Quelles nouvelles perspectives pour le cinéma documentaire d’Afrique ?

Table-ronde au Festival des cinémas du Réel

Cette table-ronde, organisée en partenariat avec CulturesFrance, se donnait pour but d’envisager avec les réalisateurs des films sélectionnés par le festival les conditions de production et les perspectives de diffusion actuelles du cinéma documentaire d’Afrique. Elle réunissait Marie-Violaine Brincard, France, réalisatrice de « Au nom du Père, de tous, du ciel », Mati Diop, Sénégal, réalisatrice de « Atlantiques » et, Mamadou Sellou Diallo, Sénégal, réalisateur de « Le Collier et la perle ». Les réalisateurs de « Dames en attente », Divita Wa Lusala et Dieudo Hamadi, République démocratique du Congo, n’avaient pas obtenu leur visa pour faire le voyage. Elle était animée par Edouard Waintrop, directeur artistique du Festival International de films de Fribourg, et introduite par Sophie Goupil, présidente de l’association des Amis du cinéma du réel et Olivier Poivre d’Arvor, directeur de CulturesFrance. On en trouvera ici l’intégrale transcription.

E.W : On va commencer avec le film « Dames en attente » de Dieudo Hamadi et de Divita Wa Lusala qui ont dû rester au Congo. Essayons de cerner dans quelles conditions ce film a été produit et dans quelle perspective il l’a été, c’est-à-dire vers quel public, à quels médias était-il destiné ?
Le producteur du film Dames en attente : Juste un petit mot sur la question des visas. En fait, il n’y a pas eu de problèmes administratifs par rapport aux visas des deux cinéastes. On a aujourd’hui une nouvelle réalité : un refus même lorsque tout va bien, et qu’on a des gens qui sont invités par des organismes importants tel que celui-ci. Dames en attentes a été produit dans une série de quatre documentaires et la Berlinale, qui est quand même un festival important, avait invité un réalisateur, avec une invitation officielle et tous les documents en ordre. L’ambassade a toujours refusé. Et la raison officielle, c’est que les textes européens n’obligent pas à en donner. Et le motif officieux, c’est que le réalisateur en question est un artiste très pointu, un jeune homme de 30 ans, célibataire, qui n’est pas marié, qui n’a pas d’enfants, pas d’attache au Congo, qu’il y a donc risque qu’il ne revienne pas. De notre côté, on avait bétonné le dossier car la dernière fois, avec des lettres de prise en charge, on avait déjà essuyé un refus. Signalons que juste après, ce cinéaste a été invité en Chine parce que c’est un cinéaste en train de monter… Disons que crier ne sert à rien, mais comprendre c’est important. Quel type de relation veut-on entretenir avec les artistes ? Refuser des visas, c’est atteindre à leur dignité.
Ceci étant posé, je suis producteur et ne peux remplacer les cinéastes mais je pense qu’il est important de parler de mon travail, des conditions de production. Rappelons que la RDC a connu 32 ans de dictature suivis de 5 ans de guerre. Depuis les élections, le pays est en reconstruction. Bien sûr, durant toutes ces années, personne n’a eu envie d’investir dans l’audiovisuel ou de monter des écoles : on est donc à un stade où il n’y a rien. Face à l’affluence de demandes de jeunes gens, je voulais donner non une réponse individuelle mais une réponse globale. J’ai donc contacté une école de cinéma et leur ai proposé de travailler ensemble sur un programme de formation, avec pour option qu’il ne fallait pas seulement apprendre le langage du cinéma mais directement enchaîner sur un travail pratique. On a donc monté une formation initiale sur le langage cinématographique où on a retenu 15 personnes (l’appel était national). Parmi ces 15 personnes qui ont travaillé pendant six semaines, sept ont été sélectionnés pour un programme documentaire. Le gouvernement n’ayant pas d’argent pour la culture, en tout cas pour l’audiovisuel et donc pour la production, il faut essayer de trouver de l’argent. Ce qui marche bien en ce moment, c’est le développement : l’argent est là pour faire des routes ou toutes sortes de choses. Pourtant, c’est sur les mentalités qu’il faudrait travailler. Faire des films participe au développement. L’idée fait son chemin et un programme lié aux médias et à la démocratie fait par des cinéastes congolais a pu être subventionné. On a pu mettre un budget, sur un an. Ce n’était pas tant dans le but de la simple production économique, mais plutôt de créer un cadre où les gens puissent réfléchir à ce que c’est qu’une image, à réfléchir comment raconter une histoire et avoir un point de vue documentaire et après ça questionner la réalité et donc questionner la société parce qu’une démocratie, c’est d’abord un dialogue entre des gens qui pensent. C’est dans ce cadre-là que les films ont été faits. Et ces films étaient d’abord des exercices parce qu’on ne visait pas au début de faire des festivals. La motivation était énorme. Il y a eu très peu d’images produites par les Congolais eux-mêmes sur leur pays. Il y a beaucoup de journalistes, de cinéastes, qui ont eu très peu d’occasions de faire des films sur leur environnement. Le but était de créer des espaces de rencontres entre ces jeunes artistes et des cinéastes confirmés. Nous en avons donc invité certains, ce qui a permis une alchimie qui a produit ces films, qui sont bien meilleurs que ce que j’aurais imaginé ! Depuis Berlin, les films ont été présentés dans une vingtaine de festivals et la vie continue.
