« La structure narrative est à la base de tout »

Entretien de Christine Sitchet avec Balufu Bakupa-Kanyinda

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De passage à New York pour participer à l’African Film Festival, présenter son dernier court-métrage – Article 15A/Article 15 bis -, et donner une conférence sur la structure narrative à la New York University, Balufu Bakupa-Kanyinda s’est confié à Africultures. Avant de reprendre un avion pour Paris, où, à peine deux jours plus tard, il devait s’envoler à nouveau pour Cape Town et rejoindre un autre festival.
Dans cet entretien, il revient sur les éléments déclencheurs ayant favorisé sa vocation de cinéaste, livre son regard critique sur l’explosion du numérique et évoque ses projets en cours et à venir.

Dans Article 15 A / Article 15 bis, vous dressez une peinture sans concession de trois gardes et de la façon dont ils jouent de leur pouvoir avec les citoyens. Avec Le Damier. Papa National Oyé !, vous offriez le portrait d’un dictateur qui n’était pas sans évoquer Mobutu, alors encore en vie. À quand remonte ce besoin de disséquer le pouvoir et ses abus, celui des militaires comme celui des politiques ?
Je suis né au milieu d’un conflit, entre un père ancien curé et une mère fille aînée d’un ancien pasteur protestant. Mais j’ai grandi dans un environnement insouciant. Je croyais que les gens étaient tous heureux. Je me suis rebellé bien plus tard. À 22 ans, j’ai fait le choix d’arrêter mes études de médecine. J’ai décidé que je ne serais ni médecin, ni avocat, ni architecte. Je ne voulais pas soigner les corps mais les esprits. « Je veux être narrateur », ai-je déclaré un jour à mon père, interloqué. Le choc suscité par la mort de Patrice Lumumba et la découverte du Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire, ont également constitué des événements fondateurs.
Dans vos films, on trouve en filigrane une réflexion proche de celle d’Aimé Césaire sur le rapport colon/colonisé…
Oui. Et ce que je veux dire, c’est que le bourreau n’existe que lorsqu’il entend les cris de sa victime. Il n’existe que par elle. Article 15A/ Article 15 bis exprime le rire triomphateur du vaincu. C’est l’oppresseur qui inspire de la pitié, non l’opprimé.
Que représente pour vous le fait de prendre une caméra et de filmer ?
Le cinéma représente l’occasion de donner une voix à ceux qui n’en n’ont pas. J’aime l’idée de Césaire d’être la voix de ceux qui n’ont pas de voix. Je filme aussi des histoires parce qu’elles me font rire et que j’ai envie de les partager avec d’autres.
Aujourd’hui, quels sont vos projets ?

Je suis en train de terminer un documentaire : afro@digital. Il s’agit d’une fantasmagorie sur le rapport que les Africains entretiennent avec le numérique et avec les caméras DV. J’ai commencé ce documentaire cette année, lors du Fespaco, événement qui représentait une excellente occasion pour réaliser toute une série d’interviews.
Quel regard portez-vous sur les enjeux de cette explosion du numérique ?
Pour moi, derrière l’euphorie suscitée par l’apparition des DV, se cache un grand vide et un grand malentendu. La facilité d’usage de ces caméras occulte le fait que ce n’est pas parce que l’on a un outil qui permet de filmer que l’on fait du cinéma. Or, ce que je constate c’est que tout le monde se dit « je vais faire des films ». Les gens pensent qu’une fois munis d’une caméra, ils peuvent se décréter du jour au lendemain cinéastes. C’est cette dérive absurde que j’ai voulu raconter dans ce documentaire. J’ai voulu montrer qu’il faut faire attention aux discours ambiants, que l’on peut très vite fantasmer avec un outil, et qu’en définitive un outil reste un outil : il existe pour que l’on en fasse quelque chose, pour que l’on donne un sens à ce que l’on en fait. Avec une caméra DV, on capture des images, mais on ne filme pas.
Et l’on fait du cinéma lorsque l’on donne du sens aux images qui ont été capturées…
Oui. Et pour donner du sens, il faut construire une structure narrative. Des images sans narration, ça n’est pas du cinéma ! La technique seule ne suffit pas. La structure narrative est à la base de tout. Elle permet de raconter des histoires avec des images. On n’y pense pas souvent mais la première narration, c’est la berceuse. C’est une narration universelle. Une sorte de manipulation qui sert à charmer, à apaiser. Personnellement, quand je mets en place une structure narrative, je commence toujours par la fin. Je sais exactement là où je veux aller.
À quand un long métrage ?
Il est prêt ! Enfin, le scénario. Le film s’appellera Tribut. Il manque encore une part du financement. On est en train de le chercher. Mais, comme toujours, ça n’est pas facile. On se heurte à quelques difficultés et résistances qui en disent long sur les rapports que la France entretient avec l’Afrique. Certaines personnes ont par exemple refusé de financer ce projet me reprochant de vouloir faire un film de Blancs. Il est vrai qu’il y a un budget très élevé ; une distribution de choc – Dieudonné, Stomy Bugsy, Bernadette Lafont, Isaach de Bancholé… L’histoire se déroule dans l’univers du showbiz, du music business, côté rap et R&B. C’est une histoire d’amitié, de trahison, de désir et de jalousie. Le tournage est prévu à Belleville, là où je vis. Pas en banlieue. Pas en Afrique. Et cela aussi semble déranger. Quelqu’un m’a demandé : « mais pourquoi ne pas tourner ce film en Afrique ? ». J’ai répondu que la France était aussi africaine. Alors, c’est peut-être ça l’exception culturelle française !! Le droit des blancs… Le CNC [Centre National du Cinéma] a argumenté son refus de soutien par le fait que Tribut ne représentait pas un « pavillon français », décrétant que l’on voyait mieux le film se dérouler à Chicago ou à Miami… Et puis, une super-production d’un budget de 30 millions dans les mains d’une petite boîte de production béninoise et d’un cinéaste d’origine congolaise, ça n’inspire pas confiance. Deux Africains, ça fait peur !
Que vous inspire cette réticence ?
C’est toujours le même problème : cette image que l’on colle à l’Afrique… Et dès qu’on lui échappe, on essaie de l’y ramener. Si l’on a le « malheur » d’être d’origine africaine et de ne pas faire un film « africain », dans son entendement occidental, et bien les potentiels financeurs français ne suivent pas. Mais nous, on a décidé de résister. Ce film, on va le faire, même si c’est en VHS ! On va montrer que l’on n’est pas manipulable. Que l’on peut exister sans eux. D’ailleurs, la sortie du film se fera d’abord à New York, puis seulement en France.

Manhattan, avril 2001///Article N° : 8951

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