Atlantique : de l’intention au casting

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Propos des acteurs et de la réalisatrice recueillis à la conférence de presse de l’équipe du film Atlantique (cf. critique du film), Grand prix du jury au festival de Cannes 2019, et directement en interview auprès de Mati Diop.

Le long métrage Atlantique vient du regard d’Astou, la sœur de Serigne, qui regardait Mati Diop droit dans les yeux lorsqu’elle est allée la rencontrer après avoir tourné le court métrage Atlantiques avec son frère et que celui-ci est allé se rejeter à l’assaut de la mer. L’océan y apparaît comme une force surnaturelle qui avale la jeunesse dans ses tréfonds. De là à penser que ces morts possèdent l’imaginaire des vivants, il n’y a qu’un pas que la réalisatrice franchit dans la fiction. A la fois enquête policière et histoire d’un amour rendu impossible par les contraintes d’argent, Atlantique est une magnifique évocation des disparus partis en mer à la recherche d’une vie meilleure et surtout des femmes qui les attendent ou portent leur deuil.

De gauche à droite : Ibrahima Traoré, Mati Diop, Mame Bineta Sané, Amadou Mbow

« Pour l’instant, mes mots ne rendent pas justice à ce que j’ai voulu exprimer », a déclaré Mati Diop à sa conférence de presse.  » Elle y a expliqué ce qui l’a marqué : les hommes qui partaient sans prévenir, sans dire au revoir à leurs proches, les femmes de Thiaroye qui lui racontaient leur attente de quelqu’un qui ne revient plus, et son rapport à l’océan, magnétique et menaçant : « Mon regard sur l’océan s’est métamorphosé ».

A l’image, l’océan est omniprésent. Mati Diop cherche à en faire un complice : sa puissance lui permet de passer presque naturellement au surnaturel. Il aspire les hommes et les rend. Elle avait même envisagé de lui prêter une voix…

Un casting « sauvage »

En dehors d’Ibrahima Mbaye, excellent acteur et habitué des tournages, le casting d’Atlantique de Mati Diop, en compétition pour la palme d’or au festival de Cannes, a été « sauvage » : au hasard des rencontres. Comment réaliser un film aussi professionnel avec des non-professionnels ?

Cela a commencé par des ateliers de jeu avec Ibrahima Mbaye. « Il y avait un énorme travail à faire, indique Mati Diop. Il fallait les entraîner, les initier, leur donner des outils d’expression. » Encore fallait-il trouver les bonnes personnes au départ. C’était « l’un des plus gros défis du film », ajoute Mati Diop. Il ne s’agissait pas de faire une erreur. Mati Diop n’a jamais travaillé avec les comédiens professionnels qu’on peut voir dans les séries sénégalaises ou au théâtre. Cela ne correspond pas à son type de cinéma où les acteurs doivent être au plus proche du réel. Il s’agit davantage d’être que de jouer, mais être ne suffit pas dans un film : il faut de la présence, ça se travaille.

Elle savait qu’il faudrait donc en passer par un casting sauvage. Sa stratégie était précise. Il s’agissait de trouver les acteurs dans l’environnement social des personnages du film. C’est ainsi qu’elle est allée chercher Ibrahima Traoré sur un chantier où il travaille durant les vacances car, dans son rôle de Souleiman, il est ouvrier du bâtiment. « Elle s’est avancée vers moi, dit-il, et m’a parlé du rôle. Un peu méfiant, j’ai répondu que j’allais voir ! » Est alors venu le moment du véritable casting : les essais devant une caméra. Une fois retenu, les répétitions ont ensuite été exigeantes. « Je vois maintenant qu’il le fallait pour en arriver là ! », concède-t-il.

Souleiman et Ada sont amoureux. Il fallait donc trouver une Ada qui lui corresponde tout en étant capable d’assumer un rôle principal complexe. « Inventer le personnage d’Ada était aussi une façon de faire l’expérience, à travers la fiction, de l’adolescence africaine que je n’ai pas vécue », précise Mati Diop. Ce n’est qu’au bout de sept mois qu’elle l’a trouvée, à Thiaroye, et cela devenait urgent car elle seule manquait au casting. Ce fut le produit d’un absolu hasard : Mame Bineta Sané, qui ne s’exprime qu’en wolof, était sortie pour aller se laver les mains quand Mati l’a aperçue et est allée dans la foulée parler à sa famille. Elle pensait que c’était pour un téléfilm ou une série. « Jamais je n’aurais pensé que cela me mènerait jusqu’ici à Cannes ! », s’écrie-t-elle, heureuse et émue. « Le tournage a été difficile, mais c’était une belle expérience ». Elle ne regardait jamais de film, seulement des séries ou des shows à la télévision. Mais maintenant, elle prie Dieu de pouvoir continuer dans le cinéma.

C’est derrière le bar d’une boîte de nuit de Saly que Mati Diop a trouvé Nicole Sougou, qui joue le rôle de Dior, une tenancière de maquis de bord de mer où se pressent de jolies filles. Dior fascine Ada par sa liberté. « Je choisis des personnes qui, sans le savoir, sont déjà les personnages et surtout qui connaissent ces personnages mieux que moi », dit Mati Diop.

Dans le film, Issa est le commissaire de police en charge de l’enquête après qu’un incendie éclate sans cause apparente en plein milieu du mariage forcé entre Ada et un riche fils à papa. Il va peu à peu être confronté à la présence de Souleiman, pourtant réputé perdu en mer. C’est également par un casting sauvage que la réalisatrice a trouvé Amadou Mbow. « Quand quelqu’un vient vous parler, vous l’écoutez », dit-il. « Elle m’a laissé sa carte. Je n’étais pas trop intéressé mais une semaine après, je l’ai appelée. » « Ce furent les meilleurs moments de ma vie, parfaitement imprévus », ajoute-t-il. « Mati était très présente, avant, pendant et après le tournage ».

Mati Diop : « je suis venue présenter mon travail »

La première sélection en compétition d’un film sénégalais depuis 27 ans avec Hyènes de Djibril Diop Mambety est une fierté pour le Sénégal. Quel est votre sentiment à cet égard et comment vous situez-vous en terme d’héritage tant familial que culturel ?

Pour l’instant, c’est plus une dimension pour les autres que pour moi car je viens surtout présenter mon travail, le film sur lequel je suis depuis cinq ans, qui est gorgé de tous les autres films, que je viens présenter avec mes acteurs qui voyagent en dehors de Dakar pour la première fois, et avec mon équipe sénégalaise et française. Tout cela, c’est déjà énorme à vivre, à célébrer. Je suis très émue par la place accordée au film. J’essaye de vivre cela avec mon équipe et mes acteurs, de prendre soin d’eux aussi. C’est déjà beaucoup et j’en suis très heureuse et reconnaissante. Ensuite : , ce que cela représente pour le Sénégal ou le fait que je sois la première femme noire en compétition, je n’ai pas forcément pris en charge ces questions en même temps. J’essaye de regarder cela comme si cela arrivait à quelqu’un d’autre, comme par exemple le prix de Félicité d’Alain Gomis à Berlin : j’ai réalisé l’importance que cela avait pour le Sénégal, le dynamisme que cela envoie au pays, aux jeunes cinéastes. C’est très stimulant pour tout le monde et cela l’était aussi pour moi. Je reçois des retours immenses. Je suis très heureuse que cela suscite du mouvement.

De la fierté ?

Je ne parlerais même pas de fierté ou de joie, mais plutôt de mouvement : je vois que ça bouge les lignes, que ça donne beaucoup d’élan. J’en suis heureuse car j’ai fait le film inconsciemment pour ça, sans jamais me sentir alourdie d’une mission à porter ou quoi que ce soit. C’était l’enjeu des trois films que j’ai fait à Dakar, Atlantiques, Mille soleils et ce long métrage, même si les moteurs sont toujours personnels et que ce sont des histoires précises que je veux porter pour des raisons précises. Je fais partie des personnes qui souffrent qu’il n’y ait pas plus de films africains, avec des personnages noirs. C’est quelque chose qui m’a beaucoup manqué et qui me révolte. Je sais que le système dans lequel on vit a rendu difficile voire impossible l’accès à plus de cinéma africain noir. Tout en faisant mon chemin, j’ai alimenté mon manque et mon regret de ne pas voir davantage ce cinéma. Cela fait partie des choses qui nourrissent mon désir de faire ces films. Je suis heureuse que ce film soulage momentanément le besoin de ceux qui ont besoin de se voir représentés. C’est une victoire personnelle autant que collective. Je suis heureuse que cette victoire soit embrassée par d’autres. C’est énorme.

Est-ce que c’est lourd à porter ?

Non, pas du tout, je ne me sens pas alourdie. Je vais peut-être sentir une sorte de paralysie dans quelques jours. Plus c’est haut et fort, plus j’arrive à mettre une distance énorme. Quand Claire Denis m’a proposé le rôle dans 39 rhums, j’aurais dû être tétanisée ! Comme tout le monde, j’ai des doutes, j’ai des peurs, je ne suis pas plus forte, mais plus c’est spectaculaire, plus je contrecarre avec de la distance. J’ai une sorte de vertige inversé : j’ai le vertige une fois que la chose est passée, c’est après que je me rends compte !

Le plan sur les bœufs au début du film est-il un clin d’œil à Touki bouki ?

Oui, mais un clin d’œil discret. Ils étaient là, je les ai filmés, je ne les ai pas cherchés, mais c’est vrai qu’il est difficile de ne pas penser à Touki bouki !

Le long métrage Atlantique est le prolongement du court métrage Atlantiques qui évoquait par ce pluriel tous les mouvements coloniaux et de traite négrière. Pourquoi avoir supprimé le « s » dans le long ?

Parce que ce n’est pas ni le même projet, ni la même durée, ni les mêmes personnages. Ce n’est pas le même film. Le « s » évoquait les mythologies plurielles liées à l’Atlantique en effet, la traite et la colonisation. Atlantique est un temps de contrechamp.

Pourquoi dans Atlantique une telle radicalité dans la représentation des esprits ? Cela aurait pu être des souffles, des bruits…

Cela aurait pu être beaucoup plus frontal, par exemple en montrant les garçons sortant de l’océan et allant trempés dans la chambre des filles ! Les possessions sont au contraire plutôt invisibles. Ils hantent les femmes. La fièvre et les yeux blancs manifestent la lenteur de la possession en cours. Cela rend l’évocation, la métaphore plus ouverte car c’est une façon de raconter que les fantômes reprennent naissance en nous, que c’est nous qui les faisons revenir, que c’est notre imaginaire qui les fabrique. Ce n’est donc pas si frontal que ça. C’est par contre frontal pour celui qui reçoit la visite !

 

 

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Un commentaire

  1. ANOUMAN Adiko Jean-Michel le

    Bonjour Olivier. Merci beaucoup pour tes articles combien enrichissants pour nous autres passionné du septième art.

    Adiko Jean-Michel, UFHB

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