E.W : Et au Congo, les films ont-ils été montrés ?
Le producteur : Oui, on a commencé la diffusion, mais il faut savoir qu’il n’y a pas de cinémas, que les chaînes de télévision sont privées et passent beaucoup de musique ou d’émissions religieuses. Si vous voulez passer le film à la télévision, il faut payer, ce qui est contraire à mes principes. On est en train d’organiser des projections dans les quartiers, avec un drap tendu sur un mur et un haut-parleur et on appelle les gens à venir regarder les films. Et on essaye de pénétrer dans les écoles, les hôpitaux, tout ce qui est service public.
E.W : Quel en a été le succès ? Si le cinéma soutient la démocratie, encore faut-il qu’un public s’en empare.
Le producteur : Ces projections drainent du monde. Maintenant, le gouvernement ne peut pas dire qu’il ne sait pas, notamment pour Dames en attente qui parle des femmes qui vont à la maternité pour mettre au monde mais qui ne peuvent en sortir tant qu’elles n’ont pas payé. Ce qui touche les gens, c’est de pouvoir se reconnaître dans ce qu’ils voient, de pouvoir se dire  » il faudrait plus, il faudrait qu’on fasse ceci ou cela « . Il y a clairement un engouement.
E.W : Quel était le sujet des trois autres films de Congo in Four Acts ?
Le producteur : Kiripi Katembo Siku a fait Symphony Kinshasa, un film sur l’environnement, parce Kinshasa a été construite pour 400 000 habitants et qu’elle en comporte maintenant huit millions, sans que les infrastructures ne soient adaptées. Il a également fait un très beau film sur une petite ville après la mine, qui s’appelle Après la Mine, et montre les gens qui sont restés après la fermeture de cette mine qui marchait plutôt bien. Ils vivent dans des carrières. Shrinking Press de Patrick Ken Kalala est un film sur la presse, davantage reportage, qui montre les dérives du pouvoir, de l’argent.
E.W : Marie-Violaine Brincard a fait un film sur une réalité complètement méconnue : ces « Justes » hutus qui, au péril de leur vie, ont aidé des Tutsis à éviter d’être massacrés. Comment vous est venu ce sujet, et comment avez-vous fait leur connaissance ?
