Atlantiques

De Mati Diop

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Qu’ont-ils donc dans la tête, ces fous qui ne rêvent que de « brûler », de traverser la mer pour atteindre les rivages mythiques de cette Europe si proche et si lointaine ? C’est bien par un rêve que débute Atlantiques, sur des images de rouages tournant inexorablement, comme une bande magnétique : « On naviguait vers quelque chose de merveilleux… ». Pourtant, la mort est là, qui hante et qui saisit. Mais elle ne fait plus peur. « Où trouves-tu le courage ? », demande son meilleur ami à Serigne. Aider la famille, chuchote-t-il, lui qui a fait le voyage en pirogue et qui en est revenu, contrairement à deux autres compagnons d’infortune. Aller là où l’on peut survivre, clame-t-il encore, tant l’Afrique ne lui offre que la poussière qu’il a au fond des poches. Mais il n’y croit lui-même qu’à moitié. La raison est ailleurs, dans le mythe initiatique du voyage, dans l’inconnu, dans l’indicible. Dans cette fièvre nocturne qu’évoquaient Corréard et Savigny dans Le Radeau de la Méduse,* qui rendait la mer si belle et attirante qu’ils étaient tentés de se jeter à l’eau. « Qu’est-ce que tu vois dans cet océan ? », demande encore à Serigne son ami qui voudrait l’empêcher de repartir. L’infini : « La mer ne s’arrête nulle part ».
Comment écouter la voix de la raison sous la fascination de cette métaphysique, aussi attirante que la lumière du phare aux mille facettes, qui tourne comme les rouages ? On part sans dire au revoir. Les femmes le savent trop bien, condamnées à la solitude et à pleurer, saisies en silence et en plans fixes. Serigne, lui, n’est que mouvance en palabrant avec ses amis autour d’un feu. Ce film leur donne la parole et ménage leur écoute, témoin de ce que l’on échange entre hommes une fois le soir venu.
« Je ne suis plus là » : fantôme de la nuit, le rêve de Serigne le soustrait au monde des vivants. Le feu les envahit mais la lumière reste flottante. C’est elle qui menace les beaux corps jeunes et pleins de vie, phare illusoire et tragique qui les plonge dans la mer, non la Méditerranée mais l’océan Atlantique, celui qui engloutit naguère les esclaves enchaînés. Se concluant sur la musique de Bent, Everlasting Blink (éternel clignotement), ces Atlantiques relient subtilement et sans prétention le documentaire à la fiction pour ouvrir à un imaginaire qui transcende la mort à défaut de pouvoir vivre sa vie.

* Le 2 juillet 1816, « la Méduse« , frégate de trois mâts et quarante-quatre canons, la plus moderne et la plus rapide de la marine française, avec à son bord le colonel Schmaltz, nouveau gouverneur du Sénégal, et sa suite, fit naufrage sur le banc d’Arguin, au large des côtes de Mauritanie. Alors que les gradés s’installent confortablement dans les chaloupes qu’ils se sont réservées, cent cinquante marins et passagers s’entassent sur un radeau qu’ils abandonneront à son triste sort. Quinze naufragés seulement sur les cent cinquante furent sauvés. Deux officiers survivants, l’ingénieur-géographe Corréard et le chirurgien auxiliaire Savigny relatèrent toute l’histoire dans un livre publié fin 1817. Le peintre Géricault, avant de peindre Le Radeau de la Méduse (1819), les avait longuement interrogés.///Article N° : 9402

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