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Peintre

Jean-Michel Basquiat

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Jean-Michel Basquiat depuis sa disparition brutale en 1988 est désormais reconnu comme l’un des peintres majeurs de la peinture contemporaine. Sa personnalité, tout comme le contenu de son ?uvre, semble avoir cristallisé autour de lui l’expérience de toute une génération qui se reconnaît dans la révolte que véhicule cette peinture. Mais loin de se réduire à une identification, l’?uvre de Jean-Michel Basquiat a ouvert le champ de la peinture vers une nouvelle forme d’intensité dont la portée rejoint l’irruption de l’expressionnisme au début du siècle. Jean-Michel Basquiat se fait connaître à la fin des années 70 où en tant que peintre tagueur, il recouvre sur les murs de L’East side et de Brooklyn d’autres tags par les siens en signant Samo, condensation de « Same Old Shit ».
Comme l’écrit l’historien d’art Alain Jouffroy, auteur du catalogue de l’exposition présentée au Musée Maillol en 2003, : »Toutes les palissades qu’il a peintes et laissées telles quelles dans les quartiers déshérités de New York sont le fondement de sa rage d’expression. Aucune volonté esthétique n’y a présidé, mais plutôt son désir d’en finir, une fois pour toute, avec les esthétiques existantes? ». Pourtant, Jean-Michel Basquiat ne s’est jamais considéré comme un artiste du graffiti. Samo était plus une écriture poétique, une forme d’art conceptuel qui annonçait le passage à la peinture.
Il reste néanmoins de cette première expérience d’une peinture gestuelle, la vastitude du mur
comme support qui fait éclater les limites de la peinture de chevalet. Basquiat utilisera par la suite des formats considérables qui laissent ouverts les possibilités du tableau.
Dès 1981, Basquiat annonce que Samo est mort, le pseudonyme laisse la place au nom propre,
l’?uvre peut débuter et s’intégrer au monde de l’art.1981 est également l’année où il rencontre Andy Warhol et où il participe à l’exposition « New York/New Wave » à la P.S 1 Gallery. La revue Artforum publie un article sur ses ?uvres, sa notoriété est désormais assurée. Son ?uvre retient immédiatement l’attention des critiques et collectionneurs.
Jean-Michel Basquiat entre de plain-pied dans les mouvements des années 80 dont il devient une figure emblématique. A la croisée des chemins entre la trans-avant-garde italienne représentée par Clemente ou Sandro Chia, des jeunes fauves berlinois comme Julian Schnabel, Jean-Michel Basquiat écrit avec d’autres jeunes peintres comme Keith Haring une nouvelle page de l’école de New York après la génération de Robert Rauschenberg ou de De Kooning. Une force étrange se dégage de ses vastes compositions où les mots et les signes cohabitent avec des figures. La peinture de Basquiat est une sorte d’écriture automatique si chère aux surréalistes, les têtes grimaçantes agissent avec la même force expressionniste que les tableaux des Woomens de De Kooning. Il laisse affleurer les sons, les images, les onomatopées, levant toute inhibition face à un style défini. Victime d’un accident de voiture dans son jeune âge, il subit l’ablation de la rate. Sa mère lui achète durant son hospitalisation l’Anatomy de Gray qui est un livre d’anatomie célèbre aux Etats-Unis. Ce livre va jouer un rôle déterminant dans son ?uvre. Il reste fasciné par l’anatomie du corps, la forme des organes, le nom des os. Plus tard, il complètera cette recherche avec l’ouvrage de Leonardo da Vinci publié par Reynals and Company en 1966 qui lui sert de référence continuelle dans ses représentations du corps en écorché. La ville et la signalétique urbaine seront au début de son ?uvre une source inépuisable d’inspiration tout comme les accidents de voiture et le paysage urbain qui occupent une place importante dans sa peinture.
Mais rapidement le corps semble être le seul et véritable objet de toutes ses recherches.
