Lutter contre les violences sexistes en Outre-mer

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Le Musée de l’Homme a accueilli les premières Assises nationales des violences faites aux jeunes filles et femmes dans les Outre-mer, les 5, 6 et 7 avril 2019. Un événement organisé par Chantal Clem et son association couleur Karayb, sous le marrainage de Christiane Taubira. Durant  trois jours, victimes, témoins et intervenant.es de renom se sont réuni.e.s autour de conférences thématiques, ateliers et tables rondes pour décrypter en transversalité les redoutables mécanismes des violences de genres, dans les couples et les familles insulaires. Comment bannir ce perpétuel rapport de domination ? Les travaux de l’anthropologue Françoise Héritier sur cette  «valence différentielle » des sexes, ont trouvés ici un fervent écho. Un livre blanc, de propositions fut consigné aux Ministères de la santé, des Outre-Mer et au Secrétariat d’Etat chargé de l’Egalité entre les femmes et les hommes.

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«  Soigne tes démons intérieurs lui disait sa mère. Soigne-les avant qu’ils ne te lacèrent, toi et celles qui les verront danser…trop tard » (Mérine Céco)

Un constat alarmant

Même si la parole des femmes s’est libérée depuis 2017, avec l’avènement sur les réseaux sociaux des hashtags  #BalanceTonPorc et #Metoo, en France, une femme meurt sous les coups de son compagnon, tous les 2,7 jours. L’enquête « Violences et Rapports de Genre » (VIRAGE) de novembre 2016, qui révèle des taux préoccupants en Outre-Mer, a d’autant plus interpellé les élu.es et engagé.es d’associations. Hélène Vainqueur- Christophe, députée de la Guadeloupe ou encore Christiane Gaspard-Méride, directrice de la Fédération féminine d’organisation et de revalorisation culturelle, économique et sociale (Forces) de Guadeloupe, sont venues témoigner de l’importance du sujet.

Chiffres à l’appui, des dirigeant.es d’observatoires féminins (Ernestine Ronai de la Seine Saint-Denis, Roger Cantacuzène de la Martinique et Chantal Lussaint de la Guadeloupe), des représentent.es du Conseil Economique, Social et Environnemental-CESE (Sarah Mouhoussoune de Mayotte ou Emeline Weber) ainsi que Stéphanie Condon de l’Institut National d’Etudes, Démographiques-INED, ont souligné le déficit crucial de politiques publiques de proximités notamment à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie et en Guyane (auprès des communautés bonni, bushinengue et amérindiennes).

L’urgence d’une synergie des prises en charges psycho-traumatiques et une formation professionnelle adaptée des acteurs de terrain s’impose selon eux. Ces derniers ciblent notamment des institutions telles que l’École nationale de la magistrature (ENM) qui devraient préparer grâce à des formations, aux prises de postes dans ces territoires. Les professionnels de santé dans les unités médico-judiciaires (UMJ), les centres médico-sociaux et les services de protection maternelle et infantile (PMI) ont également été identifiés comme des secteurs stratégiques.

Déconstruire les clichés, transcender cette violence pour de bon

Déclarant qu’« il est temps que les hommes face l’expérience de la minorité», Christiane Taubira, convie la gente masculine à endosser le complexe statut de femme, forgé jusque là dans un continuum inégalitaire, et souvent discriminant sur les plans affectifs, économiques, juridiques et professionnels.

Ces assises ont été l’occasion de faire avancer la réflexion sur l’impact des mutations sociales et pénales au regard de ce fléau planétaire, « trop longtemps banalisé » d’après Ernestine Ronai. Les représentations et stéréotypes bougent avec le statut des femmes. Le couple étant à redéfinir, il est urgent de bannir l’appropriation du corps des femmes. Le viol conjugal, l’inceste, l’excision et les « féminicides », sont désormais punis par la loi. »,  a -t- elle rappelé en préambule.

L’accord  de l’ONU signé en mars  2013, qui stipule que « les violences faites aux femmes ne peuvent se justifier par aucune coutume, tradition ou considération religieuse » s’est avéré être une avancée considérable, en la matière. Car la violence masculine dans l’inconscient collectif  (toutes sociétés confondues), a souvent été tolérée, non seulement au motif de traditions, mais surtout en raison de différences biologiques qui jusqu’ici, justifiaient  « naturellement »  une hiérarchisation des rapports sociaux de genre. Or « La violence n’est pas innée chez l’homme, elle s’acquière par l’éducation et la pratique sociale », estimait Françoise Héritier en 1998 dans  Masculin, Féminin, La pensée de la différence.

