanteur de mise en scène, créent un bienfaisant mal à l’aise. Le Bateau en papier (8′) de Jamal Souissi évoque de façon crue le rêve impossible des brûleurs tandis que Week-end (6′) de Rachid Hamman ose le burlesque pour illustrer la difficile insertion d’un urbain à la campagne.
Documentaires : derrière la séduction du sujet
C’est à Rwanda, les collines parlent de Bernard Bellefroid que le jury a attribué son prix. Le film est effectivement taillé au scalpel, bien construit et efficace. Nous avions quant à nous exprimé nos réticences quant à la contradiction du message qu’il délivre dans notre compte rendu de Lussas 2006 : alors qu’il cherche à documenter la libération de la parole dans les gacaca, tribunaux populaires initiés au Rwanda pour arriver à juger sans trop tarder les trop nombreux génocidaires, il n’en montre qu’une parole mensongère et manipulée – ce qui ne va pas sans décrédibiliser aux yeux des spectateurs la démarche des gacaca. Que ce type de problèmes se pose est indéniable mais comment s’inscrit ce regard partiel dans l’effort de justice du pays ?
Il y avait dans la sélection namuroise une série de documentaires posant effectivement problème à différents niveaux dans les thématiques qui nous intéressent, l’interculturel et l’Afrique. La Classe de Madame Lise de la Québécoise Sylvie Groulx en est un bel exemple. Dans cette classe de première année d’école primaire d’un quartier d’immigrants à Montréal, les enfants sont à croquer : tous adorables, venant du monde entier, ils enchantent et séduisent tant et si bien que les spectateurs sortent ravis. Un parallèle serait à faire avec Etre et avoir de Nicolas Philibert (2002). Dans l’un et l’autre film, et certainement de façon mieux posée dans Etre et avoir (1), l’évolution de l’espace mental de l’enfance et des sociabilités en puissance sur le temps d’une année passée en compagnie de la classe révèlent des négociations entre liberté et contraintes qui ne peuvent que résonner en chacun d’entre nous. Mais dans les deux films aussi, la relation pédagogique maître-élève est d’un passéisme hallucinant, faisant communier les spectateurs dans une sorte de nostalgie d’un cocon perdu qui n’a sans doute jamais existé et que les tensions sociales et raciales font chaque jour exploser. L’institutrice de La Classe de Madame Lise révèle en fin de film à quel point son rapport aux enfants relève d’un sentiment maternel et ainsi combien chaque enfant est en fait enfermé dans un modèle où il lui est demandé de plaire. Par voie de conséquence, le film ne montre jamais une quelconque sollicitation de l’enfant pour amener à la classe quelque chose qui soit de sa propre culture : il lui est demandé, grâce à des outils pédagogiques riches et très au point, de s’assimiler entièrement à la culture d’accueil. On a du mal à imaginer une telle négation de la culture d’origine mais le film ne montre aucune référence, si ce n’est la question de départ de savoir quelle langue est parlée à la maison mais qui ne débouchera sur aucune pratique. On est loin du Kes de Ken Loach où l’enfant était invité à présenter son épervier à la classe. Rien de ce qui fait la vie des enfants à l’extérieur et surtout pas leur richesse culturelle ne pénètre dans l’enceinte de l’école. Ils n’ont plus qu’à entrer dans le moule. Bravo pour l’intégration à la québécoise !
Cela, le film ne le pointe pas, et c’est bien le problème de sa glorification d’une approche pédagogique moralisante et destructrice sous couvert de bons sentiments. C’est en effet souvent dans leurs impasses que les films posent problème. Marchands de miracles, premier documentaire du Belge Gilles Remiche table sur l’aspect immanquablement spectaculaire des églises du réveil en RDC. C’est hallucinant et accablant. Oui, il est important de dénoncer l’arnaque à grande échelle de ces « pasteurs, « prophètes » ou « apôtres » qui « guérissent » même en demandant d’appliquer les mains sur les écrans de télévision et arrivent à extorquer de leurs ouailles des sommes considérables en leur promettant le centuple tout en faisant fructifier cet argent dans de juteux trafics. Le film suit leurs pas, recueille leurs propos tragi-comiques et mégalomanes. C’est spectaculaire, mais pour un public occidental puisque sur place, ces hommes et ces propos ne choquent qu’une minorité. En somme, c’est un « sujet » pour télé en quête de sensation où Kinshasa apparaîtra comme une nouvelle Cour des miracles. Car des fidèles qui les suivent, nous ne saurons que bien peu. Leur « naïveté désespérée » (synopsis du film) est supposée parler d’elle-même. Et pourtant, n’est-ce pas ces « naïfs » le « sujet » : comment un peuple peut se faire avoir, ce qu’avait exploré Thierry Michel dans son remarquable Mobutu, roi du Zaïre à propos de la dictature ? Quelle subtile complicité se joue entre un peuple et ceux qui l’exploitent ? Cela aurait sans doute demandé une durée et une proximité qu’un jeune documentariste débarquant en terre d’Afrique en 2003 a du mal à assumer (Gille Remiche a depuis été assistant de Ngangura Mweze sur Les Habits neufs du gouverneur et réalisé Les Mangeuses d’âme pour la RTBF). Au lieu de conforter les clichés sur le Continent (comment oser reprendre aujourd’hui le mot naïveté pour désigner les Africains, ce mot qui signifie dans le Robert : 1) une candeur ingénue ; 2) une irréflexion faite d’ignorance et d’inexpérience ?), le film aurait dès lors permis de problématiser cette addiction terrible aux rituels de guérison-miracle, aux transes à vertu cathartique, aux rédemptions monnayées et aux délivrances édictées de tous les obstacles. Et ainsi le pourquoi du succès de ces populaires entrepreneurs. Il l’effleure en suivant l’acharnement d’une sidéenne qui veut croire à sa guérison mais là encore, sa supposée « naïveté » est davantage le propos du film que de tenter de saisir ses motivations profondes. Elles n’apparaissent dès lors que sociologiques : le refuge dans le sacré pour restaurer un espoir face à la dureté des conditions de vie. Cela reste une explication trop superficielle quand on sait l’importance de la religion comme expression de résistance dans toute l’Histoire africaine, avant et après les Indépendances (cf. les écrits de Georges Ballandier). La piste ouverte par la réflexion du « pasteur » Denis Lessie lorsqu’il dit que « sans nous, ce serait la guerre » est une voie vite délaissée. Les rapports avec le monde politique qui voit dans l’affiliation à ces églises un bon moyen de courtiser les électeurs ne sont de même que frôlés dans le film.
Voici donc trois films qui séduisent au premier abord : le premier par la rigueur de sa construction, le second par le charme des enfants, le troisième par le spectaculaire. Un recul est nécessaire. Comme le dit Denis Gheerbrant, un film est une question, non une réponse. Et il appartient au regard critique que nous essayons tous d’aiguiser pour nous-mêmes de questionner à notre tour comment il la formule et, ce faisant, ce qu’il défend.
La parole seule
Trois autres documentaires affichaient un parti pris qui personnellement me suffit : s’attacher à la seule parole. Beaucoup considèrent comme insuffisant voire réducteur de ne pas lui voir accolée la vie des gens dont on est à l’écoute, cette singularité ouvrant à l’universel lorsqu’elle est emblématique. Le film quitte le domaine de la représentation cinématographique (l’évocation par la métaphore en images) pour frôler le reportage ou l’interview. C’est vrai que c’est souvent frustrant, mais lorsque la mise en scène sert le choix opéré, la parole prend son essor, plus libre d’évoquer ce que l’illustration par la pratique risque de figer dans le singulier. La parole seule suppose un espace et une mise en espace de réflexion et d’intimité. La Française Elizabeth Leuvrey, née à Alger, a été frappée par le huis clos du paquebot-ferry L’Ile de beauté qui relie Marseille à Alger. Ce lieu de l’entre-deux qui matérialise la dualité culturelle que vivent les travailleurs immigrés lui a fait envisager ces passagers comme personnages d’un film. La Traversée n’aurait cependant pu voir le jour sans une intermédiaire parlant l’arabe. En multipliant les allers-retours, Elizabeth Leuvrey a pu capter ces paroles que l’on confie à une caméra dans ce temps en suspension entre « la France qui donne à manger et l’Algérie qui fait grandir ». Vécus, soucis, réflexions s’entremêlent par la grâce d’un montage en écho au puzzle d’impressions en plans fixes métonymiques qui ouvrent le film. Le programme est bien sûr de rendre un visage et des sensations à ces migrants que l’on enferme dans les idées reçues. « On est partout chez nous », mais ces confidences disent le contraire, parlent d’un exil des deux côtés, ces gens qui traversent étant eux-mêmes traversés par deux cultures, deux modes de vie. Dans ce paquebot où le seul horizon est la mer et qui vibre en permanence des machines, c’est un espace mental qui se livre à travers la seule parole.
