Euzhan Palcy : « Je n’ai pas disparu, j’ai beaucoup écrit et je continuerais à me battre pour faire des films que je veux faire »

Print Friendly, PDF & Email

Tout le long de sa carrière, Euzhan Palcy, originaire de la Martinique, auteure des films Rue Case-Nègres et Une Saison Blanche et Sèche, n’a jamais trahi sa passion et son engagement pour le cinéma vérité.  Parcours d’une cinéaste combattante qui n’a pas dit son dernier mot. 

« Personne ne voulait faire Rue Case-Nègres », se souvient Euzhan Palcy, un film d’époque avec un casting noir et un tel titre. Bien que le film ait obtenu la plus grande avance sur recette du Centre national du cinéma cette année là, il n’attirait pas les producteurs qui peinaient à se ruer sur le projet. Suivant les conseils d’un ami, la cinéaste ira voir Gaumont, qui mettra six mois à lui répondre par la négative: « Ce n’est pas du tout le style de la maison ». Désespérée, elle ne se résignera pas. L’enjeu est de taille : c’est la première fois dans l’industrie du cinéma français qu’un scénario antillais obtenait l’avance sur recette. Elle finira par rencontrer un producteur, et grâce à quelques fonds de la Martinique et à l’aide de son ami feu Aimé Césaire, elle parviendra à boucler le financement de Rue Case-Nègres (1983). Le film lui vaudra notamment un Lion d’argent à la Mostra de Venise et un César, une première pour une réalisatrice noire.

Avec Une Saison Blanche et Sèche (1989), la réalisatrice s’envole pour l’Afrique du Sud sous une fausse mission d’artiste pour récolter les témoignages des victimes de torture du régime de l’apartheid. Elle quittera l’Afrique du Sud avec les enregistrements planqués dans ses sous-vêtements. « André Brink (auteur du roman éponyme) étant blanc ne pouvait pas avoir accès à certains éléments d’information de la communauté noire, parce que les gens ne pouvaient pas en parler », explique Euzhan Palcy, « pour moi le plus important, c’est de ne pas trahir l’histoire comme ils font beaucoup à Hollywood. Je ne sais pas faire les choses à moitié. J’aime le cinéma vérité. Quand je touche à l’histoire, ce n’est pas négociable. On ne touche pas à l’Histoire », tranche-t-elle.

Depuis Une Saison Blanche et Sèche, premier film réalisé par une femme noire produit par la MGM, on parle de la cinéaste comme étant la seule femme à avoir dirigé Marlon Brando (nominé aux Oscars pour le meilleur second rôle). C’est elle qui l’implique dans ce projet alors qu’il ne tourne plus depuis dix ans.

Elle aura deux autres requêtes sur le casting non négociables: « Je ne voulais pas d’acteurs afro-américains pour interpréter des rôles de Sud-africains. Et bien qu’on tablait sur Paul Newman pour le rôle du professeur, je voulais Donald Sutherland pour que les gens s’identifient simplement à un Ben Du Toit sans être distraits par une star hollywoodienne ».

 

« Pour moi le plus important, c’est de ne pas trahir l’histoire comme ils font beaucoup à Hollywood. Je ne sais pas faire les choses à moitié. J’aime le cinéma vérité. Quand je touche à l’histoire, ce n’est pas négociable. On ne touche pas à l’Histoire ».

Si Une Saison Blanche et Sèche a été son plus gros succès, l’expérience de production ne fut pas évidente. Le film a failli ne pas voir le jour. Euzhan Palcy apprendra plus tard que le vice-président de MGM était sur le point de mettre le projet au tiroir car Cry Freedom (Richard Attenborough, 1988), une autre production sur l’apartheid se préparait. En soit, deux films sur l’apartheid, c’était trop. « Combien de film avez vous fait sur le Vietnam?, répliqua-t-elle. « Quand les studios mettent un film dans le tiroir, bonne chance pour le faire ressortir car ils ne veulent pas non plus prendre le risque de passer à côté de quelque chose si le film connaît un succès. Ils peuvent éventuellement le donner à un autre metteur en scène plus tard ». Elle a du faire intervenir des Jane Fonda, Harry Belafonte, Sydney Poitier, David Puttnam pour mettre la pression à la compagnie hollywoodienne. Au bout d’un moment, celle-ci finira par acquiescer à la condition de compléter le budget en une semaine. Elle y parviendra avec l’aide de sa productrice redoutable Paula Weinstein (Blood Diamond, Monster in Law, Analyze That) et des contacts de celle-ci.

Après le sacre, le dur retour en France

« Quand je suis sortie d’Une Saison Blanche et Sèche, j’étais brisée, psychologiquement, en morceaux », confie Euzhan Palcy, « voir des enfants mutilés, assassinés, torturés ça vous rend malade », poursuit-elle.

Mais le plus dur se rappelle la cinéaste, c’était la France « votre pays où l’on vous fait des réflexions désagréables, où l’on vous dit que vous ne convenez pas parce que vous êtes noire, on vous fait comprendre que personne n’ira voir votre film à la vue d’un personnage bronzé… ».

