Pillages à tous étages

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Les pilleurs et autres « dealers » d’art africain sont-ils irrémédiablement coupables ? Plutôt que d’ajouter sa voix au consensus dominant, Gérald Arnaud préfère jouer l' »avocat du diable » et proposer une vision paradoxale : l’amour de l’art africain est une délinquance majeure, qui se complaît dans l’illégal et l’informel, mais pas nécessairement pour toujours.

Le « marché de l’art africain » est un univers complexe que personne ne connaît ou maîtrise complètement. Les hasards de la vie m’ont permis de l’apercevoir sous des angles divers : étudiant en archéologie et histoire de l’art, libraire chargé du rayon  »ethnologie » à la Fnac, voyageur en Afrique au fil de mes passions pour la musique et de ce qu’on n’appelait pas encore « arts premiers ». Sans être « collectionneur » - j’ignore le goût de la possession – comme journaliste et documentariste, j’ai fréquenté clients et dealers de l’art africain. J’emploie ce mot dealer délibérément : hormis l’alcool, le tabac et autres substances psychotropes, aucune addiction ne m’est apparue plus grave que celle des collectionneurs d’art africain !
Je vais tenter de résumer mes réflexions sur cinq des personnages les plus fascinants que j’ai croisés : André Malraux, écrivain-voleur ; Jean-Paul Lebeuf, archéologue ; Pierre Vérité, marchand ; Ibrahim, trafiquant ; Niangoran Bouah, ethno sociologue.
J’ai eu le bonheur d’être l’un des derniers visiteurs de Malraux, peu avant sa mort. Il ne recevait plus que des adolescents béats dans mon genre, assez culottés pour solliciter de lui une entrevue. Réponse garantie, la même pour tous, deux lignes tapées à la machine : rendez-vous tel jour à telle heure. Timidité et trac ne résistaient pas longtemps à l’extraordinaire gentillesse du personnage, malgré son impressionnante silhouette gaullienne en costume trois-pièces. Bien sûr, l’entretien se résumait à l’un de ses stupéfiants monologues marmonnés, immortalisés par les émissions tv passionnantes de Claude Santelli, d’ailleurs filmées au même endroit, dans son bureau-salon-musée de Verrières-le-Buisson. Malraux était alors en pleine « crise africaine », blessé par l’échec de la sécession au Biafra qu’il aida, comme celle du Bangladesh, au nom de la « cause des peuples ».
L’auteur du Musée Imaginaire de la sculpture mondiale (titre qui suffit à démontrer l’importance de ce texte fondamental) semblait avoir appliqué un proverbe assez peu républicain mais très africain : charité bien ordonnée commence par soi-même. Malraux vivait en effet dans un musée bien réel et très personnel, bric-à-brac de cadeaux des amis Braque ou Picasso, mais aussi de statues dogon et de masques fang, entre un retable roman et un vase olmèque qui eut fait se pâmer d’envie Chirac et tout son quai Branly. Malraux accumulait les cadeaux, et il était aussi, comme l’autre André (Breton), ainsi que tous les grands esthètes de sa génération, un familier des ventes aux enchères parisiennes, assez peu soucieux de l’origine des objets…
Que celui qui n’a jamais péché…
Je ne pourrais, plus de trente ans après, dresser l’inventaire de son fabuleux musée secret, dont la visite détaillée n’était d’ailleurs pas comprise dans le programme. Néanmoins, je ne puis oublier ce formidable Bouddha khmer de haute époque qui vous accueillait dans le vestibule pour vous rappeler le casier judiciaire de M. Malraux André : Premier ministre de la Culture de la République française, théoricien et pionnier visionnaire de la démocratisation culturelle, mais célèbre d’abord par son arrestation en tant que pilleur, vandale et vendeur de sculptures d’Angkor dans l’Indochine coloniale. Malraux était un salaud, son Bouddha était bien sûr un clandestin, un de ces innombrables chefs-d’œuvre « sans-papiers » qui remplissent les musées et surtout les collections privées de tous les pays riches. Mais « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! »
Celui qui écrivit La tentation de l’Occident, l’un des livres les plus prémonitoires sur le dialogue actuel entre civilisations, fut d’abord un trafiquant sans scrupules, tant pis. Le concepteur des lois qui servent aujourd’hui de modèle à l’Unesco pour la protection du patrimoine était celui qui, dans sa jeunesse insouciante et rebelle, n’eut pas hésité à dépouiller le monde entier de ses trésors artistiques pour les importer frauduleusement et massivement chez lui, tant pis aussi… Car si Malraux n’avait pas écrit Le Musée Imaginaire, nous n’aurions pas aujourd’hui une appréhension si claire, évidente et panoramique de l’universalité des cultures. On peut se demander ce qu’il aurait pensé du quai Branly : d’un côté, c’est une négation de sa vision anthropologique, égalitaire, humaniste et surtout « panthéiste » de l’art ; d’autre part c’est le triomphe de sa démarche esthétique, inspirée par ses amitiés avec des artistes éclairés (Picasso en tête) qui croyaient en la supériorité des artistes « primitifs », ceux qui étaient considérés comme tels au temps de la colonisation. Les Américains ont compris, longtemps après, que le « primitivisme » est la clé magique pour comprendre l’art occidental du XXe siècle.