La parole seule, c’est aussi le dispositif minimaliste de La Vie autrement de Loredana Bianconi, réalisé à l’occasion du 40ème anniversaire de l’immigration marocaine en Belgique. Quatre femmes d’origine marocaine se livrent chez elles à la caméra, notamment sur ce qu’elles ont dû dépasser pour s’affirmer artistes : la famille, la culture, l’exposition de soi face à un public. Comme pour La Traversée, mettre en scène la parole seule demande une progression narrative : une mise en chapitres de petits bouts où l’on charcute les propos pour regrouper ceux qui touchent aux mêmes thèmes. Ce montage de quatre interviews frontaux de femmes qui consacrent leur vie à la création (écriture, peinture, théâtre, danse) est trop succinct pour ne pas faire sourdre l’envie de les connaître dans leur pratique artistique. Cela n’enlève rien à l’intérêt de ce qu’elles disent sur la difficulté de la rupture avec le projet parental, la coupure d’avec une mère « dévoratrice », la nécessaire invention de soi, l’apaisement relatif de la création (« Quand je peins, on dirait que je fais de l’escrime ») et bien sûr la délicate négociation culturelle entre son origine et le pays où l’on vit.
Pour capter un autre regard, la parole seule privilégie ceux qui n’ont pas droit à la parole : les femmes et les enfants. C’est ainsi que le Belge Olivier Malvoisin documente dans Rue de la paix l’occupation par une centaine de sans-papiers de l’église Saint-Boniface, rue de la paix à Bruxelles en ne s’intéressant qu’aux enfants. Une autre façon de parler politique, sans discours mais avec la conscience crue du vécu. Une violence virtuelle se manifeste, qui n’aurait sans doute pas émergé, comme celle de Noël, le gamin noir. Tourné avec les moyens du bord et sans éclairage dans des lieux sombres, mais s’attachant à quelques gamins sans trop chercher à butiner, Rue de la paix remet les pendules à l’heure. Sa programmation dans les séances scolaires du festival pouvait déclencher de vitales prises de conscience.
Le même Olivier Malvoisin, qui ne porte pas bien son nom, a également réalisé en RDC en période électorale Mamans Congo : des candidates à la députation nationale. Au constat de départ d’une absence d’éclairage public, le taximan répond qu’il n’y a sans doute pas d’ampoule. Ce ne serait pas grand-chose à faire marcher, mais « qui va faire ça ? » C’est bien la question posée par ce travelling circulaire sur le rond-point de la Victoire, le centre névralgique de Kinshasa. Ainsi introduite, la parole seule peut s’installer, mais ici encore comme en séparant les pages d’un livre : le montage de bouts de paroles et de plans de coupe est forcément superficiel. Plus on charcute, plus c’est la vie qui s’en va. Et pourtant, ces femmes ont tant à dire et cela reste intéressant : le code de la famille de Mobutu qui s’appuie sur la coutume et où la femme mariée n’a aucun droit, l’article 14 de la nouvelle Constitution qui instaure le principe de la parité, l’agressivité ambiante liée à la guerre, les viols et les enfants du viol, l’impunité des atrocités, la fatigue, la mobilisation pour la reconstruction… La parole recueillie part en tous sens et le documentariste doit retrouver un fil pour en faire un film. Faute d’avoir trouvé sa passionaria qui donnerait au film sa tension, il butine par nécessité, cherche à équilibrer les exemples, à moduler les tendances, sans doute parce que son plan de départ n’était pas de partir d’une personne mais d’une idée, sa conception de la parole seule.