La réalisatrice se souvient avoir mal vécu les réflexions qu’on lui faisait, « Je revisitais tout cela et je me sentais mal à tel point que quand je voyais un visage noir à la TV ou que je croisais un vieux ou une petite fille noire dans la rue, je fondais en larme ». C’est un ami, Francis Ford Coppola qui va l’inviter à le rejoindre à un tournage en Sicile pour se changer les idées. « Je ne sais pas pourquoi dans l’avion j’ai eu un déclic et c’est comme ça qu’est né Siméon (1992) que j’ai réalisé juste après. Ça a été une thérapie pour moi, grâce à ce film, je suis sortie de cette situation. C’est un cocktail explosif de joie, de couleur, de vie, et pour tous les âges ».

Aux États-Unis, les projets de fiction s’enchaînent : Ruby Bridges (1998) sur la première fille noire qui va intégrer une école strictement réservé aux Blancs en 1960 dans la Nouvelle-Orléans ; Killing Yard (2001), sur le soulèvement de la prison d’Attica dans l’état de New-Yok en 1971.

En 2007, elle revient en France avec Les mariées de l’isle Bourbon (2007) basée sur l’histoire du peuplement de l’île de la Réunion.

Hollywood, je t’aime moi non plus

Ayant beaucoup travaillé aux États-Unis, Euzhan Palcy est sans doute la cinéaste française qui y a passé le plus de temps. « Quand j’ai commencé j’étais très seule. Et puis, comme réalisatrices nous n’étions pas nombreuses : il y avait Agnès Varda, Marguerite Duras, etc.… et j’étais la seule noire » raconte Palcy.

C’est en France qu’elle connaîtra les plus grosses difficultés à monter ses projets, constamment confrontée au rejet des teneurs de l’industrie. En colère, elle finira par claquer la porte à son pays : « Je peux accepter qu’on me dise des choses aux États-Unis parce que je ne suis pas chez moi là-bas. Mais chez moi en France, je vis ça comme un crime », soupire-t-elle. « Je ne voulais pas allez à Hollywood à la base, on m’y a poussé mais je ne regrette pas du tout car je n’aurais jamais fait les films que je fais si j’étais restée en France. Pays que j’aime. »

Si la capitale mondiale du cinéma lui propose nombre de projets, elle en refusera beaucoup. « On m’a proposé une fois un scénario avec Meryl Streep que j’ai refusé car c’était une falsification de l’histoire. J’ai dit non! On pouvait mettre tous les millions d’Hollywood à table je ne l’aurais pas fait ! », s’exclame-t-elle.

« J’ai fait de la résilience. Je préfère m’abstenir plutôt que de faire des films qui trahissent totalement les raisons pour lesquelles j’ai décidé, à 10 ans, de faire des films. Pour rien au monde je ne changerais de sexe, de couleur et jamais je ne trahirais ma passion ».

« Pour rien au monde je ne changerais de sexe, de couleur et jamais je ne trahirais ma passion »

Un projet qu’elle tient à cœur et qu’elle n’a pas encore pu réaliser est celui sur Toussaint Louverture. Elle s’est battue pendant 20 ans sans qu’on ne lui ait jamais laissé les moyens de réaliser ce film. Trop dérangeant, paraît-il.

Un autre projet de longue date également concerne l’histoire de Bessie Coleman, première pilote noire américaine qui obtiendra sa licence en France en 1919, les États-Unis ne délivrant pas de licence aux Noir.es. « Quand j’ai décidé de faire ce film, on ne me croyait pas au début. Et puis, j’ai eu droit à des réflexions du genre « bon le problème c’est qu’elle est noire, comment faire passer ça ?  » C’est une femme, ce n’est pas bankable ». Elle attendra 20 ans, en espérant que le changement arrive, et si selon elle, il est finalement arrivé aux États-Unis (aujourd’hui, la diversité est présente dans les séries), ce n’est pas encore le cas de la France. Et c’est bien le problème de la France qui, selon elle, ne parvient pas à gérer un problème soulevé par la société, tel que le font les États-Unis. « Il y a eu tout d’abord un mouvement avec les femmes, puis le « me too », « Oscars so White », « Oscars so male », « Oscar so old », et le problème des minorités qui a par exemple poussé l’académie à remanier ses membres (+/- 800 membres) pour assurer une parité, dont je fais partie aujourd’hui ».

Euzhan Palcy n’en a pas fini. Elle a entre temps formé et produit des jeunes cinéastes aux Antilles, en Amérique et en Afrique, notamment Molly du réalisateur sénégalais Molly Kane. Elle dit avoir beaucoup écrit et disposer actuellement de six scénarios et vouloir continuer à faire de films y compris en France.

Djia  Mambu
Créteil, 2019
Photo : Festival de films de Femmes de Créteil, mars 2019

 

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire