Dakar Court 2019 : ça bouge au Sénégal

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La deuxième édition du festival Dakar Court s’est déroulée du 9 au 14 décembre 2019 dans les locaux de l’Institut français de Dakar avec des séances inaugurales, scolaires et de clôture dans la salle CanalOlympia. Outre la compétition de courts métrages, le festival proposait des rencontres professionnelles et un atelier « talents 2019 » destiné aux jeunes réalisateurs. La jonction avec la troisième édition des Rencontres du cinéma francophone en Afrique permettait également de suivre des tables-rondes de haut niveau rassemblant les principaux acteurs du secteur.

Excellente idée de Moly Kane, directeur du festival, et de Mustapha Samb, sa cheville ouvrière à l’Institut français, que de présenter lors de la soirée d’ouverture des films restaurés du patrimoine. La vision de Et la neige n’était plus d’Ababacar Samb Makharam (Sénégal, 1965, 22′) et de Cabascabo d’Oumarou Ganda (Niger, 1969, 48′) rappelait la qualité de mise en scène, la pertinence et même l’humour des œuvres des pionniers.

Les deux films portent sur le retour au pays d’Africains ayant fait le voyage vers l’ailleurs et interroge leur décalage, un jeune boursier sénégalais revenant de France chez Samb et un tirailleur revenant de la guerre en Indochine chez Ganda.

Aujourd’hui, ce sont davantage les essais infructueux des jeunes pour passer la mer vers un autre devenir en Europe que les cinéastes abordent, soucieux de la nécessité de sensibiliser au danger du voyage. C’est ainsi que la compétition comportait Séga d’Idil Ibrahim (Somalie, 2018, 24′), qui évoque un sujet peu traité : le retour lorsque le voyage n’a pas réussi. C’est pourtant là aussi que se joue le drame : échec, dette, perte d’un compagnon, honte. Sega est renvoyé de Lampedusa et se retrouve à Dakar à la case départ. Epuré dans sa mise en scène, sensible dans son approche, accompagné d’une musique en bourdon, c’est surtout par le jeu d’Alassane Sy qui joue Séga que le film trouve son impact : dans un rôle difficile où l’enjeu est de traduire un être intérieur, il a une grande présence à l’écran. Le jury présidé par la cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy (et composé de la styliste Selly Raby Kane, du cinéaste Berni Goldblat, de l’enseignant-chercheur Gora Seck et de moi-même) lui a attribué le prix d’interprétation masculine.

C’est bien sûr aussi un des thèmes d’Atlantique de Mati Diop qui a remporté le Grand prix au dernier festival de Cannes 2019. Elle est venue rencontrer la trentaine d’étudiants des « Talents Dakar Court 2019 », atelier de formation organisé par l’association Ciné-banlieue, qui furent assidus toute la semaine à suivre les tables-rondes et projections tout en réalisant un film eux-mêmes en synergie, le défi étant de penser une suite au court Yaadikoone de Marc Picavez (France/Sénégal, 2016, 20′). Elle a présenté son court métrage Atlantiques et parlé de son parcours et de son long métrage, sorti en juillet à Dakar, la masterclass évoluant ensuite vers de passionnants débats sur le rôle du cinéma (article à venir).

Des cinéastes de la compétition : Jun Cordon (Adiouma), Steve Kamdeu (Toi et moi), Delphine Kaboré (Nos voisins), Arcade Assogba (Zanklan), Samir Benchikh (Rasta).

Le prix d’interprétation féminine est allé à Fatou Ndiaye pour son rôle dans Adiouma de Jun Cordon (Sénégal/France/Corée, 2019, 15′). La sobriété de son jeu en fait un talent prometteur alors qu’elle interprète un rôle délicat : Adiouma sort de prison après cinq ans de détention et se voit rejetée par toutes et tous alors que celui qui a causé son drame court toujours. Va-t-elle se venger ? L’épure de la mise en scène, la maîtrise des changements d’angles de prise de vue, du cadre et des lumières, lui permettent d’incarner pleinement son personnage tandis que les flashes en noir et blanc sur le drame évitent tout voyeurisme ou sentimentalisme. Elle est coincée par son geste fatidique : son cri final est à la fois désespoir et espérance de la rédemption qu’elle a commencé à accomplir.

