Les jeudis d’Afriqua Paris : retour sur la diffusion des cinémas afro-caribéens à Paris

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Les spectateurs se demandent-ils pourquoi l’on trouve si peu de films africains et caribéens sur les écrans français ? Certains professionnels, oui. Car si un film veut faire carrière en France, il faut déjà qu’il réussisse sa sortie parisienne. Sortie d’autant plus difficile que les concurrents sont nombreux et qu’ils n’ont pas tous le même poids.

C’est à partir de ce constat que les fondatrices de l’initiative afro-caribéenne et parisienne dénommée Afriqua Paris ont organisé la rencontre du 28 mai 2009. Acceuillies par le restaurant Albarino élégamment décoré par La maison d’Aï, Astou Arnould et Penda Traoré ont fait honneur à leurs invités. Dans la salle, les journalistes de Sud Plateau TV préparent leurs caméras, épaulés par le poulain de bronze du dernier FESPACO Kouemo Yanghu Bernard Auguste. Pour parler de diffusion, Euzhan Palcy (Martinique), Rahmatou Keïta (Niger), Pascale Obolo (Cameroun), Fatma Zohra Zamoun (Algérie) et Sylvestre Amoussou (Bénin) ont répondu présent à l’invitation d’Afriqua Paris. Le distributeur Camille Jouhair (Hevadis Films), le producteur Pierre Grunstein et l’exploitant Sanvi Panou (cinéma Images d’Ailleurs) ont aussi accepté de participer au débat. Les nombreux auditeurs, confortablement installés dans la salle avec un jus de gingembre, se sont laissés porter par la question de Penda Traoré : pourquoi voit-on si peu d’Afro-caribéens sur les écrans parisiens ? Si l’on en croit le débat suscité par cette question, plusieurs réponses sont possibles.
Un système de financement insuffisant
Quiconque souhaite réaliser un film doit d’abord passer par la recherche de fonds sur la base d’un scénario. Sachant que les gouvernements africains ne soutiennent pas – ou très peu – les cinématographies de leur propre continent, les réalisateurs doivent souvent passer plus de temps à démarcher les institutions occidentales qu’à écrire leur scénario. CNC, Fonds Sud, Union Européenne, Organisation internationale de la Francophonie sont de nombreux logos que l’on retrouve à la fin des génériques de films. Néanmoins, la multiplicité des guichets d’aide à la production soumettent les cinéastes à un certain nombre de contraintes, notamment par rapport à leurs scénarios. Sylvestre Amoussou, cinéaste connu pour son long-métrage autoproduit Africa Paradis, n’en démord pas : « Tant que le continent africain comptera sur l’Europe pour faire ses fims, il sera voué à l’échec« . Et pour cause, lorsque les scénarios montrent une image négative des bailleurs de fond, ceux-ci ne les soutiennent pas. C’était le cas pour La noire de… de Sembène Ousmane (1966) et Sometimes in April de Raoul Peck (2005). C’est aussi le cas d’Africa Paradis. « On ne destine pas au cinéma africain des aides équivalentes à celles d’un long-métrage » estime Pascale Obolo, réalisatrice et productrice exécutive des Saignantes de Jean-Pierre Békolo (2007). L’Occident maintiendrait-il donc les cinéastes africains dans une dépendance visant à renier toutes critiques de la part de ses anciennes colonies ? C’est le point de vue du béninois Sanvi Panou dont le cinéma Images d’ailleurs, qui fêtera ses vingt ans hors les murs pour cause d’expulsion, était le seul écran parisien dédié aux films de culture noire et de la diversité : « Tant que les français financeront des films misérabilistes, les Africains n’iront pas au cinéma. »
Embouteillage de films
Pour Camille Jouhair, distributeur dont la société Hevadis Films porte « un certain regard sur le cinéma« , il est aussi difficile de séduire un exploitant que de financer des films : « Quand on a sorti Retour à Gorée [de Pierre-Yves Borgeaud, 2008], on l’a proposé à vingt-cinq salles de cinéma mais aucune ne l’a pris. Il n’y avait pas de place et trop de films. ».
Et pour cause, en France, il n’existe plus que deux types de salles de cinéma : les multiplexes favorisant les films commerciaux en version française et les salles art-et-essai soutenues par le CNC pour leur programmation de films d’auteurs principalement en version originale. Le problème est que les films art-et-essai englobent tout autant des films français ou européens que des films iraniens ou sénégalais. « Ce qui se passe avec le cinéma africain se passe avec d’autres cinémas, explique Pierre Grunstein, producteur entre autres de Whatever Lola wants de Nabil Ayouch et La Graine et le mulet d’Abdellatif Khechiche. Il sort à Paris entre 10 et 15 films par semaine. Il y a donc un réel embouteillage. Les gens n’ont ni le temps ni l’argent pour aller tout voir. Il y a donc un monopole des grosses productions sur les écrans. Les petits