La présence noire dans le cinéma en France

Retour sur la table ronde du Festival France Noire

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Pour la première fois depuis sa réouverture, le Forum des Images de Paris, temple du cinéma de la capitale française, accueillait du 21 au 23 mai 2010 un festival dédié aux cultures noires et de la diaspora : le Festival France Noire. Représenté par une Marianne à la peau sombre et au bonnet frigien tout aussi noir, ce festival est la continuité d’un colloque du même nom qui avait eu lieu en juin 2008 à l’Institut des Chercheurs de l’Université de Columbia à Reid Hall (Paris).

Porté par des professeurs et maîtres de conférences de l’Université de Tours (Arlette Frund, Maboula Soumahoro) et de l’Université Vanderbit des États-Unis (Trica Danielle Keaton, Tracy Sharpley-Whirting), France Noire propose de mettre en valeur la diversité des représentations et du vécu des Noirs « de France et en France ». Au programme donc, des projections de longs-métrages de fiction, des courts-métrages et des documentaires qui illustrent cette réflexion. On y trouve La Noire de… de Sembène Ousmane (précédé de La Noiraude de Fabienne et Véronique Kanor), Rouch à l’envers du Malien Manthia Diawara, lui aussi enseignant aux États-Unis, Le profit et rien d’autre du nouveau président de la Fémis Raoul Peck, Aliker du Français Guy Deslauriers, L’Afrance du franco-sénégalais Alain Gomis et bien d’autres encore.
Parrainé par la cinéaste Euzhan Palcy qui a présenté en ouverture du festival son film Siméon (1993), France Noire a pour vocation d’être un espace d’échange autour de la présence (ou l’absence) noire dans le cinéma français. Et de fait, les invités convoqués pour cette table ronde qui s’est tenue le vendredi 21 mai à 19h dans la salle 300 bondée du Forum étaient de qualité : les comédiens Jean-Michel Martial, Eriq Ebouaney et Pascal Légitimus, les actrices Mata Gabin et Yasmine Modestine et l’acteur et metteur en scène Luc de Saint Eloy. Les modérateurs étaient l’historien et éditeur Dieudonné Gnammankou et la cofondatrice du festival anglais Black Women Film Festival, Betty Sully-Johnson.
La table ronde s’est ouverte sur un documentaire retraçant la place des Noirs dans le cinéma en France comme aux États-Unis, puis sur un document mémorable de l’histoire des comédiens noirs de France : l’intervention de Calixte Beyala et Luc de Saint Eloy à la cérémonie des Césars 2000. Cette prise de parole inattendue et dérangeante – plus d’un spectateur au teint clair, engoncé dans son smoking de cérémonie, semble être mal à l’aise – revendiquait davantage de visibilité pour les minorités sur les écrans français, tout en rendant hommage à la comédienne Darling Légitimus décédée un an plus tôt. À ce « coup de gueule » applaudi à l’unanimité par les spectateurs du Forum des Images, s’ajoutait un diaporama de photographies d’acteurs et réalisateurs de la diaspora en quête de reconnaissance signé Samuel Nja Kwa (lui-même auteur de l’ouvrage Minorités visibles, Cinéma Invisible à paraître aux Éditions Dagan en septembre 2010).
Dans le peu de temps imparti à un sujet aussi vaste (une heure), les modérateurs invitèrent les artistes présents à témoigner de leur parcours et des difficultés rencontrées tout au long de leur carrière. Premier constat de l’ancien membre des Inconnus Pascal Légitimus : « Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est que la situation n’a pas évolué ». Et pour cause, « nous sommes français non pas à part entière mais entièrement à part » tonnait Euzhan Palcy. La cinéaste à qui toutes les portes s’étaient ouvertes avec le succès international de Rue Case Nègre avait vite déchanté. Près de deux ans après la sortie de son film, elle n’avait toujours pas d’argent pour financer son projet suivant, Une saison blanche et sèche, qu’elle réalisera finalement aux États-Unis. « Je vous conseille de partir et de revenir, assène-t-elle à ses camarades. Si vous avez du talent partez, mais n’oubliez pas d’où vous venez et revenez pour aider les autres ». À ce discours s’oppose Luc de Saint Eloy « Moi je dirais qu’il ne faut pas partir. Il ne faut pas accepter cette impuissance. Nous avons été trop longtemps silencieux. En France, il ne faut pas se faire remarquer. À partir du moment où l’on s’est tu, les gens ont pensé que nous allions patienter ». Et d’asséner de plus belle : « Nous sommes dans un esprit de plantation : il faut plaire au maître. Aujourd’hui on crée la « diversité ». C’est du cinéma. On ne nous donnera rien si on ne va pas le chercher ! ».