M-V. B : C’est un long parcours. Nous ne connaissons le génocide rwandais qu’à travers les représentations médiatiques de 94-95. Je n’avais alors rien compris de ce qui se passait puisque tout était fait pour qu’on ne puisse pas le comprendre. Puis je suis tombée sur un petit livre de Medhi Ba, Rwanda, un génocide français, publié par l’Esprit Frappeur. une réalité que je ne soupçonnais pas. Je suis alors allée à la rencontre des associations, beaucoup de Rwandais, beaucoup de rescapés… Et je suis d’abord partie avec des rescapés au Rwanda. J’étais presque enfermée dans le regard des rescapés et quand je suis revenue du Rwanda, j’ai entraperçu une autre facette du génocide : on ne parlait pas des quelques rares Hutus qui avaient sauvé la vie de Tutsis. On ne parlait pas non plus des opposants politiques Hutus qui ont été assassinés. Il y avait encore des grands silences dans ce génocide. Et je crois que j’avais aussi envie de me réconcilier avec l’humanité parce que c’est quand même un abîme sans fond, le Rwanda ! Du coup, grâce à une association de rescapés, je suis partie à la recherche des personnes qui avaient essayé de sauver des Tutsis sans transaction financière, au péril de leur propre vie, par simple humanité. Ce furent des rencontres extrêmement fortes. Ensuite, la production de ce film a été très difficile. J’avais les entretiens avec ces personnes mais il a fallu trouver une télévision qui accepte de nous aider à faire le film : c’était mon premier film et en plus le Rwanda comme sujet ! Il fallait expliquer en quoi ça pouvait être intéressant de traiter d’un sujet dont on avait déjà beaucoup parlé. Et fut très long, un vrai parcours du combattant, pour trouver l’argent nécessaire. J’ai eu des aides régionales mais pour lancer la production, il fallait surtout que ce soit acheté par une télévision. Je désespérais beaucoup jusqu’à ce qu’un jour, RFO accepte d’acheter le projet, un an et demi après ces repérages. Même si c’est une petite télévision avec de petits moyens, qui ne mettait qu’une faible participation, cela a permis de débloquer les fonds nécessaires pour tourner le film. Il était très important de le finir dans de bonnes conditions, c’est-à-dire de partir avec un opérateur et un ingénieur du son, parce que ces gens, vraiment, j’avais envie de bien les filmer. Avec un sujet comme celui-là, je ne pouvais pas me permettre de porter moi-même la caméra ou de mal enregistrer ces voix qui avaient tant de mal à être entendues.
E.W : Le film s’appelle « Au nom du Père, de tous, du ciel ». Vous parlez d’un faible budget mais on y trouve beaucoup de rigueur dans la forme !
M-V.B : Il fallait donner une forme adéquate parce que ces gens le méritaient. On a beaucoup travaillé en amont comme sur le tournage, beaucoup discuté.
E.W : Était-il difficile de trouver ces « Justes » ? Le fait est-il bien connu au Rwanda ?
M-V.B : C’est une question absolument inabordée. J’ai quand même trouvé un rapport très intéressant qui insistait sur le fait que ces gens étaient très marginalisés parce qu’ils étaient considérés comme des génocidaires potentiels par les rescapés, et pour les Hutus, comme des traîtres dans leur propre famille dont des membres avaient parfois participé au massacre. Le fait de témoigner allait les marginaliser encore davantage, puisqu’ils le faisaient contre eux. De mon côté, il n’était pas facile d’expliquer à mes amis rescapés pourquoi je voulais filmer des Hutus, et quand je suis arrivée au Rwanda, c’était au moment de la rupture diplomatique avec la France… Pendant le repérage, je suis partie avec un rescapé qui me traduisait, parce que malheureusement je ne parle pas la langue. J’étais bouleversée de voir son cheminement, par rapport à ce pan de la mémoire rwandaise très occulté, comme la question des opposants politiques que je traiterai dans mon prochain film.
E.W : Au Rwanda, le projet a-t-il été soutenu ou plutôt refusé ? Et quel accueil pensez-vous qu’il aura là-bas ?
M-V B : Quand je suis allée au Rwanda, ils savaient exactement qui je suis. Quand on arrive dans ce pays, les informations circulent sur vous. Par contre, ce qui est très important pour moi, c’est de revenir au Rwanda pour montrer ce film aux gens qui ont participé avec une énergie incroyable à ce projet et qui disent justement par rapport aux journalistes :  » ils viennent, ils prennent notre image et nous emmènent chez eux et ils ne reviennent jamais nous la montrer « . Je tenais absolument à faire ce film, parce que lors du repérage, je leur avais dit :  » je reviendrai « .
E.W : La forme elle-même montre que ce ne sont pas des images volées. La mise en scène prouve qu’il y a obligatoirement une volonté des deux côtés de la caméra. C’est un film qui laisse le temps de la parole et du récit de s’installer.
M-V. B : Il était primordial pour moi de laisser la parole qu’elle raisonne dans des lieux où elle n’existe pas.
E.W : Je me tourne vers Mati Diop qui a fait un film sur un autre phénomène, aussi dramatique. Dans « Atlantiques », on se retrouve en Afrique, là où des vies sont mises en danger pour aller vers l’eldorado européen. Comment avez-vous eu l’idée, comment avez-vous trouvé les gens et comment avez-vous filmé ?
