Tour d’horizon africain de la 58e Biennale d’Art de Venise

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Carole Onambélé Kvasnevski a parcouru pour Africultures, les travées de la Biennale de Venise. La galeriste nous présente un petit tour d’horizon des œuvres africaines exposées ainsi que des enjeux contemporains soulevés lors des débats et tables rondes.

Pavillon du Mozambique. « The past, the present and the in between ». Gonçalo Mabumda et Filipe Branquinho ©Galerie Carole Kvasnevski

La 58ieme Biennale International d’Art de Venise, qui s’est ouverte le 07 mai  dernier fermera ses portes le 24 novembre. Le titre de cette édition,  « May you live in interesting times » (Puissiez- vous vivre une époque intéressante ») est une expression anglaise pleine d’ironie. Cette bénédiction cache en réalité une malédiction. Par le terme « interesting times », Paolo Baratta, président de la Biennale, évoque par ces mots l’idée de temps difficiles, voir menaçants. C’est aussi selon lui une invitation à ne pas plonger dans une simplification excessive, générée par le conformisme ou la peur. Le commissaire américain Ralph Rugoff quand à lui souligne que cette biennale n’a pas de thème mais des sujets.  Cet évènement se revendique comme ancré dans son temps, loin de vouloir apparaitre comme une bulle nombriliste. C’est maintenant aux 89 nations et aux artistes de devenir un miroir de nos sociétés et de ses fissures. De quoi mettre le monde de l’Art en ébullition !

Le continent africain, quant à lui, s’est fait une place au cours des dix dernières années, et de souligner avec force le travail accompli du regretté Okwui Enwezor, commissaire de la 56ieme édition, qui fut un médiateur essentiel des cultures africaines. Cette année, c’est donc 8 pavillons (Afrique du Sud , Côte d’Ivoire , Egypte, Mozambique, Seychelles, Zimbabwe ainsi que le Ghana et Madagascar pour la première fois) qui participent à cette biennale. Si certains trouvent le nombre de pays participants encore timide, il faut mettre en perspective un ticket d’entrée se situant de 200 à plus d’1 million d’euros. ..

Maux d’ordre

Arsenale. « Somnyama Ngonyama » de Zanele Muholi et « Veins Aligned » de Otobong Nkanga © Galerie Carole Kvasnevski

Point d’entrée de cette biennale, le travail engagé de la photographe sud Africain Zanélé Muholi dont les autoportraits gigantesques  de la série Somnyama Ngonyama  (en zoulou « louée soit la lionne noire ») allient beauté et intensité. Porté par son regard puissant en direction du public, elle décline à travers ce projet d’un portrait par jour, sa condition de femme noire et lesbienne. Dans ce même espace, l’installation « Veins Aligned « de la nigérienne Otobong Nkanga questionne sur le lien entre objet et individu, minerais et populations locales, et la violence souvent qui en découle. Cette œuvre a été primée d’une mention spéciale par le jury de la biennale.

Sound of freedom

Pavillon du Ghana. « untitled – Studio portrait » de Felicia Abban © Galerie Carole Kvasnevski

Intitulé « Ghana Freedom », le pavillon Ghanéen fait écho à l’histoire et à la politique en rappelant qu’il est le premier pays subsaharien à avoir gagné son indépendance face au Royaume-Uni en 1957. Avec la présence de 6 artistes intergénérationnels et d’une parité exemplaire, 3 femmes (Felicia Abban, Selasi Awusi Sosu, Lynette Yadom-Boakye) et 3 hommes (John Akomfrah, El Anatsui,  Ibrahim Mahama)  artistes du continent et de sa diaspora, l’exposition propose un récit protéiforme de vidéos, photographies, sculptures et installations aménagés par l’architecte anglo-ghanéen David Adjaye. Ce parcours s’interroge sur le fil du temps et sur cette liberté gagnée.

