Zébu boy, traversée du Madagascar insurrectionnel de mars 1947

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La journaliste Aurélie Champagne nous plonge dans les méandres de la colonisation française. Elle retranscrit dans son premier roman, le vent de révolte qu’a traversé l’ile de Madagascar durant le printemps 1947 où plusieurs dizaines de milliers de malgaches ont perdu la vie.     

 

L’insurrection du 29 mars 1947 est célébrée par un jour férié à Madagascar. Étudiée par les historiens, elle a aussi suscité nombre d’œuvres fictionnelles publiées en France et dans la Grande Ile : romans (E.D.Andriamalala, Fofombadiko en 1954, Andry Andraina, Mitaraina ny tany en 1979, Patrick Cauvin Villa Vanille en 1995, Raharimanana Nour, 1947 en 2001, Charlotte Rafenomanjato, Sang pour sang en 2003, René Radaody-Ralarosy, Zovy en 2007), BD (Tangalamena en 2015 et 2016, ed des Bulles dans l’océan), albums (Raharimanana-P.Men Portraits d’insurgés, 2011, Raharimanana Madagascar 1947, 2007), films (Tabataba de Raymond Rajaonarivelo en 1989, Madagascar 1947 et Zanaka ainsi parlait Félix en 2019). Autant dire que le premier roman d’Aurélie Champagne n’arrive pas en terrain vierge. Pourtant, la romancière d’origine malgache réussit le double pari de la fidélité à l’histoire et du souffle romanesque.

Zébu boy, le personnage éponyme, est en scène de bout en bout, observé par un lecteur qui suit sa trajectoire, l’écoute, s’interroge sur ses réactions déconcertantes, et finit par être totalement solidaire de lui quand l’énigme de sa vie est résolue.

Ampela de son vrai nom, était un héros dans son village des côtes où les combats contre les taureaux font la valeur d’un homme. Quand le roman s’ouvre en mars 1947, il rentre de la guerre en France. Il l’a passée dans des camps de prisonniers dont il n’a retiré qu’une fraternité avec un Sénégalais et une paire de chaussures que l’armée lui reprend à son arrivée. Dépit, humiliation, cynisme l’entraînent à ne plus se fixer qu’un objectif purement personnel : il va rentrer et s’enrichir en accumulant les zébus.

L’action démarre avec ce voyage vers l’Est, road movie tropical bouleversé par l’Histoire qui l’emporte bien malgré lui de Tananarive à Manakara. Le petit instituteur malade assis à ses côtés transporte des détonateurs pour les responsables du MDRM, le parti officiel modéré infiltré par le sien, plus radical, le JINA, aux ordres du député Raseta mais il n’est là que pour venger un dépit amoureux, poussé par un compatriote « définitivement cassé » par la mort de son frère à la guerre et « qui avait toujours méprisé les négociations et le pacifisme des députés du MDRM ». L’ex-soldat aguerri et le frêle militant vont être pris dans des affrontements où l’action assurera la tension comme dans un film d’aventures : attaques, fuites, négociations, pièges, jusqu’au bout de la route.

Cependant, si les références aux faits et aux personnes assurent à cette fiction un arrière-plan réaliste, elles ne la transforment pas en roman à thèse. Les insurgés sont divers, peu organisés, prompts à acheter les amulettes qu’Ambila s’empresse de leur vendre avec bénéfice, peu glorieux. Côté français, on croise un prêtre malgachophone, un planteur juste, des militaires impitoyables aux ordres d’un pouvoir colonial peu décrit si ce n’est pas les réquisitions de l’Office du Riz.

Mais pour intéressant que cela reste, l’originalité de ce roman est plutôt dans la représentation d’un personnage dont la complexité psychologique et le tragique sont dévoilés au fil des scènes et des formules qui reviennent interrompre la narration. Ce puzzle, ou jeu de pistes, assure une cohérence et une intensité remarquables à ce qui devient non plus une trajectoire collective de guerre mais bien l’analyse de la manière de surmonter les ruptures de l’enfance. L’ancien soldat roublard et soucieux de ses seuls zébus atteint les dimensions d’un héros tragique à la faveur de constants retours en arrière qui dévoilent peu à peu, jusqu’au dénouement, ses mobiles secrets : « et ces fichus souvenirs qui remontaient pour un oui, pour un non » forment le substrat d’un second suspens.

Aurélie Champagne joue des phrases courtes voire nominales, passe du fil des pensées à la troisième personne au récit personnel, fait apparaître et disparaître les personnages secondaires, ne s’attarde sur aucun lieu mais sème des mots malgaches sur tous les sujets. Il faut que Zebu boy traverse l’insurrection comme il a traversé la guerre ; il faut qu’il survive à ses plaies visibles et invisibles. Il faut traverser de bout en bout ce texte étourdissant.

Dominique Ranaivoson

 

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