La vision du corps en écorché annonce l’un des autres axes de son ?uvre. On sent que Basquiat ne peut imaginer la représentation de la vie que sous la dimension de la mort, non seulement la mort physique qui prend la forme de crânes grimaçants ou de squelettes obsédants qui ne sont pas sans rappeler les danses macabres du Moyen Age. La mort apparaît comme une menace constante, comme un principe élémentaire qui est la seule réponse à l’incertitude du monde, au non-sens du corps social. Ces figures morbides ne sont pas dénuées d’une forme de jubilation, c’est dans ces représentations spontanées que Basquiat atteint peut-être la forme absolue de son talent. Il retrouve une conception primitiviste, comme seules les cultures non européennes ont su les créer. Au fond, plus qu’un autodidacte, Basquiat réinvente dans son art l’idée même du primitivisme. L’immense panneau intitulé Sans titre,1982,acrylique sur toile, possède ce climat apocalyptique qui semble venir du fond des âges. Basquiat est d’origine haïtienne et se sent dépositaire du combat que mènent les gens de couleur au sein de la société américaine. C’est un jeune homme en colère face au sort qui est réservé aux gens de couleur en Amérique. La peinture de Basquiat n’est pas seulement autobiographique, elle est aussi historique.
Il peint en 1983 une ?uvre considérable :El Grand Espectaculo ou History of Black people .Il
évoque les racines du peuple noir remontant à l’Egypte ancienne et compare Memphis, Tennessee à la Memphis du Nil ou la Thèbes de l’Antiquité ; il juxtapose aux masques africains les noms des tribus telles que les Nubas, tout comme il esquisse une tête de chien
qu’il désigne comme Anubis, le chien qui protège le Pharaon. Le critique d’art Henri Geldzahler lui demanda un jour quels étaient les sujets de son ?uvre. Basquiat lui répondit : « La royauté, l’héroïsme et les rues ». Il invente le symbole de la couronne qui revient dans nombre de ses ?uvres. Cette couronne est le signe de la royauté, ce qu’il désigne aussi sous le nom d’héroïsme. C’est la marque du génie ou de l’effort que les Noirs ont su déployer par leur talent pour s’élever au-dessus de leur condition et dépasser la place que la société blanche leur avait assignée. Il répond aux images des stars encensées par Andy Warhol dans ses sérigraphies en glorifiant les héros noirs. Les grands sportifs comme Sugar Ray Robinson, l’une des plus importantes figures de la boxe, ou Hank Aaron, le fameux joueur de base-ball, deviennent les nouvelles icônes de sa peinture.
Fou de musique jazz, il peint des tableaux à la mémoire des grands musiciens comme Miles Davis ou Charlie Parker dont il rappelle la fin misérable en incisant dans son tableau le nom de l’hôtel où le musicien décéda. Nat King Cole apparaît dans l’?uvre Lye de 1983 surmonté de la divine couronne, marque du génie dans le vocabulaire de Jean-Michel Basquiat.
Dans un tableau également intitulé Sans titre,1981, on peut voir une ambulance, souvenir de son accident à l’âge de 7 ans, sur le côté gauche volent des avions reproduits sous forme de dessins enfantins comme ceux qu’il voit dans leur approche de l’aéroport de La Guardia. Plus bas, on découvre la répétition de la lettre AAAA qui possède un double sens. C’est à la fois le son de la sirène de l’ambulance mais aussi les premières lettres du nom du fameux joueur de base-ball Hank Aaron. L’allusion est renforcée par la présence d’un marteau et de clous. La légende de ce sportif le désignait sous le nom de Hammerin’s Hank (Hank le marteau) par la manière qu’il avait de marteler les dernières foulées de sa course. Ses ?uvres vont ainsi mêler des éléments autobiographiques, des sensations sonores, des allusions à ces héros noirs qu’il admire mais aussi la dénonciation politique de l’Amérique. Les thématiques de son ?uvre sont nombreuses, les références à la bande dessinée, au dessin animé alternent avec les allusions à l’histoire de la peinture. Il peint une Mona Lisa ,1983 comme un billet de banque pour signifier que les chefs-d’?uvre de l’art peuvent atteindre une telle valeur qu’ils deviennent à leur tour les symboles et l’effigie de l’argent. Il ajoute : « Ce billet est légal dans tous les débits publics et privés ». Un tableau aussi célèbre que la Joconde qui se substitue à la symbolique de l’argent, n’est-ce pas aussi cette idée qui traverse toute l’?uvre lorsque Jean-Michel Basquiat frappe ses ?uvres de son sceau pour en affirmer la valeur ? Plus on avance dans l’?uvre, plus la représentation autobiographique prend une allure inquiétante. Prémonition de la mort ? Basquiat se représente souvent sous la forme d’un masque
grimaçant ou sous les traits d’un crâne qui nous observe depuis l’au-delà. La mort d’Andy Warhol provoque chez l’artiste une crise profonde que l’abus de stupéfiants aggrave encore. Il meurt en 1988.
– Bertrand Lorquin – Conservateur du Musée Maillol