Documentaires d’intervention
« On réécrit l’Histoire » : ces mots de Mourad Boucif lors du débat qui a suivi la présentation de La Couleur du sacrifice résument bien l’ambiguïté de son film. Le retour sur l’Histoire qu’opèrent actuellement les médias et le cinéma au point d’obtenir enfin l’égalité des pensions pour les combattants d’Afrique passe par un intense travail historique. Indigènes est basé sur une recherche de plusieurs années, notamment auprès des tirailleurs encore survivants. La Couleur du sacrifice va leur rendre visite en début de film, eux qui étaient obligés de vivre en France pour toucher leur pension. Pour lutter contre ce scandale, il s’agit de restaurer une mémoire, une connaissance. Les images d’archives sont organisées en chapitres ouverts par des encarts, suivant la chronologie de la guerre. Très instructif, pédagogique, le film condense informations et interviews (Maurice Rives, Charles Onana, Pascal Blanchard, Olivia Marsaud). Un encart étonne : « La France promet l’indépendance aux Etats qui s’engagent », la France n’ayant jamais voulu l’octroyer, même dans les années 50. Film engagé sans financement public et entièrement bénévole, La Couleur du sacrifice cherche à démontrer. C’est là son énergie et sa limite, mais la qualité des archives et témoignages réunis en fait une importante œuvre de mémoire alors même que les derniers témoins disparaissent peu à peu. Il va jusqu’aux révoltes des banlieues de 2005, établissant une continuité entre la violence faite aux jeunes et celle qu’ont vécu leurs parents et grands-parents. Ne se reconnaissant pas dans l’Histoire, les jeunes ne développent pas d’estime de soi et leur violence s’en prend à eux-mêmes, à leurs propres équipements.
Réalisé par l’atelier collectif Zorobabel, Transit alterne témoignages de réfugiés ou de personnes concernées avec des animations souvent ironiques, le tout en une addition de 18 séquences bien différenciées. Les animations sont très inventives et permettent de dépasser la froideur d’un discours informatif. Globalement, elles tendent vers un renversement de la vision induite par les pratiques étatiques : « La manière dont on les traite rejaillit sur la manière dont les gens les voient, l’image qu’on a d’eux ». Entre agit-prop et humour parodique, Transit table sur le sourire pour ouvrir les esprits, avec une belle efficacité.
Binta et la grande idée de l’Espagnol Javier Fesser cherche à sensibiliser les pères pour qu’ils envoient leurs filles à l’école. Binta, elle, y va, contrairement à sa cousine Soda dont le père ne veut rien savoir. Le film mêle astucieusement une pièce de théâtre sur le sujet jouée par les enfants du village, l’école de Binta où se vit la communauté et la grande idée de son père pour ouvrir l’Afrique au progrès. Tout le monde est très beau et l’image très soignée tandis que le scénario sent le conte de fées : au-delà du réel, la volonté pédagogique structure toute la pensée du film. Est ainsi par de grands sentiments qu’on fait bouger les choses ?

1. Ou bien comme le faisait merveilleusement sur un temps court Récréations de Claire Simon (dont le très beau Ça brûle était présenté à Namur) : les jeux de pouvoir et de prise en charge dans une cour de récréation où des rapports à l’image du monde se construisent autour de la possession des queues de feuilles de marronniers.///Article N° : 4600

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Les images de l'article
Un enfant pose une question lors d'un débat © O.B.
Michel Ocelot répond aux questions des enfants sur "Azur et Azmar", présenté en avant-première © O.B.
La Couleur du Sacrifice, de Mourad Boucif




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