On ne va pas ici refaire l’histoire de l’intrusion brutale et si féconde, durant le premier quart du siècle dernier, des cultures africaines, arctiques et océaniennes dans l’avènement de l’art moderne européen. Cette révolution esthétique sans précédent, magnifiée par la pensée de Malraux, fut certes le résultat d’une exportation souvent brutale du patrimoine des colonisés, mais aussi d’un coup de foudre amoureux de ceux qui luttèrent le plus radicalement contre la colonisation : dadaïstes, surréalistes, etc. Quelles que fussent leurs intentions et leurs motivations, tous ces fous éclairés amorcèrent un flux et une valorisation sans précédent des créations plastiques de l’Afrique dans le reste du monde. Ils n’étaient pas en général des auxiliaires de la colonisation, mais au contraire ses plus virulents contempteurs… des êtres humains comme vous et moi dont la curiosité et la sensibilité furent bouleversées par l’hallucinante inventivité des artistes africains. Il en existe encore, de ces vieux fous européens qui ne s’intéresseront jamais qu’à « l’art africain » et à rien d’autre, et dont beaucoup n’ont jamais mis pied en Afrique…
L’art africain vu d’Abidjan
Dans un rayon de cent mètres autour de la grande mosquée de Treichville, tout le monde connaît Ibrahim. Il n’a pas seize ans, mais personne à Abidjan n’est si savant, si sensible aux subtilités de l’art précolonial de la sous-région et à la séduction irrésistible qu’il exerce sur les Européens. Son père décédé il y a trois ans, Ibrahim a pris la relève. Fasciné par les formes, ce n’est qu’un gosse, mais il aime autant que moi l’art africain, l’art de ses ancêtres, l’art de nos ancêtres. Dès notre rencontre, nous avons été liés par une grande complicité. Ibrahim est Sénoufo. Je suis émerveillé de voir que ce gamin sait tout sur la sculpture si complexe de son peuple, et qu’il est aussi capable de distinguer les moindres nuances entre différents styles de masques baoulé, gouro ou yahouré.
Ibrahim, comme son papa, est dealer d’art africain. Il vend un tas d’objets qu’il récupère de justesse avant qu’ils ne disparaissent, partout où les prédicateurs intégristes chrétiens et musulmans, qui se disputent l’Afrique au détriment des animistes, y détruisent toute la culture matérielle ancestrale. Ibrahim sauve ce qu’il peut pour le revendre aux Européens, les seuls que cela intéresse. Son job consiste à voyager au nord de la RCI, au sud du Burkina et à l’ouest du Ghana, partout où s’affrontent intégristes wahhabites financés par l’Arabie Saoudite et fondamentalistes pentecôtistes subventionnés par Bush. Dans ces villages, pour sortir de la misère, mieux vaut faire semblant d’être chrétien ou musulman. Animiste tu meurs surtout si tu as le sida on ne t’accueille pas au dispensaire. Comme au temps des colons, la chasse est ouverte contre les religions africaines. Chaque famille est incitée à détruire les « fétiches » ancestraux. Ibrahim intervient, efficacement, pour « sauver le matériel » selon son expression. Ibrahim, qui a été à l’École coranique puis à l’école des blancs jusqu’au CM2, ne manque pas d’arguments pour justifier son activité crapuleuse. Je l’ai rencontré par hasard en passant devant le hangar où il accumule ses trouvailles. Presque tous les objets qu’il vend portent des traces de destruction récente : masques en bois bobo ou mossi à moitié consumés, statuettes en terre cuite lobi brisées puis recollées… la mémoire de l’Afrique part en fumée, en morceaux, et ne survivra que grâce à nous qui tentons d’en recueillir pieusement les vestiges.
Le vandalisme est depuis toujours l’activité favorite des missionnaires monothéistes. Autodafés, exportation systématique du patrimoine africain : c’est le lot de la haine, de la terreur que ces crétins imposent à leurs néophytes envers les religions ancestrales. On parle de vol, de viol, de pillage de l’Afrique par le reste du monde. En réalité, il s’agit d’une autodestruction, d’un suicide de la pensée africaine, certes favorisé par la cupidité du monde extérieur… mais on n’imagine pas que le Louvre se débarrasse de La Joconde, alors que l’immense majorité des chefs-d’œuvre de l’art africain se trouve aujourd’hui dans les collections privées ou publiques d’Europe, d’Asie ou d’Amérique. Cela ne semble pas émouvoir les dirigeants africains…
C’est aussi à Abidjan que j’ai rencontré Niangoran Bouah, lorsque ce grand spécialiste de l’art akan était directeur des Musées de Côte-d’Ivoire. Il était presque en larmes : les collections étaient dans un état lamentable, il appelait au secours l’Unesco et tentait dans l’urgence de constituer un fichier fiable, qui n’existait pas depuis l’indépendance. Quelques années plus tard, après sa mort, j’ai eu grâce à sa famille l’occasion de voir sa collection personnelle, fruit de ses longues recherches, et qui n’a rien à envier aux collections nationales ! Mais comment le lui reprocher, quand on sait à quel point les musées africains sont des « passoires », des mouroirs ouverts à toutes les formes de vandalisme et de vénalité ?
Le seul incorruptible véritable que j’aie connu était Jean-Paul Lebeuf : le plus illustre des archéologues africanistes, celui qui a découvert la prodigieuse civilisation des Sao (au Tchad). Dans son splendide hôtel particulier du Marais, héritage de cet aristocrate extraordinairement cultivé, il n’y avait même pas une seule des terres cuites fabuleuses dont il avait révélé au monde entier l’existence. Tout ce qu’il a trouvé, il l’a scrupuleusement déposé au Musée de l’Homme d’abord, puis trop imprudemment, après l’indépendance, au Musée de N’Djamena, qui semble-t-il n’existe même plus, victime comme tant d’autres d’un délabrement et d’un pillage systématiques. Je ne crois pas qu’il soit possible actuellement pour un Tchadien de voir chez lui une sculpture sao – à moins d’avoir accès aux demeures de certains dirigeants.
L’art africain est encore une propriété privée.
Vérités et mensonges
Ce n’est pas à la légère que je reprends ce titre d’un chef-d’œuvre d’Orson Welles. À la fin des années 1970, j’ai fréquenté la Galerie Carrefour, l’une des premières galeries d’art africain, fondée en 1936 au coin des boulevards Montparnasse et Raspail, un capharnaüm incroyable, le cœur mystérieux du « Paris africain », celui des artistes. Le nom du patron amusait les amateurs : comment un type qui s’appelle Vérité peut-il vendre tant de « faux » ? La discussion sur l’authenticité ne date pas d’hier. En 2007 encore, mis en présence d’une sculpture africaine, le bourgeois ne se demande pas si elle est belle, émouvante ou intéressante, mais si elle est « authentique ». Pierre Vérité était bizarre : le marchand d’art africain le plus célèbre du monde depuis 1920, malgré de brefs séjours au Mali, connaissait peu l’Afrique. Il baragouinait deux ou trois mots de dioula, point final. C’est pourtant ce Monsieur qui a vendu à Giacometti, Matisse, Picasso, de Vlaminck, etc., les sculptures africaines qui les ont inspirés.
Les Vérité (Claude a succédé à son père, Pierre) incarnent l’aspect le plus noble de cette histoire qui reste à écrire : celle du marché de l’art africain à Paris et de son influence considérable sur l’histoire de l’art en général. Ibrahim n’en connaît rien, même s’il est acteur et témoin privilégié de sa phase récente : l’arrivée massive sur le marché occidental de sculptures animistes venant des régions où le monothéisme encourage les Africains à s’en débarrasser au plus vite. Pierre Vérité disait à 90 ans :  »Mon cher, pourquoi risquer d’attraper la malaria ? Ils font tous la queue devant chez moi. » Et c’était vrai. Vérité, comme Ibrahim un demi-siècle plus tard, ne vendait quasiment que des masques et sculptures, souvent extraordinaires, que venaient lui vendre des Africains convertis aux religions des Blancs et pressés de se défaire de ces « fétiches » dangereux ou inutiles, qui avaient échappé à la destruction exigée par les imams ou les pasteurs.
C’est pourquoi il me semble absurde de considérer l’exportation du patrimoine artistique africain comme un mal en soi. Est-il plus légitime qu’il soit détruit sur place que conservé ailleurs ? En tant qu’athée je n’ai pas d’opinion sur les motivations religieuses des uns ou des autres mais je n’aime pas le mépris de la plupart des gens, en Afrique ou ailleurs, pour les œuvres des ancêtres. Je me réjouis du fait que le patrimoine artistique de l’Afrique, plutôt que d’être détruit ou méprisé, se retrouve enfin au top du marché de l’art mondial, grâce à des gens comme Malraux, Lebeuf, Niangoran, Ibrahim ou Vérité.
Vérité se vantait d’avoir vendu plein de « faux » à Picasso. L’an dernier à Drouot, la vente posthume de sa collection privée a battu le record mondial du marché de l’art africain. Faut-il s’en réjouir ? À chacun son avis, pour ma part je pense que, dans son genre, Vérité a contribué plus que bien d’autres à l’enrichissement de l’Afrique. Je le trouve plus respectable que la plupart des « dirigeants africains ». J’ai admiré pendant des années ce vieillard enfoui dans un fauteuil très inconfortable, toujours enrhumé, qui passa sa vie jusqu’au dernier souffle à vanter passionnément les mérites de tel ou tel objet sculpté jadis avec amour par un artiste africain dont il ne savait rien. J’ai vu Lebeuf pleurer en parlant des Sao et du pillage du Musée de N’Djamena. J’ai vu Malraux s’étrangler peu avant sa mort devant « sa » statue dogon. J’ai vu Niangoran Bouah trembler en décrivant la misère des musées ivoiriens, sans rien me dire de tout ce qu’il avait mis à l’abri chez lui. J’ai vu enfin mon pote Ibrahim émerveillé, exalté par cette statuette koulango qu’il a finalement réussi à me vendre. Le petit Sénoufo m’a fait craquer, et je suis passé de l’autre côté.
Je ne pense plus qu’il soit légitime de tirer à boulets rouges sur les amateurs, collectionneurs et marchands d’art africain en général. Il faut bien sûr combattre à tout prix et criminaliser sans pitié le pillage et le trafic des objets antiques, archéologiques, de tout ce qui est exhumé du sol africain. L’enjeu est absolument capital pour les futures générations : si on détruit ces traces, elles ne pourront jamais connaître l’histoire du continent, de leurs ancêtres, leur histoire.
Il faut aider aussi les jeunes Africains à comprendre que tout ce que leur laissent leurs parents et aïeuls est précieux pour eux et pour toute l’humanité : un chant, un conte, un genre ou un instrument musical, un certain type d’objet, etc. Il faut les inciter à refuser la destruction immédiate et systématique de leur culture par des religions étrangères qui s’imposent par l’argent. Il faut sauver pour la postérité le fabuleux patrimoine rituel, matériel, du polythéisme africain, et cela ne pourra se faire qu’avec l’aide des collectionneurs et des dealers du marché de l’art mondial qui contrôlent la majeure partie de l’héritage culturel africain. Autrement dit, c’est bien joli de parler de musées africains – ils existeront un jour, c’est sûr – mais leur contenu est ridicule, alors demain qui va les remplir ? Bientôt, quand l’Afrique sera unie et qu’elle voudra bien commencer à s’intéresser enfin un peu à son histoire et à son patrimoine, elle sera très contente de pouvoir faire appel aux « pilleurs ». Certains d’entre nous serons fiers d’avoir joué le rôle provisoire de « conservateurs ».

///Article N° : 6731

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