Notes critiques

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Notes critiques sur les œuvres des cinq artistes sélectionnées pour le prix de la Fondation Jean-Paul Blachère Dak’art 2006.
Ces cinq œuvres que rien ne relie si ce n’est l’aura et la force qui s’en dégagent, témoignent chacune à leur façon de la qualité et de la diversité des créations présentées dans le cadre de la 7ème biennale de l’art africain contemporain.
Souffles de l’engagement des artistes dont le travail est en prise directe avec les sociétés dans lesquelles ils évoluent. Souffles de l’affirmation du  » Moi en Nous « . Souffles de la diversité et du positionnement des créateurs d’Afrique qui, au travers de divers médiums, disent leur apport et leur rapport au monde.

Aimé Mpané (RDC)
Congo, l’ombre de l’ombre, installation, tiges d’allumettes, planches taillées en bois d’aulnes et sapin. (Dak’art in)
Drôle de présence que celle de cet homme allumettes.
Corps sculpté, construit autour du vide emprisonné.
Contraste entre le corps charpenté de cet homme et le vide qu’il porte en lui. Il ne contient rien, que de l’air, n’est pas chargé.
Ce qui est chargé, c’est son Histoire, symbolisée par les tombes de bois, même son ombre est plus chargée que lui.
Contraste entre la densité de l’ombre et le corps éthéré de l’Homme.
Sculpter le vide, en délimiter les volumes
Derrière l’évidence de ce corps aux allures de colosse, un énorme travail de construction, minutieux et fastidieux. 4652 allumettes.
Corps posé là, dans un équilibre parfaitement maîtrisé
Familiarité de l’attitude.
Face à lui, son ombre, monumentale envahissante, recouvrante comme un ciel chargé.
Les bras croisés, courbés, l’homme et son ombre se recueillent sur une tombe de bois surmontée d’une croix et encadrée par deux autres tombes à la forme humaine.
Gravés sur la croix, ces mots : « Congo…1885. Date à laquelle le Congo est devenu colonie personnelle de Léopold II – roi de Belgique – à l’issue de la Conférence de Berlin
Pour Aimé Mpané, elle marque le début de la fin.
Son installation rend hommage à toutes les victimes du système colonial et de ses conséquences.
Travail de composition, de mise en lien entre l’Histoire et le présent d’un pays politiquement économiquement et socialement ravagé.
Effet de miroir entre l’Homme allumettes qui regarde la sépulture aux formes humaines et son ombre qui semble regarder l’homme regardant la tombe.
Dialogue ou confrontation ?
L’ombre est massive, démesurée. Elle devient palpable, presque plus réelle que le corps.
Contraste entre  » l’éphemérité  » de l’idée d’ombre et son aspect massif, sa présence envahissante.
Présence du corps aérienne et explosive : Il peut s’enflammer à la moindre étincelle, s’effondrer au moindre heurt.
Il souligne la précarité de la vie, exacerbée par la situation du Congo d’aujourd’hui.
Bombe humaine.
Les pieds de la sculpture sont alignés dans le prolongement de la tombe dont ils rejoignent les membres (jambes) de bois.
Regarde t’il sa propre tombe ? Est-elle un miroir dans lequel il se mire ?
En retrait : le buste d’un homme, recouvert de papier aluminium. Présence incongrue, renvoyant pour l’artiste au fantasme occidental de l’homme noir et qui, aujourd’hui encore, entretient le malentendu.
Mise en résonance entre les divers éléments de l’installation qui, dans un dialogue du silence, prennent sens les uns par rapport aux autres.
Guy Wouete (Cameroun)
Cendres, Miroir, vidéos, (Dak’art in)
Deux vidéos qui fonctionnent de manière autonome et se font écho.
Image brève, construite comme une phrase courte : sujet, verbe, complément.
Sur le mode du haïku, poème japonais qui dit l’essentiel en quelques mots. Sans fioritures, ni grandiloquence.
Eloquence du discours dans sa pertinence.
Dépouillement du message : sobre, précis, subtil, dense, sans artifice.
Flash initial, arrêt sur image :
– fillettes improvisant une marelle dans la rue (vidéo Cendres).
– femmes lavant le linge (vidéo Miroir)
Les deux images se répètent en boucle, accompagnées par une bande son commune.
Battement scandé, derrière lequel s’immisce une sirène lancinante.
Contre quoi rugit-elle ?
Force évocatrice des deux séquences réduites à l’extrême.
Les vidéos se concentrent sur une image pour ne pas encombrer le regard.