Dans sa présentation en début de semaine, le jury avait indiqué qu’il privilégierait les propositions originales de cinéma, celles qui engagent de nouvelles écritures aptes à rendre compte et interroger les changements de notre temps, celles qui bousculent les ordres établis pour faire avancer la société.

Il a donc naturellement attribué une mention à Toi et moi de Steve Kamdeu (Cameroun, 2017, 13′) pour son impertinence et sa transgression des codes du cinéma. Les membres d’un village de l’univers doivent gagner un concours de danse pour que la terre devienne enfin un grand village. Il leur faudra pour cela ruser avec un règlement farfelu… Complètement déjanté, le film s’amuse autant que ses personnages et utilise volontiers ombres chinoises, symboles et métonymies pour figurer les situations. Le tout est très fragile mais prometteur.

Un prix Sudu Connexion (Claire Diao) permettait d’offrir au film une distribution (démarchage des télévisions et festivals à l’international). Il est allé à Rasta de Samir Benchikh pour sa capacité à mettre en images la spirale de la violence de la guerre tout en installant une ambiance de mystère et de suspense. Le film enchaîne en effet avec une évidente maîtrise d’étonnantes scènes apocalyptiques au fur et à mesure du parcours d’un jeune pacifiste qui cherche à dépasser son traumatisme. Il est cependant fragilisé par le jeu trop théâtral des acteurs dans la scène finale, la mise en scène accentuant à l’extrême ce drame surjoué.

Des cinéastes de la compétition : Imène Ayadi (Le vieux Kalbelouz), Laurence Attali et William Ousmane Mbaye (Tabaski), Idil Ibrahim (Séga), Moly Kane directeur du festival, et Yoro Mbaye (Journée noire).

Un prix était dédié au cinéma sénégalais, donc à choisir dans quatre films de la sélection. « Pour son invitation à la tolérance et au vivre ensemble, pour le courage de sa démarche qui convoque des univers très sensibles et pour la maîtrise de sa réalisation », le jury a attribué le Grand prix national Annette Mbaye d’Erneville (première femme journaliste sénégalaise, poète et femme de radio, à qui son fils William Ousmane Mbaye a consacré un film, Mère-Bi – 2008, 55′) à Un air de kora d’Angèle Diabang (2019, 24′). Dans ses remerciements, Angèle Diabang s’est élevée contre les menaces dont elle a fait l’objet : « Pour l’instant, je ne peux pas montrer le film à Dakar. Il a été montré ici à l’Institut culturel français mais c’est dans un cadre presque protégé ». Elle a indiqué que les pressions venaient aussi bien de Chrétiens que de Musulmans, alors qu’elle est elle-même une Chrétienne ayant grandi en bonne entente avec les Musulmans. Elle avait d’ailleurs réalisé en 2007 Sénégalaises et islam où des femmes musulmanes s’exprimaient sur leur façon de vivre leur religion. « Je fais aujourd’hui Un air de kora, ce n’est pour salir personne. Je voudrais juste qu’on me laisse montrer le film à tous les Sénégalais », a-t-elle lancé alors que le film a remporté le Poulain de bronze au dernier Fespaco et le prix du meilleur court-métrage africain 2019 aux African Movie Academy Awards (Amaa) au Nigeria. La direction de la cinématographie aurait également reçu des pressions…

Comme le disait Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien… Fille d’un joueur de kora musulman, Salma rêve de pouvoir en jouer alors que c’est frappé d’interdit pour les femmes. Elle finit par prendre des cours avec un jeune moine qui en joue merveilleusement… et tombe amoureuse de lui alors qu’il s’est voué à la chasteté. C’est sans doute cette évocation d’une transgression des interdits qui provoque ce remous de la part de personnes qui en général, dans ce genre de cas, n’ont pas vu le film. Pourtant, il est extrêmement prude, cette prudence conduisant à une mise en scène et un jeu figés qui finissent par le desservir. La volonté de pureté se manifeste aussi par une stylisation de la mise en espace, des décors, des costumes et des couleurs : une esthétique trop aseptisée et un scénario trop maladroit (inégalité dans la tolérance de la part des deux communautés) pour générer l’émotion nécessaire à faire entendre l’appel à faire bouger les lignes que semble vouloir porter le film (accès des femmes à la musique, prise en compte des accidents de la vie, dépassement des barrières communautaires).

