Valdiodio, d’Amina N’Diaye Leclerc

Un lion dans le piège de l’Histoire

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Troisième jalon d’un long combat mémoriel, Valdiodio d’Amina N'Diaye Leclerc quitte le terrain du pur documentaire pour embrasser le biopic filial. Un film où la fille raconte le père, héroïsé et brisé, et où le cinéma tente de reprendre à Senghor et à la France le récit de l’indépendance sénégalaise.

Avec Valdiodio, Amina N'Diaye Leclerc ne filme pas un « grand homme » à distance respectable : elle ouvre le coffre familial, en sort une histoire longtemps étouffée et la projette au cœur de l’écran. La réalisatrice est la fille de Valdiodio N'Diaye, avocat, ancien ministre de l’Intérieur, compagnon de Mamadou Dia dans la lutte pour l’indépendance du Sénégal, puis sacrifié dans les coulisses sombres de la politique. Avant d’arriver à ce long métrage de fiction, elle a déjà creusé le sillon : Valdiodio et l’indépendance du Sénégal (2000) et Valdiodio, un procès pour l’histoire (2021) posaient les bases d’un contre‑récit, entre archives, témoignages et démontage de la « justice politique ».

Ici, elle franchit un cap. La distance documentaire se réduit, la subjectivité s’assume. Ce n’est plus seulement la cinéaste qui enquête, c’est la fille qui règle ses comptes avec l’histoire officielle. Ce film écrit à l’encre filiale se présente d’emblée comme un geste de réparation : restaurer la mémoire du père, rétablir la vérité des faits face à la version senghorienne, et redonner à Valdiodio une place dans le panthéon de l’indépendance.

La première image donne la clef. Une jeune fille – alter ego transparent de la réalisatrice – lit Le lion et le chasseur. Le conte dessine le champ de bataille symbolique : d’un côté, le lion, figure de courage, de dignité, de parole trop longtemps bâillonnée; de l’autre, le chasseur, celui qui raconte l’histoire à sa manière, qui transforme la proie en coupable et l’homme debout en traître à abattre. Le film s’accroche à cette métaphore et ne la lâchera plus.

Valdiodio est présenté comme fils de guelwaar, héritier d’une lignée de noblesse sérère, gaïndé prêt à risquer carrière, confort et avenir pour défendre une indépendance qu’il veut réelle, débarrassée des tutelles. Très vite, le scénario montre un caractère entier, une « forte tête » qui se déclare anti‑français pendant ses études. Ironie de l’histoire : c’est la France qui lui offre une bourse pour une école dentaire à Montpellier. Il en profite pour bifurquer, faire du droit, décrocher son doctorat. Mais la marche suivante, l’agrégation, lui échappe faute de bourse. L’institution commence déjà à le tenir à distance. Le lion rugit trop fort.

Senghor (Brice Dier Koué) face à Mamadou Dia (Alassane Sy)

La deuxième partie du film quitte les bancs de l’université pour plonger dans la machinerie politique. Au moment où De Gaulle propose sa communauté plutôt qu’une indépendance immédiate, Valdiodio est partisan des États-Unis d’Afrique. Le président Senghor et le président du Conseil Mamadou Dia ayant préféré s’absenter, c’est Valdiodio, alors ministre de l’Intérieur, qui prononce le discours du 26 août 1958 face au général de Gaulle, en visite pour défendre son référendum. Il s’exclame : « Nous disons indépendance, unité africaine et confédération » ! Le récit met ensuite en scène les tractations et oppositions qui mènent en décembre 1962 au coup d’État institutionnel de Léopold Sédar Senghor, que l’on qualifie de « toubab noir », allié zélé des réseaux français. La caméra colle aux discussions, aux manœuvres, aux revirements, jusqu’à la mise à l’écart de Mamadou Dia, Valdiodio N'Diaye (ministre des Finances depuis un mois) et leurs proches.

Le procès de Mamadou Dia et consorts en mai 1963 devient le cœur du film. Sur le banc des accusés, des dirigeants qui ont refusé le pilotage de Paris ; dans le prétoire, une accusation vide de substance mais lourde de conséquences. Le procureur ne requiert aucune peine mais les condamnations tombent, lourdes, implacables. Ce n’est pas seulement un gouvernement que l’on renverse, c’est une ligne politique que l’on efface et des vies que l’on écrase.