M.D : En fait c’est parti d’une rencontre. Je suis d’origine sénégalaise du côté de mon père. J’étais au Sénégal en avril 2008 pour des repérages pour un autre film et en dehors des tournages, je passais beaucoup de temps avec mon cousin Cher qui a une vingtaine d’années, qui étudie à Dakar et a beaucoup d’amis de son âge avec qui je passais beaucoup de temps. Comme là-bas j’étais considérée comme une Blanche, ils me parlaient tout le temps de cette envie de partir, comme une permanente obsession. Et à force de passer autant de temps avec eux, j’ai fini par être obsédée par cette question, même si c’est quelque chose qui me préoccupait déjà beaucoup en étant à Paris et en voyant ces images capturées de manière assez obscène, celles qu’on peut voir dans certains reportages. Le fait que je vienne d’une famille d’artistes où la question de l’exil a déjà été abordée de manière assez forte est assez déterminant aussi, comme si à un moment donné il avait fallu que je parle de ça. C’est quelque chose d’intime parce je suis à la fois d’ici et de là-bas, avec la question de la traversée, du déplacement qui s’est posée. J’ai donc rencontré Sérigne par l’intermédiaire de mon cousin, et j’ai eu envie tout simplement de capter cette parole. Je leur ai proposé de filmer, de passer un moment ensemble, mais pas comme d’habitudes, en une sorte de prolongement. Et Sérigne a tout de suite accepté, il avait vraiment envie de parler et apparemment, il ne s’était jamais vraiment confié à ses amis de manière précise. Dès que je lui en ai parlé, il m’a dit :  » On y va, prends ta caméra, on y va « , et le film s’est fait comme ça, sans volonté précise, ni mise en scène puisque c’était à priori loin d’être une fiction. Cela s’est fait de manière très spontanée. Quand Sérigne a finalement raconté toute la traversée à ses deux meilleurs amis, on était sur la plage. La seule chose que j’avais demandée à Sérigne, le point de départ et d’arrivée, c’était la traversée. Je n’avais pas spécialement envie d’appuyer sur les conditions socio-économiques, mais de toucher à l’intime. Ce qui me dépasse dans la traversée, c’est la confrontation à l’océan et Sérigne s’est exprimé pendant deux heures autour du feu là-dessus. C’était une première étape de tournage. Je ne parle pas le wolof, mais j’arrive à le comprendre un peu. En arrivant à Paris, j’ai réussi à le traduire et c’est là que je me suis pris une gifle : ce récit intime, unique et individuel, avait une portée, une puissance en terme de parole pure assez stupéfiante dont la dimension mythologique était frappante aussi. Cela m’intéressait beaucoup.
E.W : La mythologie du voyage ?
M.D : L’acte même de la traversée, au cœur du récit de Sérigne, partait précisément d’un besoin vital de partir pour aller trouver de l’argent ailleurs pour nourrir sa famille, mais ce point de départ puisait dans quelque chose de beaucoup plus métaphysique et mystique, de l’ordre du rite de passage, du besoin de transcender quelque chose, de se mesurer aux éléments. Je suis donc partie dans une direction beaucoup plus poétique qu’un angle socio-économique et c’est la dimension épique qui a pris le dessus sur ce film. Je ne l’ai pas inventée : elle est au cœur même de la parole de ce jeune. En terme de production, ça a démarré sans production, mais c’est quand je suis rentrée dans une école de cinéma qui s’appelle le Fresnoy, le studio national des arts contemporains de la région Nord, que j’ai voulu approfondir et continuer le film, et retourner à Dakar. C’est là qu’il y a eu une rupture très violente puisque j’ai appris la mort de Serigne, une semaine avant mon départ. Je me suis sentie incapable de continuer le film sans lui et puis finalement, je me suis replongée dans le récit et j’ai trouvé une phrase qui m’a fait comprendre qu’il fallait que j’aille jusqu’au bout, avec lui, à travers sa disparition, cette phrase qui disait que  » quand on est parti, c’est qu’on est déjà mort « , et j’ai su que j’allais continuer ce film, sans lui mais en trouvant un langage qui puisse me permettre de parler de sa disparition. Donc je suis retournée à Dakar et j’ai continué le film sur les traces de cette disparition.
E.W : Où avez-vous pu présenter le film ?