Ces sessions qui ont pour but d’analyser les sources de la violence, ont démontré que les mécanismes ne relèvent pas d’une problématique d’ordre physio-biologique mais d’une profonde reconsidération des processus de socialisation, sur lesquels est entre autre revenue Valérie Thomas, médecin à Mayotte, cofondatrice et présidente de Woman Act Now (1). Des débats nourris, ont ainsi souligné combien l’éducation familiale et scolaire des garçons et des filles, en Outremer, est encore trop fondée sur des schémas de différentiation souvent limitants voire néfastes en terme de dynamiques d’altérités. Wendy Otomimi, directrice adjointe de l’Association d’aide aux femmes polynésiennes (APJ), a également fait remarquer, de par son expérience auprès de femmes polynésiennes, que les modèles de genres se sont construit sur ces imaginaires socio-sexués ; maintenant ainsi un clivage des rôles, aujourd’hui désuet et paradoxale, compte tenu de l’évolution des attentes sociales.

Sur ce point, les résultats de l’enquête du laboratoire caribéen de sciences sociales, a révélé qu’un pourcentage important de communautés insulaires continuent de reproduire des modèles éducatifs du passé, tolérant des garçons une totale indépendance affective et une maîtrise du monde en extérieure, souvent calquée sur celle des pères, au détriment d’une éducation féminine, réduite principalement à la bonne tenue du foyer, à la séduction ou au maternage. Les jeunes filles mahoraises pour beaucoup ne bénéficient toujours d’aucune instruction en 2019, « elles construisent leur identité au sein du foyer, alors que les jeunes garçons, dès leur adolescence, ont la possibilité de monter leur propre cabane, dans un arbre pour y expérimenter le monde, à leur convenance » analyse Fatima Mohamed, directrice du premier planning familiale à Mayotte.

Dans le prolongement de ces paradoxes éducatifs, Roger Cantacuzène, de l’observatoire de Martinique, a rebondi sur l’inconsistance et l’inadéquation profonde des rapports de genre  inégalitaires, face aux bouleversements culturels contemporains : « Finalement, les garçons et les filles des sociétés antillaises, sont uniquement préparés à  se côtoyer au lieu de se compléter… Mais ce monde-là n’existe pas ».

Incontestablement, un pied d’égalité en termes de constructions identitaires  et relations interpersonnelles doit s’instaurer au sein de ces cellules familiales. De fait, des droits exclusivement masculins tels que la polygamie, et des rapports de pouvoir (machisme et misogynie), y perdurent, instaurant leurs lots de frustrations et de contradictions: Le statut de « femme potomitan » (noyau dur) des familles créolophones, ne protège en rien des maltraitances conjugales. En dépit de cette reconnaissance morale, les rapports de domination demeurent. Les nouvelles générations se révoltent pour briser  et dénoncer ces imperceptibles et persistants excès. Concernant les méthodes d’accompagnements, les pratiques somatiques, et artistiques s’avèreraient d’ailleurs des leviers cathartiques puissants pour mettre en mots ces douleurs enfouies.

Le statut des femmes est amené à suivre les changements perpétuels des sociétés. D’ailleurs, des progrès notables émergent, puisque la première femme « chef coutumier » kanak a été élue en 2017.

Ces fructueux échanges ont aussi conduit à des préoccupations anthropologiques passionnantes, ouvrant la voie à de motivantes recherches sur d’éventuelles résonances historiques, telles que l’esclavage. Animées par la journaliste Elizabeth Tchoungui et la responsable de programmes, Véronique Polomat, ces brillantes assises ont suscité la participation d’.  Certes, nous retiendrons surtout la phrase du philosophe Jean-Marie Muller qui dit que : « L’éducation à la non -violence passe par la non -violence de l’éducation. »

Roxy Régine THEOBALD

 

  1. Woman Act Now, (WAN), Série TV mahoraise, « Chabibi Project » aborde à Mayotte les sujets de santé, et société

 

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