À partir de là, s’installe le temps long de la punition. Valdiodio est enfermé à Kédougou pendant onze ans, aux côtés de Mamadou Dia et d’autres condamnés. Sa femme et ses enfants sont expulsés, projetés hors du pays comme on déplace des pièces gênantes sur un échiquier. Malgré les pressions internationales, Senghor refuse de libérer les prisonniers. Le film rappelle la présence d’Abdoulaye Wade et de Robert Badinter parmi les avocats. Amina N'Diaye Leclerc refuse le pur surplomb historique : la grande Histoire est filmée au ras des émotions, depuis le point de vue des enfants et de Claire, l’épouse de Valdiodio N'Diaye, qui ne pouvait lui rendre visite qu’une fois par an.

Le regard de la jeune fille revient comme un motif : c’est lui qui relie les scènes, du pays natal à l’exil, des visites impossibles aux silences lourds à table. Le biopic devient alors un récit de filiation blessée autant qu’un portrait d’homme d’État. La prison n’est pas seulement un dispositif de neutralisation politique, elle est un trou dans l’enfance, une absence qui modèle durablement la manière dont on voit le monde. En choisissant cette focale, Amina N'Diaye Leclerc fait entrer le spectateur dans la cellule affective autant que dans la cellule pénitentiaire.

Ce choix de raconter à hauteur de fille n’est pas anodin. Il crée une tension permanente entre mémoire et Histoire. D’un côté, le film assume de prendre parti : il déconstruit la version senghorienne des faits, montre les alliances françaises, le rôle de Foccart, la brutalité d’une justice d’apparat. De l’autre, en restant très collé au point de vue familial, il laisse parfois hors champ la complexité du champ politique sénégalais de l’époque, les débats internes, les contradictions des différents camps.

Cette tension est aussi ce qui donne au film sa singularité. Valdiodio n’est pas un cours d’histoire, c’est un acte de parole. Il avance comme un cri contenu. La fille prend la parole là où le père a été réduit au silence pendant des années. Le biopic devient un plaidoyer : plaidoirie pour un homme injustement condamné, pour une famille maltraitée par l’État, pour une autre version de l’indépendance. Ce geste frontal, parfois didactique, porte le film et lui donne son urgence.

Souleymane Sèye Ndiaye et Valentine Stach (Valdiodio et Claire)

Sur le plan du jeu, le film est porté par des comédiens convaincants. Le Valdiodio de cinéma (interprété par Souleymane Sèye Ndiaye) est solide, humain, loin du héros figé. Il porte la colère, la dignité, le doute, le courage. Autour de lui, famille, compagnons de lutte, adversaires politiques sont bien campés. On sent une direction d’acteurs attentive, soucieuse de ne pas transformer la galerie en musée de cire.

La mise en scène, en revanche, reste plus prudente. Le découpage est classique, les cadrages souvent sages, les transitions fonctionnelles. Là où le matériau historique et intime appellerait une écriture plus tranchante, plus inventive, plus fragmentée, le film choisit la ligne droite. Il illustre solidement le scénario, mais ne le fait pas basculer dans une expérience cinématographique singulière. On aurait aimé que la rage contenue du récit se traduise aussi dans la forme.

Au‑delà de ces réserves, Valdiodio est émouvant et stimulant, porté par un geste clair : reprendre la parole là où le chasseur avait monopolisé le récit du lion. Il ne révolutionne pas la grammaire du biopic, mais il ouvre un espace indispensable, celui d’un cinéma qui ose contester les versions officielles, remettre Mamadou Dia, Valdiodio N'Diaye et leurs compagnons au centre du tableau, et rappeler que l’indépendance ne se joue pas seulement sur une date, mais sur la manière dont on raconte ceux qui l’ont payée au prix fort. Valdiodio vient rappeler que la politique n’est pas qu’un thème, c’est une cicatrice que le cinéma peut décider de montrer à nu.


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