Nouvelles des hôpitaux d’Afrique ?

La vie sur un fil de Abdoul Kane

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Au fil d’une somme de dix nouvelles, parue en juillet 2013, sous le titre La vie sur un fil, nouvelles de mon hôpital , Abdoul Kane nous mène dans les arcanes de son hôpital, dans ses arrière-boutiques souvent inavouables.

Dès la couverture nous voici entrainés dans le fond clair-sombre d’un long corridor, murs décrépits, couverts de salpêtres, plafond écaillé, plancher rongé de la traversée des âges. En nous plongeant dans ces lieux dignes des temps révolus, Abdoul Kane nous dévoile en pleine figure ces édifices souvent jamais rénovées de l’âge colonial, comme il nous révèle les mutations monstrueuses opérées dans les valeurs de solidarité fondatrices de l’hôpital. Au hasard de ces dix nouvelles l’auteur, par ailleurs cardiologue à l’hôpital Grand Yoff de Dakar, nous promène dans ces ultimes remparts de la vie humaine, où en place et lieu des temples de science, de l’excellence et de la dignité, champignonnent à souhait déshumanisation, déchéance, inconscience, cupidité, népotisme et bêtise collective. Dans ces fragments, en révélant le mépris voué à la personne humaine, devenu hélas le pain quotidien du citoyen outragé dans les hôpitaux, Abdoul Kane enrichit les lettres africaines d’une réalité qui n’attendait que d’être mis en mots. En nous livrant ces nouvelles de son hôpital, il ne fait que parler de cette vie mortifère qui mine la majorité des hôpitaux africains. Ainsi, Abdoul Kane le médecin, refuse toute compromission, rompt le silence, ne fait aucun cadeau à sa corporation, recourt à la littérature, elle a bien l’avantage d’être ultime bouée pour les désespérés. L’art disait Sony Labou Tansi, c’est la force de faire dire à la réalité ce qu’elle n’aurait pu dire par ses propres moyens ou, en tout cas, ce qu’elle risquait de passer volontairement sous silence. La Vie sur un fil a donc l’intelligence de revisiter un drame omniprésent dans l’imaginaire collectif africain.
Dans un jeu de secrètes allusions, la texture des nouvelles incruste la problématique de l’hôpital à d’autres questions plus vastes, plus tragiques, telles que ce qui nous reste encore d’humanité, dans un monde obnubilé par le matérialisme. Ces jeux scripturaux sous-entendus en filigrane le long du recueil, interrogent également notre attachement à certaines convictions, à l’idéal de solidarité et d’abnégation. Il appartiendra au lecteur selon sa sensibilité, de dévoiler les plans, les uns derrière les autres, c’est bien là le propre des œuvres de création que d’être le plus souvent implicite. Ainsi, le carabin ou le médecin trouverait-il dans la La Vie sur un fil la lecture d’un rappel à une certaine éthique, ou s’émouvrait-il dans les retrouvailles avec les bonnes vieilles pratique de médecine. Les bonnes vieilles pratiques, leurs leçons, leurs codes, un retour aux sources de la médecine. Une lecture visionnaire d’entre les lignes, verrait une pointe d’espoir dans ces malades qui retrouvent quand bien même le sourire, dans un méli-mélo d’équipements d’un autre âge, dans l’effervescence d’une race de probes médecins en disparition, ils sont debout ne sachant plus où donner de la tête, parmi les infirmiers et des agents de surface se démenant de jour comme de nuit.
Des hôpitaux à l’image d’un espace continental défait
La Vie sur un fil nous plonge dans ces édifices où la vie s’agrippe en dernier ressort dans ces fameuses Salles Communes dans lesquelles malades et garde-malades s’entassent au grand dam de toute intimité, de toute pudeur. Et bien plus souvent il ne reste de cette architecture coloniale que ruines où s’empile enduit de crasse, s’y nichent animalcules de toutes sortes, où se répandent miasmes infects :
 » Les portes fendillées, les murs lépreux imbibés de l’eau qui s’infiltrait par le toit dessinant de vagues auréoles aux frontières imprécises, les recoins ornés par des toiles d’araignées et des termitières, les nombreuses valises et les baluchons posés ça et là sur des carreaux fêlés, souillés par la crasse, donnaient l’impression d’un camp de refugiés. (1)  »