exploitants sont les seuls à faire des efforts. Dans les grandes salles, si le résultat est mauvais à la sortie du film, il disparaît. » Un constat qui énerve fortement l’ancienne journaliste d’Antenne 2 et réalisatrice d’Al’lèèssi, une actrice africaine, Rahmatou Keïta : « On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de places pour nos films alors qu’il y a des bides qui sortent constamment ! ». Le problème ne vient donc pas du manque de place sur les écrans français et parisiens mais du grand nombre de copies de films commerciaux. Néanmoins, la frilosité des exploitants à programmer des films de culture noire est assez flagrant. À quelques exceptions près : « Ma première étoile [de Lucien Jean-Baptiste, 2009] n’avait rien pour lui. Imaginez : une famille de Noirs qui part en vacances à la neige ! Il a quand même fait 3 millions d’entrées. C’est une comédie populaire », commente la cinéaste Euzhan Palcy.
Marginalisation
En effet, si les cinémas afro-caribéens sont marginalisés, c’est en partie dû au fait que les professionnels du cinéma français ne leur donnent pas la chance de percer. Euzhan Palcy, réalisatrice césarisée pour Rue Case Nègres en 1983 en témoigne : « Il faudrait interroger ceux qui ont l’argent pour savoir pourquoi les Noirs et les minorités ne sont pas vendeurs. Quand un film est bien fait, il n’y a pas de raison qu’il ne trouve pas de public. » Un point de vue repris par la réalisatrice de l’émouvant court-métrage La Pelote de laine actuellement en recherche d’un distributeur pour son long-métrage Zhar : « Il y a un présupposé qui fait dire’ça c’est intéressant pour le public, ça ça ne l’est pas’. Personnellement, je pense que ce sont les mêmes qui pensent les spectateurs, qui font les films et qui les produisent. C’est une situation enfermante« .
Fatma Zohra Zamoun met ici en avant le fait que la programmation de films est aujourd’hui dictée par l’appât du public. Un film doit être vendeur. Le nom des acteurs ou des réalisateurs doivent attirer les spectateurs. Les producteurs eux-mêmes misent sur le côté « bankable » des scénarios qu’ils reçoivent. Et les films inconnus ont très peu de place sur les écrans, à moins qu’un battage médiatique ne les mette en avant. Sanvi Panou, est atterré : « Nous pataugeons dans une cacophonie. Le cinéma africain n’aura jamais d’avenir s’il ne bénéficie pas de la même promotion que les autres films. »
Justement, cette absence de promotion cantonne les films afro-caribéens dans des festivals thématiques qui les enferment davantage dans leur spécificité plutôt que dans leur universalité. D’Apt à Besançon en passant par Angers et Sainte-Foy-lès-Lyon, les festivals hexagonaux de cinéma africain sont nombreux. Mais dans un pays qui prône l’exception culturelle, le sujet fait tâche. « Nos films sont distribués dans d’autres pays, expliqueRahmatou Keïta. Alors qu’en France il y a une place pour le film documentaire et les genres différents, il n’y en a pas pour le cinéma africain« . Comment faire, dans ce contexte, pour intéresser producteurs et distributeurs ?
Problème de mentalité
Selon Sylvestre Amoussou, il y a, en France, un vrai problème avec les Noirs : « Africa Paradis a été une expérience douloureuse, raconte-t-il. Le réseau classique de production maintient l’Afrique dans une vision coloniale. Pour la distribution, c’est le même problème. Les distributeurs n’ont pas voulu de mon film. Claude Gérard, de l’Espace Saint-Michel, a été génial même s’il m’a dit’Ce n’est pas ce genre de films qu’on attend de vous’. Il a laissé mon film une semaine à l’affiche : si ça avait du succès, il le gardait, sinon, je le reprenais. Africa Paradis a fait 30 000 entrées et est resté six mois à l’affiche de son cinéma ».
Ces problèmes, Sylvestre Amoussou n’est pas le seul à les avoir rencontrés. En 1983 déjà, la toute jeune Euzhan Palcy alors âgée de 24 ans cherchait des financements pour son projet de long-métrage baptisé Rue case nègre : « J’avais obtenu l’avance sur recette du CNC – 1 900 000 F pour l’époque – mais je ne trouvais pas de producteurs. Comprenez, il y avait bien trop de nègres et de cases dans mon scénario ! Or, quand vous obtenez une avance sur recette, vous avez dix-huit mois pour trouver le reste du financement. J’ai souffert, j’ai déprimé… Personne ne voulait du film. C’était la première fois qu’une Noire obtenait une avance sur recettes, donc je culpabilisais car j’avais peur de perdre cet argent. » Première Noire (française puisque de la Martinique) à obtenir une aide du CNC, Euzhan Palcy eut finalement la chance de rencontrer des producteurs curieux qui permirent à Rue case nègre de faire 3 millions d’entrées.
