Fiche Personne
Metteur/se en scène

Moïse Touré

Mali

Français

Metteur en scène, Moïse Touré est aussi un rassembleur. Il a suivi les filières agricoles et se retrouve dans la culture. C’est la même chose pour lui qui veut avant tout construire une histoire personnelle, hors des cadres imposés par l’origine ou la géopolitique.

Une de ses particularités est d’émettre des crépitements lorsqu’il s’irrite ou lorsqu’il s’enthousiasme. Un jour se confondant avec les jeunes des quartiers, bonnet sur la tête et baskets rivées à la chaussée, le lendemain plutôt prêtre ouvrier, Moïse Touré, 44 ans, n’est guère préoccupé par son image. Même la couleur de sa peau, un noir légèrement blanchi au contact des neiges grenobloises ne le turlupine pas. Depuis son enfance taciturne, il a tracé sa voie : il irait à Grenoble et ferait des études agricoles.À 13 ans, il quitte donc le sud de la Côte d’Ivoire et ses forêts. « Ma décision était claire : c’était la France où je m’installerai définitivement. J’allais faire ce que j’avais à faire avec cette possibilité d’être un individu et non plus seulement le fils du chef traditionnel et de l’entrepreneur qu’était mon père ». Après un petit crochet par le Togo, il se retrouve dans son pays et sa famille d’adoption. « Comme mon choix était clair, je me suis mis au diapason, même si mon arrivée en plein mois de décembre sous la neige fut un choc ».Aux études agricoles s’ajoutent des petits boulots, de magasinier par exemple. Grand lecteur, c’est instinctivement, naturellement qu’il arrive au théâtre, d’autant que sa mère adoptive est scénographe et son père dans le cinéma. « En Afrique, raconte-til encore, la question d’être un artiste ne m’avait jamais traversé ». D’ailleurs, il ne fait guère de différence entre la culture et l’agriculture. « Je n’ai pas conçu mon travail comme si j’étais un technicien. Être mon propre sujet, travailler sur moi-même, voilà ce qui m’intéressait. Au théâtre, ce sont les mêmes questions qu’en agriculture : celle du savoir faire traditionnel et de la modernité, celle de la transmission, de la communauté, ce sont des questions archaïques qu’il faut se poser pour construire son histoire personnelle. Si j’étais resté en Afrique où je me sentais et me sens encore un étranger, j’aurais été inscrit dans une histoire collective ».

Son CV ferait frémir tout employeur à la recherche d’un intermittent modèle. Et bien sûr, il nous réjouit tant il est apparemment bordélique. Les débuts se font dans le théâtre amateur avec une petite bande aujourd’hui dispersée qui fonctionnait comme un groupe de rock. La compagnie qu’il a cofondée en 1984 porte bien son nom : « Les Inachevés » et elle s’est produite dans les lieux les plus insolites de la ville, notamment dans le quartier de la Villeneuve. Enzo Cormann l’accompagne, comme plus tard Chantal Morel, Ariel Garcia Valdès et Georges Lavaudant dont il sera un temps l’assistant. Et c’est Bernard- Marie Koltès qui lui fera faire ses premiers pas en Afrique lors d’une création au Kenya.Sous ses allures de touche à tout, Moïse Touré se faufile partout. Difficile d’imaginer qu’il fut un enfant « reclus » comme il le dit, lui qui déborde d’énergie et monte les projets les plus fous qui font frémir les partenaires, d’autant qu’ils concernent des territoires nègres chantés par Senghor, Césaire et par toute une nouvelle génération d’auteurs qui ne pratiquent pas la langue de bois. Moïse Touré semble naviguer à vue, y compris dans les brouillards rhônalpins. En fait, il ne perd jamais de vue les amers de sa pensée.

Marie Christine Vernay