L’hôpital renvoie l’horreur insoutenable d’une humanité en perdition, dans les couloirs des hôpitaux, les mêlées, les longues attentes, les cris, les gémissements. Comme dans les couloirs de ce service des urgences où résonne le chahut timbré de l’ivrogne, erre l’accidenté de la voie publique qui ne sait à quel saint se vouer, où gémit dans le couloir un homme, le poing serré sur la poitrine, le visage inondé de sueurs, à quelques minutes de sa mort par crise cardiaque. L’hôpital, réceptacle des forces tacites de la spiritualité, de la morale et des bonnes conduites, couve désormais en son sein le mal gangrénant et contagieux de l’imposture, du matérialisme et de l’arrivisme. L’ambulancier qu’il faut soudoyer pour évacuer une femme en couches à l’hôpital. L’infirmière de garde qui, à l’heure du telenovela, lâche ses patients. La matrone mal léchée embauchée à l’hôpital grâce à son cousin politicien et qui se trouve à dispenser des soins de haut niveau. Se refusant à toute compromission, Abdoul Kane s’interroge sur la politique de la terre brûlée qui consiste à faire tomber en panne les équipements de l’hôpital public pour attirer les patients dans un privé érigé en face même de l’hôpital. Ou ces patients insolvables tenus en détention dans les hôpitaux. Des honnêtes hommes fidèles à l’idéal de leur conviction, se trouvent en position délictueuse, en position de culpabilité. L’hôpital sécrète le venin mortifère de la mystification des pleines rues. Comme dans une des nouvelles, A cœur fendre, où l’on annonce à cet enseignant, cet icône des valeurs, qu’il faut trois millions pour remplacer les valves fuyants de son fils. Lui qui avait choisi ce métier le plus accompli de tous les métiers pour faire taire ceux qui lui demandaient de choisir un travail plus lucratif, va se trouver abandonner à lui-même. Dans une télévision, il va perdre sa dignité, se donnant en pâture aux politiciens, demandant sans succès de l’aide :
« C’est bien d’être sérieux, mais il faut d’abord penser à soi-même, lui avait-on répété sans cesse, devant son obstination à faire son travail, rien que son travail avec abnégation et sans concession.
Il avait toujours refusé de faire comme ses nombreux collègues qui écumaient les écoles privées, inventaient de fausses maladies ou profitaient des longues grèves pour s’employer à s’enrichir avec frénésie.
Il n’avait ni voiture ni maison, mais était aimé et respecté de ses élèves. Cela lui suffisait jusqu’à ce jour où il se rendit compte que son choix de vie s’emblait avoir condamné son enfant. Car aujourd’hui, seul compte l’argent capable de sauver son fils. (2) »
Dans un jeu de dualité étrange que seuls ressentent les habitués de ce lieu appelé hôpital, et Abdoul Kane en est un, la déchéance de l’hôpital rebute l’accès aux soins des plus démunis tout comme les valeurs sociales collectives en perte de vitesse retentissent sur la marche de l’hôpital, rendant impossible l’octroi des soins. Il en est par exemple de l’effritement des vieux rapports de solidarité familiale ou communautaire. Dans Solidarité éprouvée, le personnage principal, ce notable du troisième âge, victime d’un accident vasculaire cérébral, va se trouver, à l’hôpital, abandonné en piteux état de ses nombreux enfants, de ses deux femmes, des condisciples de la mosquée. Dans ce que l’on peut qualifier de mutation monstrueuse du lien social, à sa mort, ses proches collecteront un pactole pour des rites mortuaires presque festifs. Les drames qui se produisent dans les hôpitaux sont d’une cruauté inouïe, ils sont d’un impact non moins violent sur le médecin consciencieux, ce passage est assez révélateur : « Un quart de siècle à se consumer dans les décombres de ces hôpitaux en ruines jettent le trouble dans les cœurs les plus paisibles et imprime fatalement des fissures, même dans les esprits les mieux structurés. « (3)
Et survivent des îlots d’humanité au milieu du chaos