Cependant, même si en France les cinémas du monde et les films d’auteurs occidentaux entrent dans la catégorie art-et-essai, il existe de grandes disparités entre les films de ces catégories. Rahmatou Keïta, basée à Paris, pointe l’une d’entre elles : « On ne peut pas comparer le cinéma iranien et le cinéma africain car la présence des minorités issues de ces pays est différente« . Un point de vue repris par bon nombre de participants, s’accordant sur le fait que « la France a un problème avec ses ex-colonisés« .
Discriminer positivement le cinéma ?
Ce problème de représentation des minorités en France fait appel à un sujet bien connu des médias : celui de la discrimination positive. Faut-il imposer un quota aux salles de cinéma et aux chaînes de télévisions françaises pour que les films afro-caribéens soient davantage vus ? Pour Sanvi Panou, la réponse est oui : « Il y a un manque d’ouverture d’esprit. Le cinéma Images d’Ailleurs a été créé pour diffuser plus longtemps les films de la diversité. À quoi ça sert de jouer dans des films s’ils ne sont pas montrés ?« .
Selon la réalisatrice Rahmatou Keïta, cela fait vingt ans que France Télévision n’a pas diffusé de film africain sur ses ondes. Or, si la France prône l’égalité de ses citoyens, il faut que celle-ci soit effective à tous les niveaux. Même à la télévision puisque la redevance est payée par tous : « Puisqu’il existe des quotas pour les films français, il faut demander un quota à France Télévision« .
Cette volonté de quota s’apparente aussi à un désir réel d’une Maison des Cultures noires portée par Sanvi Panou dont le cinéma est contraint d’arrêter ses projections. Créer un espace pour les cultures noires serait une façon d’exister pour ne plus être méprisé. Ce serait aussi le moyen de mettre en avant des filmographies méconnues pour que les spectateurs afro-caribéens puissent s’approprier leur culture. Mais à l’instar de l’Institut du Monde Arabe ou de la Cité de l’Histoire de l’Immigration de Paris, un tel lieu n’enfermerait-il pas les cinémas afro-caribéens ? Certes, il serait un espace pour les minorités mises à l’écart par la nation française mais il n’inviterait peut-être pas le spectateur lambda à s’y aventurer. Pour plus d’universalité, le cinéma afro-caribéen ne devrait-il pas, justement, être visible de tous ?
Mobilisation
« Quand les cinéastes africains aimeront d’autres cinéastes africains, nous ferons un grand pas » affirme Camille Jouhair. Ses propos instaurent une certaine animosité dans le débat. Dans la salle, quelques spectateurs se révoltent. Ces problèmes-là sont-ils propres à l’Afrique ? N’y a-t-il pas de dissensions entre cinéastes européens, cinéastes asiatiques ou cinéastes américains ?
Actuellement, le principal objectif est d’augmenter le nombre de films d’Afrique et des Caraïbes sur les écrans français autant que leur durée de vie et leur médiatisation. Or, le principal argument pour ne pas programmer ces films-là est de dire que les communautés noires de France ne se mobilisent pas pour aller au cinéma. Sont-elles les seules à blâmer ? Combien d’articles sur ces cinématographies peuvent être recensés dans les médias généralistes ? Combien de portraits de réalisateurs afro-caribéens dans les magazines spécialisés ?
Au restaurant l’Albarino, des étudiants attendent leur repas. Plutôt que d’écouter le débat animé de ces cinéastes primés et reconnus par la profession, ils préfèrent patienter sur le trottoir. Dans la rue, des passants ralentissent devant la baie vitrée pour regarder ce qui se passe. Les caméras de Sud Plateau TV et les micros attirent l’attention. Pourtant, le ralenti ne dure que quelques instants. Les passants du 16e s’échappent, courent vers des occupations plus importantes. En aurait-il été de même s’ils avaient vu dans la salle Jacques Audiard, Mathieu Kassovitz ou Agnès Jaoui ? La mobilisation n’aurait-elle pas pu commencer là, dans ce restaurant, en attirant des personnes non sensibilisées au débat ? Le titre du documentaire de la Camerounaise Oswalde Lewat, Une affaire de nègres, fait soudain écho…
Effectivement la communauté doit soutenir ces films comme le demande Euzhan Palcy. Mais il faut surtout réfléchir comment et pourquoi ces cinématographies se sont un jour retrouvées dans une catégorie qu’elles n’avaient pas méritée. Et pourquoi elles y restent.

Blog d’Afriqua Paris : http ://afriquaparis.blogspot.com///Article N° : 8700

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Les images de l'article
Astou Arnould © Ibrahim Seck
Euzhan Palcy, Sylvestre Amoussou, Fatma Zohra Zamoun, Pierre Grunstein, Pascale Obolo
Fatma Zohra Zamoun, Pierre Grunstein, Pascale Obolo
Penda Traoré © DR
Sylvestre Amoussou, Fatma Zohra Zamoun, Pierre Grunstein




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