Aller à rebours du défilé d’images.  » Dé-saturer  » la mémoire.
Des vidéos comme un défi au trop plein d’images consommées et aussitôt digérées.
Les scènes sont anodines. Images bénignes de jeu d’enfants ou de femmes dans leurs activités quotidiennes.
La répétition révèle leur fausse légèreté.
Elles en gardent la valeur anodine en même temps qu’elles soulignent les mouvements des personnages dont la gestuelle, déclinée à l’infini, devient fascinante.
Le geste s’accomplit dans un rituel du quotidien.
Dire l’évanescence des choses mais aussi leur gravité.
Femmes lavant le linge. Parmi elles, (vidéo Miroir), des enfants les aident. En écho, la vidéo Cendres où les enfants jouent.
Matérialiser le fait dans sa simplicité et en souligner la tragique dimension.
D’un côté, Cendres : l’enfant est acteur de son enfance. De l’autre, il évolue au milieu des femmes qu’il aide dans leur activité ménagère. Peut-être encore un jeu pour lui, mais sa place est-elle là ?
Que deviendra cet enfant trop tôt  » missionné  » par les adultes ? De quoi sera t-il construit en ayant brûlé les étapes, sans avoir fait le deuil de son enfance (contenu dans le titre même de la vidéo : Cendres.
Réalité de l’enfant africain trop tôt déscolarisé, trop tôt sorti de l’enfance. Le tragique n’habite peut-être pas encore le temps de l’enfance, mais il se prépare à le rattraper.
Safaa Eruas (Maroc)
Le triangle, La robe, mixtes, (Dak’art in)
Première évidence formelle : un triangle et un vêtement aisément reconnaissable.
Le triangle est  » à l’envers « , la tête en bas. La robe reste inachevée.
Ils se détachent du mur blanc tout autant qu’ils s’y fondent.
Assemblage de bandes de gazes plâtrées, découpées, reliées les unes aux autres par des épingles.
Ça et là, des espaces vides. Substantiels.
Les bandes de gazes sont attachées par des épingles.
En même temps qu’elles les unissent, elles les violentent, les transpercent, traçant des saillies sous le plâtre.
Veines renflées.
Mutilation.
Des bandes comme des ailes de papillon épinglées ; précieuses, froissées, blessées.
Opération rigoureusement construite sur la répétition.
Déclinaison.
Canevas cousu qui garde son mystère.
Poème en lambeaux.
Connotation des bandes de gazes : censées panser, apaiser.
Fonction réparatrice.
Dans le même temps qu’elles réparent et soignent, elles pointent la blessure, la dénoncent, la mettent en exergue.
Les plaies recouvertes n’en demeurent pas moins inoubliables.
Les couleurs du blanc : kaléidoscope miroitant. Selon les jeux de lumière, selon l’angle d’observation choisit, la mouvance du blanc suggère les couleurs.
Sur le triangle, les bandes sont fendues dans la longueur. Lèvres entrouvertes. Autant de bouches d’où sortent des cris muets.
Triangle retourné : forme de crucifixion ? forme du sexe féminin ? Femme sacrifiée, suppliciée.
La robe porte des traces de rouilles brunies, comme du sang séché.
Vers quelles souffrances ces œuvres nous portent-elles ?
Oeuvres délicates, aériennes, dangereusement douces. Une douce violence, qui pénètre tranquillement, profondément.
Ibrahima Niang, dit Piniang (Sénégal)
Sakou Walla Boutel, installation, vidéo (Dak’art in)
Pénétration dans un univers à la fois très personnel et généreux.
Sa création s’inscrit dans l’action : celle du donner à voir, du partage.
Synthèse des matières, conjugaison des supports à la fois simples (bouteilles récupérés) et techniques (vidéo).
Message limpide, accessible. La matière filmée l’est avec concision, sans fioritures, sans volonté de « séduction ».
Elle est comme une fenêtre ouverte dans l’espace sombre et cloisonné : elle invite à voir ailleurs et autrement.
Dimension ludique des petits personnages dessinés, animés,. Le trait s’impose, simple, évident, proche de l’idée du dessin d’enfant. Travail sur la surimpression.
L’Homme dans son environnement. L’Homme et ses déchets, qu’il fabrique et rejette après utilisation : la bouteille.
Rapport à l’eau et à l’environnement : élément vital pour sa survie.
L’humain est rempli d’eau, comme une bouteille.
La bouteille : source de vie par son contenu (eau) et source de pollution de l’environnement par son contenant : les bouteilles plastiques qui jonchent le sol.
Mais les bouteilles jetées sont aussi moyen de survie pour les plus pauvres dits : « Boudioumen » qui les récupèrent et en tirent quelques sous en les vendant.
Travail graphique dont se dégage une spontanéité qui ne signifie en rien facilité.
Mise en mouvement dans le film d’animation, la bouteille sculptée s’articule, s’humanise, évoque l’humain – non sans humour – dans ses diverses postures. Parallèlement évocation d’images violentes, empreintes de souffrance.
Chez Piniang, le trait est épuré, minimaliste, dire le plus avec le moins. Les couleurs sont primaires.
La vidéo défile comme une bande passante, un négatif de film.
Clair /Obscur : l’espace sombre est éclairé par le travail sur la transparence : appropriation du support de la bouteille, exploitation de sa forme, de sa texture pour la re-créer : il ne s’agit pas d’une simple bouteille écrasée. Elle est refaçonnée, sculptée.
Les bouteilles qui parsèment l’espace de l’installation sont comme des petites lanternes bricolées qui l’illuminent et en même temps alertent.
Dans un désordre apparent, recréé à l’image de son environnement, Piniang compose, dessine, filme, sculpte et donne à voir, dans une mise en espace et en image très maîtrisée, une œuvre à la fois accessible à tous et polyphonique.
Diko (Burkina Faso)
Voleur d’ombres, photographies, (Dak’art off)
Au premier abord : des photos d’ombres  » volées « , glanées au hasard des déambulations du photographe.
On pourrait se contenter des les survoler et de trouver l’idée jolie.
A y regarder de plus près, l’acte n’est pas gratuit, ni simplement joli.
Diko a commencé par la peinture. C’est elle qui l’a amené à la photographie. Et cela se voit.
Au premier acte : Diko choisit le fond, celui qu’il aurait voulu peindre, celui dont la matière lui parle.
Au second acte, Diko  » peint  » les ombres sur le fond qu’il a choisi. Dans l’entre deux : l’appareil photo remplace le pinceau.
Voleur d’ombres qui attend, parfois des heures le passage de la bonne silhouette, qui aura la bonne attitude, celle  » digne  » d’être imprimée sur la matière.
Ne pas laisser fuir l’ombre photographiée en rafale jusqu’à trouver le  » mouvement idéal « . Il ne prendra sa pleine mesure qu’une fois fixé sur le support (sol, mur, eau, sable).
Travail de composition entre la matière, l’ombre qui s’y dessine et la lumière qui la projette.
Diko orchestre le tout.
Appropriation de l’ombre volée à laquelle il fait dire ce que son passage lui inspire.
Jeu sur la présence/absence.
Présence d’une ombre, par essence fugace, retenue, gravée par la photo.
Ombre révélatrice.
Absence du corps ou de l’objet à l’origine de l’ombre qui existe hors cadre.
Partir de l’impalpable pour saisir la vie dans ce qu’elle a de plus concret.
Diko ne se contente pas de dire, il raconte, invente pour la rendre encore plus vraie.
Acte de restitution.
Acte de mise en scène quand il fait se rencontrer un homme et une femme qui ne se connaissent pas. Leur ombre allant l’une vers l’autre viennent symboliser le thème de La Rencontre.
Acte d’engagement quand il saisit les ombres passant devant des barbelés : évocation des réfugiés aux frontières de Ceuta et Melilla.
Sur une autre photo, plane l’ombre du Sida évoqué par le sexe d’un homme en fait dessiné par l’ombre de sa main.
Diko regarde les ombres du monde pour en saisir la substantielle moelle.
Cultiver le paradoxe : jeune berger peul ayant vécu dans une zone désertique du Burkina Faso. Zone sahélienne où l’ombre est rare…et si précieuse.
Ombre protectrice.
Paradoxe encore dans une société où, pour beaucoup, photographier quelqu’un, c’est lui voler son âme.
Diko en  » volant  » l’ombre, saisit la part cachée des choses et la dévoile tout en préservant leur mystérieuse densité.

///Article N° : 4447

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Les images de l'article
Aimé Mpané, Congo, l'ombre de l'ombre, Installation © Virginie Andriamirado
Aimé Mpané, Congo, l'ombre de l'ombre, Installation © Virginie Andriamirado
Safaa Eruas, La robe, mixte © Virginie Andriamirado
Safaa Eruas, Le triangle, mixte © Virginie Andriamirado
Ibrahima Niang © Virginie Andriamirado
Dicko Saïdou © Dicko
Tabaski avant et après © Dicko
Le Cerceau © Dicko
Multicolore © Dicko
Sakou Walla Boutel, 2005, video © Ibrahima Niang
"Miroir" et "cendre", video © Guy Wouete




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