Pavillon du Ghana. Opening of Time et Earth Shedding Its Skin El Anatsui © Galerie Carole Kvasnevski

Le spleen de Joël Andrianomearisoa

On ne sort pas comme on est entré de ce pavillon de Madagascar.  De ces papiers suspendus, déchirés, il pèse dans ce pavillon une ambiance bien particulière, revêtu d’une robe noire qui dessine les stigmates de la mélancolie, telle une vague, le noir-lumière illumine le souvenir d’une époque passée encore enracinée dans le présent, d’une demeure royale fait de bois brûlés à destination du roi Radama II, le palais d’Ilafy à Antananarivo construit par Jean Laborde.  Curatés par Rina Ralay Ranaivo et Emmanuel Daydé « I have forgotten the night » de Joël Andrianomearisoa offre pour cette première participation une mise en lumière éclatante.

De l’autre coté du miroir

Réduire la Biennale aux pavillons internationaux serait lui faire affront. L’effervescence ne venait pas uniquement des expositions sélectionnées, il faut noter et remarquer la présence et les initiatives de nombreux acteurs privés engagés du continent africain et de sa diaspora. En marge des évènements officiels s’est tenue une programmation off si riche qu’il fallait souvent se dédoubler pour être présent partout. Un jeu de piste dans la labyrinthique Venise, un marathon quotidien,  pour ne pas être en retard afin d’assister aux débats, discussions, speed dating, tables rondes, performances et projections vidéos…

L’African Art in Venice Forum d’abord (AAVF) pour sa seconde édition a proposé des panels invitant artistes, curateurs, directeurs de fondations,  écrivains et directeurs artistiques. L’occasion notamment de revenir autour de discussions passionnantes avec les fondateurs de la création de la Revue Noire (1991-2001).  Et de mieux comprendre les énergies mises en route, les rencontres et synergies, d’une passion commune et d’un challenge : proposer une mise en avant de l’Art contemporain d’Afrique alors quasi inexistant. La plateforme arts & globalization a, quant  à elle, posé un débat sur la façon d’articuler la résistance dans l’Art. Il a été évoqué l’absence d’investissement de nombreux Etats africains dans l’art, la résistance des institutions et dans le cas de la France,  sur les projets artistiques liés à l’Afrique. Mais, la lutte s’organise. Des actions sont menées sur de nombreux fronts, notamment celui des artistes : ouvertures de lieux indépendants, résidences ainsi que des initiatives de commissaires telles que l’African Art Book Fair (salon du livre d’art des Afriques dirigé par Pascale Obolo, directrice de la revue d’art Afrikadaa).

Savvy project. Ultrasanity. On madness, sanitation, antipsychiatry and resistance. Bonaventure Soh Bejeng Ndikung © Galerie Carole Kvasnevski

Enfin le camerounais Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, prochain commissaire de la biennale de Bamako, est intervenu comme commissaire artistique sous la curation de Elena Aguido & Ana Gomez-Carillo. Ils ont tenu le projet ambitieux de recherche et performance Ultra Sanity « S/He spoke – I and I ».  Ce laboratoire à idées s’interroge sur la notion de folie, de maladie mentale avec une volonté de repenser, de questionner ces paradigmes  basés sur des fondements de dominations coloniales, racialisation et oppression patriarcales.  Et sur la base de ce postulat, d’imaginer un entre-deux lieux appelé « ultra sanity » qui dépasse la folie en tant qu’opposé de la santé mentale.

Les pays africains doivent continuer à prendre une place de plus en plus grandissante dans cette prestigieuse biennale en proposant des projets audacieux. Cela ne pourra toutefois se concrétiser qu’avec une volonté politique des Etats participants, et de leur part, une liberté et une confiance accordées aux artistes, commissaires et curateurs.  Par ailleurs, le continent africain doit devenir son propre centre en multipliant des initiatives pérennes sur son territoire.

Rendez-vous donc en octobre pour, la seconde biennale de Lagos, en novembre la 12e édition des rencontres de Bamako. En 2020, il faudra suivre la 14e édition de la biennale de Dakar puis en septembre la 5e biennale internationale de Casablanca.  Une programmation riche en promesses et défis.

Carole Onambele Kvasnevski

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