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Duoud

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Après deux ans de tournées à travers le monde et un succès inespéré, un second album s’est imposé naturellement aux deux acolytes (Mehdi Haddab et Smadj) de DuOud. Le premier opus Wild Serenade a posé les fondations d’une collaboration fertile entre deux voisins jouant dans leur coin du même instrument, avec une complémentarité évidente entre les ouds acoustiques et électriques. Spécificités qui se reflètent dans leurs centres d’intérêts, l’un étant plus porté sur la technique musicale (Mehdi Haddab) et l’autre sur les bidouillages sonores (Smadj, qui est par ailleurs ingénieur du son).
Comment poursuivre ? La question du second album est toujours délicate. Il fallait quelque chose de plus radical, le hasard s’en est chargé. Envoyés au Yémen en février 2004 – Sanaa est alors la capitale culturelle du monde arabe – dans le cadre des échanges organisés par l’Afaa, ils découvrent une nation fascinante à la limite de schizophrénie. Situé au sud-est de la péninsule Arabique, le Yémen est le seul pays à ne pas posséder de pétrole. Par conséquent, beaucoup plus pauvre que ses voisins, il traîne avec lui une réputation sulfureuse. L’Aden de Rimbaud et de Paul Nizan avait enflammé les imaginations, la réforme culturelle des Salafis dans les années 80, interdisant notamment la musique, avait fini par nous recadrer vite fait. Les doubles jeux, où les codes sociaux d’un islam rigoriste ne correspondent pas toujours à une réalité quotidienne, constituent l’aventure qui attend Mehdi et Smadj. Sakat retrace la rencontre de DuOud avec le monde musical yéménite radicalement différent de ce qu’ils ont connu jusqu’alors. Sakat, qui signifie « silencieux », caractérise bien un monde ultra-traditionnel où la musique fut interdite et les amours cachés.
Arrivées à Sanaa, Mehdi et Smadj sont présentés à des musiciens renommés, le chanteur et joueur de oud Abdulatif Yagoub et le joueur de Mismar, instrument à vent à double anche, Ahmed Taher. Deux représentants exemplaires de la production locale : l’érudit et discret Abdulatif Yagoub a étudié en Egypte et joue dans un des orchestres nationaux. Sa grande connaissance du répertoire populaire a fait de lui l’un des interlocuteurs privilégiés du projet. Ahmed Taher, véritable personnage local (sosie de Donald Sutherland selon les intéressés !), possède la gouaille populaire et sa réputation s’étale sur une cinquantaine de cassettes. Première découverte : les instruments. Si nos deux « Sinbads » ne voyagent jamais sans leur oud dont ils connaissent les moindres détours, les voilà surpris par une technique unique, totalement différente de celle développée dans le reste du monde arabe : indispensable accompagnateur du chant, il lui est intrinsèquement lié, le rythmant et le soutenant tout à la fois. Le mismar quant à lui est un petit instrument apparenté au hautbois ou à la bombarde. Pour en jouer, le musicien utilise la technique du souffle continu où les joues bourrées de « quat » font office de poche à air. Lié à la danse, cet instrument de rue fait un barouf d’enfer et possède un répertoire barré à la limite du free-jazz. Dès son apparition, il provoque la folie du public qui rentre souvent en transe.
Emballés par la rencontre avec ces deux musiciens et leurs percussionnistes, Mehdi et Smadj reviennent pour enregistrer un répertoire traditionnel : du véritable hors-piste avec des studios improvisés à la va comme je te pousse. De retour sur Paris, ils se partagent la post-production des morceaux sélectionnés, (aucune composition personnelle pour ce deuxième album), selon des affinités rythmiques ou mélodiques. D’une première approche ésotérique, les Duoud rentrent peu à peu dans une caverne d’Ali Baba où subtilités et raffinements caractérisent cette musique populaire. Chaque nouvelle écoute de l’album révèle d’ailleurs ses trésors cachés. Pour cela, il a fallu à Smadj et Mehdi plusieurs heures d’écoute et trois voyages pour pénétrer les clés d’une musique à priori simple et répétitive. De longues heures encore pour digérer les découvertes et les restituer à leur manière. Loin d’une démarche ethnomusicologique, leur objectif consiste à moderniser un répertoire qui, contrairement à beaucoup de pays arabes, n’a pas encore été phagocyté par des remix électro bidons. Primeur dont a su profiter Duoud avec brio, jouant des emballements fous du mizmar comme de l’indolence qui gagne les musiciens dès 13h lorsqu’ils s’asseyent pour mâcher le « quat », donnant un groove presque reggae aux mélodies yéménites. Mehdi et Smadj ont su repérer les « gimmicks » de cette musique, souligner une technique de oud particulière, révéler les grooves cachés et les refrains accrocheurs d’une tradition au potentiel pop?ou s’en écarter, avec respect, modifiant l’harmonie par là, les arrangements ailleurs. C’est le cas de « illhdah al aakerh » où intervient Eric Truffaz. Ce musicien attentif, connaisseur de la musique arabe et dont les silences sont remarquables dans un univers jazz plutôt bavard, a su éclairer de sa trompette l’un des morceaux les plus sombres de l’album.