Editorial

Eloge de la transparence

Lire hors-ligne :

« On ne demande pas un aveugle la couleur de ses yeux »
José Pliya, Nègrerrances.

Nul ne peut ignorer les dérives xénophobes qui marquent la politique ivoirienne depuis une dizaine d’années avec la reprise du concept d’ivoirité dans la Constitution comme dans les discours de nombreux hommes politiques, ni les atrocités qui en ont résulté dans un passé récent.
Le Marché des Arts et des Spectacles Africains (Masa), événement biennal permettant de voir les dernières créations des arts vivants d’Afrique et basé à Abidjan, n’a bien sûr pas repris ces thèses mais il aurait pu jouer la transparence, tout simplement : oui, le Masa a subi les conséquences du rejet international de cette dérive en terme de fréquentation tant des acheteurs que des journalistes et de certaines troupes et compagnies ; non, le Masa n’arrête pas là son rôle essentiel de vitrine de la production africaine en arts vivants.
A quoi bon accréditer la thèse du complot international en affichant à longueur de discours ou d’articles dans « le journal du Masa » sa satisfaction d’avoir pu résister à ceux qui auraient préféré son annulation, son report ou son déplacement dans un autre pays ? A quoi bon donner tant d’importance à une discussion pourtant bien légitime ayant effectivement eu lieu sur internet sur l’opportunité d’y participer dans un contexte où le Masa risquait de devenir une vitrine rassurante face aux critiques adressées au pays ? A quoi bon cette sorte de langue de bois polie marquant discours, conférences de presse ou émissions de télévision où il s’agissait de faire comme si tout allait très bien et que tout le monde était venu malgré les méchants détracteurs.
Le Masa ne serait-il pas sorti grandi d’une plus grande transparence seyant mieux à une manifestation culturelle ? Et aurait-il été honteux de marquer son rejet de toute velléité xénophobe ? Nous avons bien vu que le marché où les compagnies ont leur stand pour recevoir acheteurs et médias restait désespérément désert alors qu’il grouillait de monde il y a deux ans. Nous avons bien constaté l’absence de journalistes occidentaux de renom toujours présents en pareille occasion, sans compter la représentation homéopathique de RFI ou de la BBC après leurs couvertures gargantuesques du Fespaco… A quoi bon ne pas reconnaître que ce Masa a fait tout ce qu’il a pu pour exister et bien exister, y est parvenu dans une grande mesure par ses qualités d’organisation, corrigeant ainsi la mauvaise aventure de 1999, et qu’il a par contre subi les conséquences du contexte local ?
Je ne cherche pas à jouer, pour reprendre l’expression à la mode, les « ennemis de la Côte d’Ivoire » (loin de moi cette idée : toutes mes sympathies et mes espoirs de renouveau allant à ce pays qui m’est cher) ! Je ne fais qu’exprimer ce que j’ai entendu à maintes reprises dans les travées, autour des repas ou pots pris au sympathique village masa : l’envie que ce pays arrête son flip nationaliste du complot international, stoppe net la haine de l’étranger en proclamant haut et fort son attachement aux valeurs de tolérance et reconnaisse pour en prendre la défense la valeur de sa multiculturalité. Et si, pour des raisons qui m’échappent, les autorités politiques du pays ne peuvent affirmer cela, au moins que le Masa le fasse car c’est le rôle de la culture ! Même a deux semaines des élections municipales.
Une fracture se dessinait ainsi avec le contenu des créations présentées, marquées par les drames que vit l’Afrique aujourd’hui et leur dénonciation de ses dérives.
Ce Masa a existé, malgré ces limites, et nous tenions à lui consacrer ce dossier. Plutôt que de jouer les abonnés absents, nous préférions être présents pour respecter la nécessité pour les artistes d’avoir un lieu de promotion de leurs spectacles et d’en rendre compte. Nous le faisons dans la liberté de ton que nous défendons, au risque de ne pas plaire à tous, sans polémique ou parti-pris, mais sans complaisance. Nous continuons de penser que cette liberté critique est nécessaire.
Certains articles témoignent de vécus difficiles. Il ne s’agit aucunement pour nous d’intervenir dans le débat politique : ce n’est pas notre rôle. Mais alors que toutes les créations contemporaines vibrent des problèmes de l’heure et de l’espoir de renouveau, nous ne défendrons jamais la vision d’une culture aseptisée détachée de ce qui l’entoure. Nous nous engageons, c’est vrai, pour une certaine vision du monde faite de tolérance et d’ouverture, que nous puisons justement dans les cultures de l’Afrique.
Faute de pouvoir mobiliser toute l’équipe au Masa cette année, nous le couvrons à trois voix, avec les moyens du bord, mais avec la volonté de témoignage, d’analyse et d’écoute qui nous semble manquer si souvent dans la critique artistique, encline à s’aligner sur les critères de qualité occidentaux (dits internationaux) : le contexte local, la genèse des créations, la réaction du public africain nous semblent aussi des critères à respecter.
Cela ne nous empêche pas d’ouvrir des débats et d’exprimer notre point de vue.

///Article N° : 1949

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