Si l’idéal d’assistance, d’aide et d’hospitalité aux pauvres, aux invalides, aux vieilles personnes, aux humbles et même aux adversaires du soignant, ayant animé l’hôpital à ses origines, s’est progressivement effrité au point de ne laisser à la place de l’institution hospitalière, qu’un creux chancreux, des îlots d’humanité y survivent envers et contre tout. Dès l’introduction, Abdoul Kane, souligne que dans nos hôpitaux des âmes magnanimes mènent dans l’anonymat un combat sans relâche pour sauver des vies, mais qu’il se gardera de parler de ces derniers. Au fond, il n’en sera pas ainsi car une lecture au deuxième degré laisse transparaitre le filigrane du monde invisible des médecins, des étudiants encore candides, des mandarins, des malades recouvrant le sourire, du poète et du prêtre, du roturier et du privilégié qui partagent la même chambre d’hôpital :
« Depuis deux jours, ils s’étaient liés d’amitié.
L’un fréquentait la galaxie festive du monde du spectacle. L’autre avait lu les écritures saintes et n’avait cesse de fustiger les êtres impies, les blasphémateurs qui avait déserté la maison de Dieu pour occuper l’antre de Satan.
Un épicurien et un purificateur des âmes pécheresses.
Tout semblait les séparer.
L’artiste avait trouvé dans les prières du marabout des raisons d’y croire et une source de repentir, lui qui avait oublié l’essentiel des fondements de sa religion. (4) »
Descartes ne disait-il pas, que c’est dans la médecine qu’il faut rechercher le moyen de rendre les hommes plus sages et plus adultes qu’ils ne l’ont été jusqu’alors, dans la médecine et non chez les médecins. Abdoul Kane nous donne à lire les situations d’influence et d’échanges d’énergie réciproques entre soignant et bénéficiaire de soins, car le dit-il déjà dans son introduction, il s’agit de soins prodigués par des humains sur des humains. Il en est de ce jeune médecin ayant du mal à se remettre, car ébloui du visage paisible et illuminé d’une mère, Sainte Mère, restée égale à elle-même malgré l’enfant qu’il vient de perdre. Le jeune médecin s’interroge sur le sens qu’il peut bien donner à son métier devant un océan d’aussi grande spiritualité qu’est cette mère.
L’on décèle également une autre Afrique, féconde et positive, debout par sa jeunesse friande de science. Le savant et la marâtre, une des nouvelles nous faufile dans le vivier secret des médecins en formation. Avec toutes les dynamiques et les controverses qui animent ce petit monde. L’on croise le règne des mandarins pour qui la médecine est encore un art qui requiert du talent, du flair et du savoir-faire empirique. La guéguerre de ces potentats jaloux de leur passé glorieux d’avec les jeunes qui fondent leur pratique sur le paradigme d’une médecine basée la preuve née du fait clinique :
« L’arrivée du Professeur, encadrée par une haie d’honneur, fut marquée par un pesant silence qui en disait long sur la crainte des remontrances qui ne manquaient jamais lors de la grande visite (…)
Puis le Maître se redressa et, de son allure docte puisée dans les connaissances séculaires, lâcha triomphalement son diagnostic : la pneumonie aux yeux d’or de Bouchard. (5) »
Abdoul Kane revient de toutes les promesses trompeuses d’un hôpital qui a tout perdu de son authenticité, n’oublions pas que hôpital dérive du latin hospitalia signifiant « chambres pour les hôtes », puis « refuge pour les indigents », aujourd’hui plutôt que de mimer sur des stratégies qui sont proches de nos réalités telles que celle de Cuba, l’hôpital est voué dans un égarement sans précédent. Kane puise de l’observation de son hôpital devenu « chambres pour clients » une poésie de la déchéance. Une peinture de l’innominé.
Ces nouvelles d’un pathétisme renversant interpellent combien la faillite de l’hôpital est illustrative de la dégénérescence du lien social, du pacte républicain. La vie sur un fil est-ce le cri d’indignation, contingent, d’un médecin, opérant en catharsis, ou l’arrivée d’une nouvelle voix dans la fratrie de Boubacar Boris Diop ?

(1)Abdoul Kane, « Le savant et la maratre », nouvelle » in La vie sur un fil, Nouvelles, L’Harmattan Sénégal 2013, P.62.
(2)Abdoul Kane, « A cœur fendre », nouvelle in La vie sur un fil, Nouvelles, L’Harmattan Sénégal 2013, P.28.
(3)Abdoul Kane, « Le staff du matin », nouvelle in La vie sur un fil, Nouvelles, L’Harmattan Sénégal 2013, P.93.
(4)Abdoul Kane, « Le marabout et le paysan », nouvelle in La vie sur un fil, Nouvelles, L’Harmattan Sénégal 2013, P.102.
(5)Abdoul Kane, « Le savant et la marâtre », nouvelle in La vie sur un fil, Nouvelles, L’Harmattan Sénégal 2013, P.66.
///Article N° : 12161

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