Fatigués de devoir jouer le rôle du « Noir de service » ou d’être écarté parce que deux Noirs à l’affiche, c’est trop, les comédiens hésitent : « J’ai eu beaucoup de mal à trouver un agent, avoue Yasmine Modestine. Un argument souvent amené est qu’il n’y a pas de bons acteurs noirs. J’ai continué de chercher et j’ai finalement trouvé un agent spécialisé dans les acteurs « typés ». » Un constat déjà vécu par Mata Gabin : « Au début, un agent m’a dit qu’il y avait déjà un Gabin dans le cinéma français et qu’on ne pouvait pas en avoir un autre, qui était en plus… Du coup on nous conseille de partir aux États-Unis ou en Angleterre ». Pour Eriq Ebouaney, « il faut aller au front ou se fédérer en résistant. Je pense qu’il y a des noirs avec assez d’argent pour financer nos projets tout comme il y a de bons scénaristes noirs. C’est comme ça que la Blaxploitation a commencé aux États-Unis, quand les Noirs se sont mobilisés entre eux pour financer leur projet. Et c’est lorsqu’ils ont commencé à créer un vrai marché que les Blancs ont réfléchi à les intégrer à leur business ! ». Puis de reprendre « quand un Noir fait quelque chose, il faut le soutenir, même si c’est nul ! Le système des quotas n’a pas fonctionné. Il faut une locomotive, on accroche des wagons derrière et on y va ! ».
Face à son emportement, le calme de Jean-Michel Martial frappe : « J’ai trouvé un système qui s’en foutait pas mal de moi et pourtant je suis encore là. Le Centre National de la Cinématographie dépend du Ministère de la Culture. Mais quelle image de la culture véhicule-t-on ? La télévision et le cinéma sont dépassés car l’espace médiatique change. Il y a d’autres espaces que nous pouvons attraper. On peut donc vivre de façon plus affirmée ». Cette notion de nouveaux espaces de diffusion est reconnue par tous. En témoigne Yasmine Modestine : « Notre solution, c’est le public. Et le public sert de prétexte à ceux qui refusent nos projets : c’est vous normalement qui ne nous aimez pas. » Cette fausse croyance assénée régulièrement par les producteurs, diffuseurs et directeurs de casting est fausse. « Le public français n’est pas raciste, répond Euzhan Palcy, il aime les bons films. Ce sont les gens qui décident qui sont bornés. Une année j’ai demandé une audience à Monsieur Mougeotte (ancien directeur de la chaîne française TF1). Je lui ai demandé pourquoi il achetait des séries américaines où l’on voit beaucoup d’acteurs noirs et latinos et pourquoi dès qu’il s’agit d’un programme français, il n’y a pas d’acteur de couleur. Il m’a répondu que c’était la faute des directeurs de casting. »
Dans la salle, les spectateurs  » multicolorés  » se disputent le micro. « Vous dites qu’il faut soutenir tous les Noirs quoi qu’ils fassent, réagit une jeune femme en s’adressant à Eriq Ebouaney. Je ne suis pas d’accord. Il faut soutenir le talent ». À quelques rangs de là, une chercheuse explique « Vous idéalisez les acteurs américains. Certes ils ont eu des Oscars, mais pour quels rôles ? Denzel Washington n’a jamais été récompensé pour son rôle dans Malcolm X. En revanche on lui a attribué un Oscar pour un rôle de flic véreux. Le rôle de la mère (Monique Imes Jackson) dans Precious (de Lee Daniels, 2009) a obtenu l’oscar du meilleur second rôle alors même qu’il dépeint une femme laide et méchante. Si vous enviez les acteurs américains parce qu’ils ont des rôles, n’oubliez pas qu’eux se sentent coincés dans des rôles stéréotypés qui ne reflètent pas leur vie ». Ce à quoi Yasmine Modestine répond : « Vous soulevez là deux débats : être présent sur les écrans et définir le contenu des rôles ». Et puisque dix ans après le coup d’éclat de Saint Eloy et Beyala, la présence sur les écrans français de comédiens noirs et métis est encore minime, peut-être devrions-nous d’ores et déjà prendre rendez-vous pour qu’en 2020 se débatte enfin la question du contenu des rôles au sein de notre chère République.

///Article N° : 9491

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