Nouvel ordre mondial (Quelque part en Afrique)

De Philippe Diaz

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Au dernier festival de Cannes, la Semaine de la Critique faisait sa bonne action en invitant une association humanitaire (Action contre la faim) à présenter un film qu’elle a coproduit : « Nouvel ordre mondial (quelque part en Afrique) ». Centré sur la guerre en Sierra Leone, il porte ce titre car ce pays pourrait s’appeler Angola, Somalie, Soudan ou Congo-Brazza : partout des milliers de morts et d’atrocités au nom d’enjeux économiques et géo-stratégiques défendus à grand renfort de déclarations humanitaires par les grandes puissances occidentales. Dans le cas de la Sierra Leone, le film montre les atrocités commises par l’Ecomog, troupe mandatée par l’Union des Etats ouest-africains et largement sponsorisée par la communauté internationale sous les bons hospices de l’ONU, tandis que les rebelles du RUF sont médiatisés comme les seuls méchants.
Le message politique n’est pas sans équivoques, quand on voit les développements du conflit à l’heure actuelle ! Mais ce n’est pas le plus grave, car il ajoute aux démonstrations et interviews un gros lot d’images d’horreur qui coincent l’estomac pour le mois à venir. Bien sûr, démonstration doit être faite des horreurs commises. Les images, reprises ici, de Sorius Samora, cameraman sierra-léonais qui a pu filmer en toute tranquillité car il était supposé travailler pour le gouvernement représentent un témoignage indispensable et courageux qui devrait empêcher quelques responsables onusiens de dormir. Mais pour le grand public, l’addition de ces images finit par provoquer l’effet inverse : à trop vouloir en montrer, on ne sert plus son sujet. La nausée n’est pas une démonstration. « La douleur n’est pas une star », disait Godard dans ses Histoires de cinéma. Faut-il donc ainsi continuer longtemps à ignorer les leçons de la réflexion sur l’image entamée par Rivette et l’équipe des Cahiers du cinéma dès les années 50 à propos des camps de concentration ? Le film débute par des images en ralenti d’un homme abattu en pleine rue. Cet effet esthétique est crapuleux. Il est à ranger dans le même sac que les images qu’Action contre la faim nous sert à coup de grands panneaux d’affichage dans le grand jeu du marketing de l’humanitaire, avec le slogan « Nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas ».
Cet alignement de la violence à l’écran finit par avoir l’effet inverse de celui qu’il recherche : le dégoût l’emporte sur la réflexion et l’Afrique est enfermée une fois de plus dans l’image du continent des douleurs. Quelques images oui, car elles sont nécessaires, mais par pitié, bien dosées pour éviter la manipulation. Bien sûr, c’est la réalité, mais ce que je vis en direct et ce que je vois sur un écran n’est pas la même chose : un média est passé, forcément subjectif, forcément manipulateur.

2000, 90 min., 35 mm, photo : Henri Rossier, montage : Pavol Zatko, prod. : Action contre la Faim, Sceneries Europe. Distr. : Magouric. Sortie France le 24 avril.///Article N° : 2004

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