Mille soleils, de Mati Diop

L'héritage de Touki Bouki

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Présenté le 6 juillet en première mondiale à l’édition 2013 du FID de Marseille, où il a remporté le grand prix de la compétition internationale, Mille soleils confirme Mati Diop comme une figure marquante des nouvelles écritures cinématographiques.

« Le monde est vieux, mais l’avenir sort du passé ». Les griots répètent à l’envi ce début de L’Epopée de Soundiata Keïta mais cette maxime essentielle est difficile à appliquer : comment une jeune réalisatrice désireuse d’avancer dans sa vision du monde actuel, fille du musicien Wasis Diop et donc nièce du plus légendaire des cinéastes africains, Djibril Diop Mambety, peut-elle avancer dans la délicate équation d’un héritage aussi magnifiquement riche mais forcément pesant ?
En mouillant sa chemise ! En allant parcourir Dakar sur les traces de Touki bouki, le film qui lui parle le plus mais que son grand père résumait en disant : « C’est notre histoire ». Voici donc une histoire de famille, de transmission, d’héritage et de rupture où l’histoire personnelle se mêle à la grande Histoire du cinéma. Il fallait une porte d’entrée, qui fut d’explorer ce que sont devenus Marème Niang et Magaye Niang, eux qui incarnaient Anta et Mory, ce couple de jeunes non-conformistes épris de liberté qui quarante ans plus tôt parcouraient Dakar pour trouver l’argent du voyage vers l’Europe.
Comme Anta, Marème Niang est partie pour le Nord, et comme Mory, Magaye Niang n’a pas quitté Dakar. Si bien que le réel et la fiction s’entremêlent au point de se répondre. Magaye sera donc encore à la tête d’un troupeau et comme dans Touki bouki, on retrouve ces bêtes à l’abattoir. Mais 40 ans ont passé, et Mati, malgré son désir référentiel, ne le filme pas comme Djibril. Certes, le sang est là, comme le sang de l’abattoir du Sang des bêtes de Georges Franju (1949) qui évoquait pour mieux le conjurer le carnage des guerres mondiales, comme le sang de l’abattoir de Rwanda pour mémoire de Samba Félix Ndiaye (2003) qui se rapprochait ainsi au plus près de la représentation de l’Itsembabwoko. Le sang est là et, comme Djibril, Mati ne filme pas cette boucherie à distance : elle est au milieu des zébus. Mais alors que dans Touki bouki, c’est l’effroi des bêtes et leur exécution que représentait Djibril, dans son souci d’évoquer les damnés mais aussi leur force de vie, Mati s’intéresse davantage aux hommes qui se mesurent avec les bêtes comme dans une corrida, lançant des cris de victoire quand ils les ont terrassés. Comme dans l’Histoire haïtienne où les dirigeants s’y réfèrent sans cesse, le sang est un lien qui traverse le temps, à la fois poids du passé et héritage du vivant.
Ce lien du sang aussi personnel qu’historique, dominante rouge, va céder le pas à l’envahissement du bleu, qui s’impose au point de baigner de la lumière bleue du rétroprojecteur les vétérans qui viennent présenter Touki bouki lors d’une séance en plein air : Wasis Diop, Joe Wakam (Issa Samb), Ben Diogaye Bèye et Magaye Niang. Sous la bannière du bleu, c’est une nouvelle génération qui prend la place, celle d’un nouveau cinéma qui se saisit du numérique et délaisse la pellicule et, sur les traces de Djibril, rompt avec un certain classicisme, cette génération de ce chauffeur de taxi qui revendique à grands cris le pouvoir du peuple et reproche aux anciens comme Magaye de n’avoir rien tenté – ce chauffeur qui n’est autre que Djily Bagdad, le rappeur du groupe 5kiem Underground, engagé dans le mouvement Y’en a marre qui en mobilisant des manifestations de rues a empêché le président Abdoulaye Wade d’introniser son fils comme successeur.
Voyager ? « Il le fallait », disent les trois compères. Pourtant, si Wasis est parti, Joe et Ben sont restés. Mais leur route a traversé le monde : le déplacement n’est pas seulement géographique. Ils sont, comme Magaye, ces héros fragiles et incertains mais pénétrés d’engagement de certains westerns, comme le Gary Cooper du Train sifflera trois fois (High Noon, Fred Zinnemann, 1952), dont la célèbre chanson que Djibril affectionnait accompagne Magaye lorsqu’il conduit son troupeau en début de film. Lorsqu’elle est reprise à la fin sur un rythme rock, Magaye, comme elle, a changé : il a franchi le pas de la mémoire et affronté le froid bleuté du Pôle. Pour avoir dépassé sa douleur et s’être confronté à sa peur, il a atteint cet au-delà de la mémoire, cet invisible qui n’est plus souvenir mais conscience du temps.
Ce serait cela l’héritage de Touki bouki : ces mille horloges, ces mille soleils, ces mille fulgurances qui nous émeuvent profondément à la faveur d’un film aussi nocturne que lumineux, aussi intuitif qu’ancré dans le temps présent, aussi digne de s’inscrire dans la lignée qu’il est novateur et puissant. Avec Mille soleils, Mati Diop revisite avec une infinie finesse le programme de Touki bouki : conquérir sans abandonner.

///Article N° : 11649

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Les images de l'article
Magaye Niang et Marème Niang dans Touki bouki, de Djibril Diop Mambety (1972)
Magaye Niang
Magaye Niang




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