M.D : Il a fait pas mal de festivals. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le présenter à Dakar. Je n’ai pas voulu envoyer de dvd parce que mon cousin et ses amis pourraient le regarder. C’est extrêmement délicat parce que c’est une des traces tragiques de Serigne : je tiens à être là pour que l’accompagner. Et j’ai hâte de le montrer et pas qu’au Sénégal, mais aussi dans d’autres pays d’Afrique, si j’en ai l’occasion.
E.W : A quel niveau (financier, technique…) l’aide du Fresnoy s’est-elle matérialisée ?
M.D : Leur aide concerne plus la post-production, vu que j’avais déjà la matière, 80 % du film avait été tourné, mais sinon c’est un film d’école, à petit budget.
E.W : Nous passons maintenant à un autre niveau, avec « Le Collier et la perle » de Mamadou Sellou Diallo, une sorte de poème d’un homme à son enfant qui va naître et à sa femme qui est enceinte et qui enfante. Tout d’abord, même question, comment vous est venu ce projet, avec quels moyens et avec quels objectifs ?
M-S.D : L’aventure, mon aventure de cinéaste et l’aventure de ce film, est indissociable de l’aventure d’Africadoc. J’avais le projet alors que je finissais un premier film sur des aveugles : ma femme était enceinte, je commençais à la filmer. J’en ai parlé avec Jean-Marie Barbe, des États généraux du documentaire de Lussas, qui est un peu le maître d’œuvre, l’initiateur d’Africadoc. Mais après, il faut l’écrire, le présenter aux rencontres Tënk organisées par Africadoc depuis 2002, à Gorée d’abord, puis à Saint-Louis, pour accompagner la formation et la naissance de cette nouvelle génération de cinéastes documentaristes qui émerge un peu partout en Afrique. Justement, je reviens du Congo où j’ai tourné un film avec un ami. Donc Africadoc, ça a commencé par des résidences d’écriture, des rencontres entre producteurs, réalisateurs d’ici et de là-bas pour que des réalisateurs puissent être soutenus, pour que les films puissent avoir des perspectives de réalisation, puissent naître. Il y a maintenant un master de réalisation documentaire à l’université Gaston Berger de Saint Louis, et le Louma, qui verra sa deuxième édition cette année, un marché du cinéma documentaire africain qui accueille de plus en plus de télévisions africaines, de plus en plus sensibilisées. En ce qui me concerne, je fais plutôt partie de la première génération. L’aventure a commencé en 2002 quand j’ai rencontré Jean-Marie qui m’a parlé de ce master de Grenoble et à Lussas, et je suis donc le premier l’avoir fait. J’avais pu me mettre en disponibilité car j’étais enseignant. C’était la troisième promotion. Quand je suis revenu au Sénégal, l’aventure cinéma a vraiment commencé avec la mise en place d’une société de production avec un ami pour porter nos films étant donné le manque de structures pour accompagner nos œuvres. C’est ainsi que sont nés Les films de d’atelier, sur fonds propres. On a pris notre propre argent pour monter la boite, acheter le matériel et même co-produire mon premier film, Amma, les aveugles de Dakar, en 2006. C’est donc cette société de production qui a accompagné Le Collier et la perle, qui est maintenant intégré à la collection Lumières d’Afrique, série de films documentaires édités en dvd. Tout cela se passe dans le cadre d’une charte de co-production équitable réunissant des sociétés africaines et des sociétés de production européennes. Cette charte permet de réunir des partenaires autour d’une convention assez honnête qui réévalue l’apport matériel en terme de matières premières parce qu’on sait tous que trouver des financements, des subventions en Afrique est extrêmement difficile, voire inexistant dans presque tous nos pays.
E.W : Est-ce qu’il y a un public, des médias pour ensuite diffuser ces films au Sénégal ou ailleurs ?
M-S.D : Cela commence, il y a un public qui existe et qui s’étonne de voir des objets documentaires comme ceux-là, donc il y a une sensibilité qui est là. Parce qu’il ne faut pas compter sur les télévisions pour l’instant pour les montrer. Mais de plus en plus, des perspectives se précisent avec le Louma, ces rencontres Africadoc qui continuent à inviter des chaînes de télévisions et qui les impliquent, et avec l’apport d’argent des co-productions qui commencent à se monter. Il y a un mois à Dakar, une association de chefs de télévisions africaines a décidé d’acheter, de co-produire des films, ce qui veut dire qu’il y quelque chose qui se passe qui est magnifique et qui pourra nous permettre d’avoir des partenariats avec des télévisions africaines et que nos films soient vus, alors que pour le moment, ils restent dans des réseaux de distribution alternatifs.
