Peau noire, Regards blancs

Réponse à une enquête intitulée "beauté noire", menée par Martine Valo et parue dans le Monde 2 n°29 (vendu en supplément avec le quotidien Le Monde du 04/09/04)
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Dans son deuxième numéro, Le Monde 2 publiait déjà en couverture une photo de femme noire dénudée sur le thème des voyages. Dans son premier numéro d’automne, nouvelle période de démarrage, cette fois après la pause estivale, la « beauté noire » est le sujet vendeur qui fait la couverture de cet hebdomadaire vendu avec l’édition de fin de semaine du Monde. Nous publions ici une réaction de femmes noires à laquelle nous nous associons volontiers.

Madame,
Nous, femmes et hommes à peau noire (pas « sombre »), souhaitons réagir à votre enquête parue dans Le Monde 2, sur la beauté de la femme noire – qu’elle soit originaire « d’Afrique, des Caraïbes ou de quelque île lointaine » (sic).
« Ile lointaine », dites-vous ? Pensez-vous donc que nous venons de Mars ou de la planète des singes ?
Votre façon de présenter la femme noire est choquante : vous ne parlez pas de fesses mais de « derrière », de « belles et sombres callipyges ». Le Petit Robert définit une callipyge comme une personne « aux fesses exagérément développées ». Nous pensions que les regards avaient changé depuis la dernière exposition coloniale en 1931 qui exhibait les peuples non-européens comme des curiosités dans des zoos improvisés. Mais l’imaginaire blanc qui voit en toute femme noire une Vénus Hottentote est encore bien vivace…
C’est toujours ce même imaginaire blanc qui parle de la maman africaine (qui « happe son petit ») comme s’il s’agissait d’une guenon, et de l’Afrique comme de « contrées où il fait si chaud ». L’Afrique, terre hostile à vous lire. A titre indicatif, au mois de mars, la température n’excède pas 25° à Saint-Louis du Sénégal.
En 2004, nous en sommes encore là. Et c’est cette réalité qui fait la Une et la couverture du Monde… blanc.
Mais peut-être sommes-nous susceptibles et votre « enquête » doit certainement reposer sur une information précise et scientifique.
– Des statistiques sont avancées : « Les femmes d’origine africaine consacrent à leur beauté un budget 9 fois supérieur à celui d’une Européenne de souche ». Votre source : une professionnelle du marketing chargée du développement d’une nouvelle niche (Myriam Kaita-Brunet).
– Des témoignages sont brandis : ceux de 5 femmes rencontrées dans des boutiques par « l’amie d’une amie d’une amie ».
– Des ordres de grandeur sont fournis : « beaucoup de jeunes filles dépensent au minimum 150 euros par mois ».
Donc, cette enquête ne repose que sur une opinion isolée et orientée, sur la base de 5 témoignages de fortune et sur des approximations.
Il nous semblait que le journalisme d’investigation (« Enquête ») était un journalisme de précision.
Nos cheveux sont crépus. Si autrefois, ils étaient témoins d’une couleur que l’histoire raciste nous avait appris à haïr, aujourd’hui, ils sont assumés et non pas « satanés ». Qu’ils soient défrisés, locksés, tressés, en afro ou rasés… C’est avant tout une affaire d’esthétique et non une « volonté de revanche sur l’histoire, un besoin de reconnaissance. »
Quant aux supplices que vous décrivez pour être tressée (« trois jours de bavardage et de souffrance -la tête en bas bien souvent -, puis deux jours d’aspirine »), ils ne sont que le fruit de votre imagination.
A bas le doudouïsme, l’exotisme bon marché, le « Black is beautiful » ! Vous voulez faire rêver les Blancs, apprenez d’abord à réfléchir.
Nous sommes totalement offusqués par cet article.
Revoyez votre copie, s’il vous plaît.
SIGNATURES des Noirs et des « amis des Noirs »
Eric Amiens, journaliste
Sylvie Arnault, journaliste et styliste
Isabelle Kanor, déléguée à la tutelle
Jean-Louis Quentin, prof
Véronique Kanor, journaliste
Fabienne Kanor, écrivaine
Odile Milcamps, formatrice
Anne Sarkissian, réalisatrice
Sébastien Richet, photographe
Sébastien Broquet, journaliste
Olga Shanon, hydrologue
Olivier Nahmias, producteur
Grégoire Pichonneau, informaticien
Bago, musicien
Patricia Louisor, styliste
Eléonora Rossi, metteur en scène
Gilles Payen, caméraman
Doan, écrivaine
Agnès Rodary, peintre en décor
Yacinthe Bazoungoula, formateur
Annick Bazoungoula, comptable
Gilbert Makassy, juriste
Yvelise Plesel, assistante commerciale
Léa Toto, formatrice
Christophe Martinez, musicien
Didier Dinard, professeur de danse
Boris Sacha, journaliste
Emmanuelle Barthélémy, conseillère au planning familial
Olive Porot, photographe
Pierre-Yves Panor, formateur
Samy Nja Kwa, journaliste

///Article N° : 3562

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