« Pour sa forme audacieuse et assumée, pour la force de son imaginaire, pour les ponts qu’il jette entre les arts et pour l’originalité de son approche », le jury, en parfaite unanimité, a attribué le Grand prix du festival à Tabaski de Laurence Attali (Sénégal, 2019, 26′), produit par William Ousmane Mbaye. (cf. critique n°14837) Si Tabaski fait l’unanimité, c’est par son impressionnante cohérence. Comme dans les peintures d’Iba Ndiaye, le sacrifice des moutons lors de la Tabaski sert d’allégorie à l’assassinat des grandes figures des peuples noirs. A qui le tour ? La libération de Mandela change la donne : un espoir naît, qui permet d’effacer le passé pour préparer l’avenir. Cet avenir, il est là, vivant, palpable, à travers la musique et la fête des corps : un jeune virtuose en rollers qui guide les moutons, un énigmatique joueur de saxophone en tenue de western, une guitariste cantatrice pétillante d’énergie… L’Afrique a souffert mais elle a sa vitalité artistique pour atout.

La salle de l’Institut français bondée pour les films en compétition

Dans le reste de la programmation, signalons pour son sujet engagé Journée noire de Yoro Mbaye (Sénégal, 2019, 14′) qui témoigne (malheureusement trop maladroitement) des émeutes étudiantes et de leurs victimes. L’essai d’Imène Ayadi (Algérie, 2019, 10′), Le vieux Kalbelouz, consiste en une lettre poétique en voix off à une femme que l’on devine vite être l’Algérie. Le vieil homme est magnifiquement interprété par ce grand acteur qu’est Ahmed Benaïssa.

Un festival intense

Rencontres professionnelles sur le financement du court métrage et sur les formations disponibles à Dakar aux métiers du cinéma (article à venir), projections de courts métrages de France et de la Francophonie, séance de pitchs avec les « Talents Dakar court 2019 », projections scolaires, une nuit du court métrage… le programme était intense, sans oublier les masterclass d’Euzhan Palcy (cf. article 14865), de Ladj Ly qui présentait en outre Les Misérables en soirée en compagnie de Djebril Zonga (cf. article 14842), et de Mati Diop (article à venir).

Ladj Ly en discussion avec des « Talents 2019 »

Il est dommage que les films en compétition n’étaient que 11, en deux projections bondées où la salle de cinéma de l’Institut français ne suffisait pas. Signalons dans le Focus France deux films absolument excellents : Le Chant d’Ahmed de Foued Mansour (déjà ovationné à Clermont-Ferrand) et Ma dame au camélia d’Edouard Montoute qui était présent au festival et a eu un échange très vivant avec les « Talents ».

Soirée de clôture à l’Institut français

Rencontres du cinéma francophone en Afrique

Force est de constater, comme ce fut déjà le cas lors de rencontre organisée par le CNC à Cannes en 2018, que le marché d’une Afrique francophone forte de 390 millions de potentiels spectateurs (on prévoit le double en 2050) intéresse les opérateurs français. C’est traditionnellement le cas dans la distribution mais cela devient aussi le cas dans l’exploitation avec la construction de salles alors que leur nombre avait réduit comme neige au soleil.

C’est ainsi que les Rencontres du cinéma francophone en Afrique sont organisées par UniFrance, organisme de soutien au cinéma français dans le monde, sur un financement de l’AFD – Agence française de développement. Jointes à Dakar Court et d’un apport considérable par le nombre et la qualité des personnes invitées, ces Rencontres dont la dernière édition s’était tenue à Abidjan ont consisté, outre tous les rendez-vous professionnels qu’elles ont facilités, en trois tables rondes qui rendaient excellemment compte des enjeux.

Modérée par mes soins, la première (cf. article sur Afrimages) portait sur l’exploitation en dressant un état des lieux en Afrique francophone. Elle donnait la parole à Hugues Diaz (directeur de la Cinématographie – ministère de la Culture du Sénégal), à Serge Toubiana (président d’UniFrance), et à Anne Tallineau (directrice générale déléguée de l’Institut français, Paris). S’exprimaient ensuite les sociétés d’exploitation françaises actives sur l’Afrique : Frédéric Godfroid (directeur des opérations Afrique de Pathé-Gaumont), Séraphine Angoula (directrice programmation et communication de CanalOlympia), Pierre-François Bernet (fondateur de Ciné-Atlas, Maroc). Puis les sociétés africaines regroupées en un Réseau des exploitants et distributeurs en Afrique (REDA), représentées à Dakar par Sylvain Agbré (directeur d’exploitation du réseau Majestic Cinémas, Côte d’Ivoire) et Berni Goldblat (réalisateur, producteur et promoteur du Ciné Guimbi à Bobo Dioulasso, Burkina Faso).

Modérée par Claire Diao (journaliste et distributrice, Sudu Connexion), la deuxième (cf. article sur Afrimages) abordait la distribution des courts métrages en salle, dans les festivals et à la télévision. Elle regroupait d’abord Moly Kane (président de Dakar court), Christine Gendre (responsable du service courts métrages UniFrance) et Emilie Boucheteil (directrice du département cinéma de l’Institut français), puis Sylvain Agbré (directeur d’exploitation du réseau Majestic Cinémas, Côte d’Ivoire), Cleli Azokpota (directrice des acquisitions chez A+ Abidjan/ Canal+), Angèle Paulino (responsable des courts métrages à TV5 Monde) et Dyana Gaye (réalisatrice franco-sénégalaise).

Modérée par Jean-Christophe Baubiat (chargé des pays francophones à UniFrance), la troisième (cf. article sur Afrimages), à l’occasion d’un hommage au producteur disparu Eric Névé, posait la question : »où en est la filière cinématographique au Sénégal ? ». Elle regroupait Hugues Diaz (directeur de la Cinématographie, Sénégal), Oumar Sall (directeur général de Cinekap, producteur), Marjorie Vella (directrice adjointe des programmes, TV6 Monde), Oumar Sy (producteur associé d’Eric Névé chez Astou Films), Alex Moussa Sawadogo (directeur artistique de Ouaga Film Lab, gestionnaire du Fonds pour la jeune création francophone), Souleymane Kébé (gérant de Sunuy Films, producteur), Sébastien Onomo (co-président du groupe francophone d’UniFrance), Malek Ali-Yahia (président de Damia Films, distributeur) et Laurent Sicouri (directeur des acquisitions programmes chez Canal+ international).

Il est clair qu’au niveau de sa diffusion, le cinéma est affaire d’argent : ce sont ces fonds qui devraient permettre de financer les films suivants. Cela demande des succès. Comment dès lors aller vers l’écosystème cher à Eric Névé qui allie les maillons de la chaîne production – distribution – exploitation en un cercle vertueux tout en valorisant la diversité des approches. Cela demande des lieux et réseaux de diffusion, à commencer par les salles, mais aussi des distributeurs – un métier rare en Afrique – et bien sûr des producteurs efficaces qui savent où trouver l’argent nécessaire à la qualité d’un film. Sans créativité pas de cinéma. Ce fut très visible au début des années 2000 au Nigeria, où dans un circuit national autarcique pourtant producteur de près de 2000 longs métrages par an, les films finissaient par tous se ressembler. La perte de créativité liée à l’application sempiternelle du même schéma de production bon marché avait entraîné une crise qu’a tenté de surmonter le renouveau du « New Nollywood » avec des films mieux financés et destinés aux salles.

C’est la diversité des démarches qui crée l’écosystème. Il est intéressant à cet égard d’entendre les approches des différents opérateurs, qui ont tous du mal à atteindre le seuil de rentabilité dans un contexte où l’habitude cinéma s’est défaite avec le temps et qu’il s’agit de faire renaître. Les enjeux portent dès lors sur la place du cinéma d’auteur face à l’armada des blockbusters mais aussi sur l’émergence et la consolidation d’opérateurs africains à même de soutenir le cinéma local.

 

 

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