E.W : Le modèle de la fiction qui commence à se distribuer de façon horizontale pourrait-il arriver au niveau du documentaire ?
M-S.D : Je le souhaite. Au Sénégal, ce phénomène est connu à travers ce qu’on appelle les dramatiques, des théâtres filmés que l’on retrouve dans toutes les chaînes de télévisions et dont la diffusion marche très bien. Le jour où on arrive à ça avec le doc, ce sera très bien !
Questions de la salle
Question : En dehors de ce qu’organise Africadoc, y a-t-il d’autres festivals de documentaires en Afrique ?

Le producteur du film Dames en attente : Les festivals ont une case documentaire où on met un peu de tout, du reportage, du témoignage, etc. Mais je pense que le documentaire est encore jeune, en tout cas pour un pays comme la RDC. Le festival Dockanema au Mozambique gagne en importance et Encounters en Afrique du Sud. Mais il y a peu de festivals uniquement consacrés au cinéma documentaire.
M-S.D : Ce qui frappe, c’est la naissance d’initiatives de diffusion du cinéma documentaire. Je pense par exemple au  » ciné école  » qui existe au Sénégal et qui existe de plus en plus dans les campagnes partout en Afrique et qui essaie d’amener le cinéma documentaire au public. C’est vrai que c’est quelque chose de très jeune, le documentaire, surtout le documentaire de création.
Public : Quand on parle de l’Afrique, on parle de l’Afrique noire et on oublie souvent l’Afrique du Nord. J’ai créé le premier festival du documentaire au Maroc. Le pays bénéficie d’une réelle industrie cinématographique, dont le documentaire reste le parent pauvre. Le documentaire est un véritable outil d’éducation populaire, et permet d’alimenter les programmes de développement. Notre festival a pour ambition, au-delà de diffuser les documentaires auprès du grand public et des professionnels, de créer une plate-forme d’échange au sein même de l’Afrique et d’échange Sud-Nord. On inverse le regard : on est toujours très heureux d’avoir des cinéastes partout dans le monde qui s’intéressent à l’Afrique, mais il est temps que les Africains s’emparent eux-mêmes de leur passé et de leur histoire présente et qu’ils se construisent eux-mêmes. L’idée est donc effectivement d’avoir un marché du documentaire Sud, c’est une grande ambition, mais il n’empêche qu’à la deuxième édition, Planète a acheté le seul documentaire marocain qui était en compétition.
Public : Je voulais aussi signaler un autre festival du documentaire au Niger qui existe depuis plusieurs années, lié à une école, l’IFTIC (Institut de formation aux techniques de l’information et de la communication) de Niamey, qui est au départ une école de journalisme mais qui organise de nombreux ateliers sur l’écriture du cinéma et du documentaire.
Public : Moi, je voulais signaler qu’il y a un festival du documentaire à Libreville, au Gabon.
M-S.D : Il y a quelque chose de beaucoup plus important que les festivals, ce sont les initiatives de diffusion alternative, de formation, etc. Elles permettent au public de regarder et comprendre nos films. Je pense à Ciné École  » ou au festival du cinéma de quartier au Sénégal, qui est très attaché à son ancrage local. Beaucoup de gens qui sont aujourd’hui dans le cinéma sont nés de cette initiative et ont compris que s’il est important d’être connu et d’apparaître dans des festivals internationaux, c’est dans son environnement social que cela commence. J’ai la chance d’avoir accompagné des résidences d’écriture, c’est simplement extraordinaire, l’originalité de tous ces jeunes réalisateurs qui font du documentaire et qui ont envie d’en faire. Nous avons une société de production et on reçoit énormément de jeunes qui nous envoient des textes parfois improbables, inaboutis, mais l’idée qu’ils portent, le contenu est simplement extraordinaire.
E.W : Je vous remercie tous d’avoir alimenté ce débat et j’espère qu’il y aura encore beaucoup de films africains à voir et qui seront vus par les Africains aussi.

Paris, 26 mars 2010///Article N° : 9421

Partager :

Laisser un commentaire