Pourquoi je ne suis pas sur la photo ?

Un album jeunesse de Kidi Bebey et Christian Kingue Epanya.

Print Friendly, PDF & Email

A l’occasion d’un livre-images, « Pourquoi je ne suis pas sur la photo ? », Kidi Bebey et Christian Kingue Epanya, deux artistes camerounais résidant en France, se sont arrêtés un instant pour écrire et dessiner la même histoire pour le bonheur des petits. L’une apportait les mots, l’autre les images, matériau essentiel pour planter le décor, faire évoluer les personnages dans le tout…et nous charmer au fil des pages. Visitons leur travail.
Percer le mystère de la vie, voilà ce qui a servi de prétexte à ce bel album où Kidi Bebey et Christian Kingue Epanya capturent dans les mots et dans les images tout un réseau d’émotions, de couleurs, de paroles et de gestes essentiels à la vie, pour en peindre une toile saisissante de tendresse et de magie. Emotions, couleurs, paroles et gestes n’étouffent pas, ne cessent pas de respirer dans les mots et les images mais remplissent chaque page de vie. La page noue alors avec le lecteur un singulier dialogue.
L’écriture simple et belle de l’histoire colle bien au genre (Le livre peut être lu à partir de 04 ans), et le message est reçu comme un murmure, une confidence qui transmet et qui protège la beauté et l’amour. Les illustrations, belles et vivantes, aux couleurs chaudes et aux traits gracieux habillent admirablement le texte et rendent bien les attitudes, les émotions et les scènes d’un Cameroun « moderne » en devenir.
Paroles et illustrations sont choisies avec finesse, et mises ensemble comme des couleurs harmonieuses, sur la toile d’un grand peintre, qui captivent toute notre attention, transportent notre regard dans un pays qui comble notre soif de beauté. D’abord en suivant les lignes du tableau devenues pistes, puis comme si cet itinéraire ne correspondait plus au voyage comme quête du rêve, en empruntant les routes de notre imaginaire. Il nous reste alors une porte à franchir, celle qui donne sur le bonheur.
Mais avant de la franchir, passons par le doute, la peur, et les larmes de Titi, le petit narrateur et héros de l’album. Tout commence un dimanche matin. Tout le monde est assis autour de papa pour regarder l’album de photos de la famille. Titi remarque seul qu’il ne figure pas sur certaines photos… au début. Par exemple, il n’est pas sur les photos avec Grand-Pa, sur celles du mariage de grande sœur Etta. Il s’enfuit alors à l’autre bout de la cour, les larmes aux yeux. Pourquoi n’est-il pas sur les photos au début de l’album comme les autres ? Titi est décidé à le savoir, à percer le mystère. Mais le mystère est comme une ficelle sur laquelle nous devons tirer pour voir à l’autre bout, celui où se trouve la vérité. Tirons donc sur cette ficelle…avec Titi. A ses multiples questions, autant de tentatives pour savoir comment, lui, il en est arrivé là, à ce point de l’arbre généalogique de la famille, ni Dina, sa sœur, ni  » le gardien de la maison d’en face « , son ami, ni Monsieur Mballa, son maître, ne peuvent lui expliquer pourquoi il n’est pas sur les photos au début, ce que cela signifie, ne pas être né,  » Où est-ce qu’on est quand on n’est pas né. « .  » Mais c’est parce que tu n’étais pas encore là ! Tu n’étais pas arrivé, Titi ! Tu n’étais Pas né ! « , rit Dina.  » Titi, quand on n’est pas encore né, c’est que l’on n’existe pas « , lui répond Monsieur Mballa.  » Quand on n’est pas né, c’est qu’on ne vit pas « , lui dit  » le gardien de la maison d’en face « , son ami. Même Roseline sa voisine de classe ne comprend rien à son problème :  » Dans ta famille, tous tes frères et sœurs sont grands : ils sont nés avant toi. Tu es le plus petit. Tu devrais être content. Tout le monde s’occupe de toi. Moi, j’aimerais bien avoir des frères et sœurs. « . Seules, les paroles sages et apaisantes de Grand-Ma précisent les frontières entre la Vie et la Mort, qui est un peu comme un départ, entre les Vivants et les Morts dont nous devons garder  » les bons moments qu’on a passés ensemble «  dans notre mémoire, pour éviter que le temps n’efface leurs paroles et ne jaunisse leur image.
Mais le mystère n’est toujours pas résolu. Heureusement qu’il nous reste encore un bout de ficelle dans les mains. Tirons dessus. Enfin des mots de papa commencent à l’élucider. Il explique à Titi des choses  » qui regardent plutôt les grandes personnes «  :  » Ta mère et moi, on s’aime. Alors, comme les autres étaient grands, on a eu envie d’avoir encore un tout petit bébé à aimer. « . Ces mots, égrenés avec une grande douceur, ont le pouvoir d’apaiser le petit garçon… Le temps d’une nuit. Je voudrais m’autoriser une pause ici pour observer que ces paroles du père me semblent invraisemblables si nous considérons que ce père est Camerounais et que l’histoire se déroule au Cameroun (Les noms des personnages, l’architecture des habitations, le paysage composé entre autres de bananiers et de papayers nous le confirment). Trop tendres, elles ne tiennent pas dans un registre affectif, purement camerounais, de la relation, distante, qui lie le père à son fils. L’auteure à mon avis n’a pas réalisé un déconnexion totale, et nécessaire, de sa culture française afin de faire dire à son personnage, Camerounais, des paroles qui contrastent moins avec la réalité dans les rapports père/fils dans une société camerounaise. Mais on peut la comprendre : née en et vivant en France, elle écrit à l’interface de deux cultures, camerounaise et française, deux héritages qui rattrapent son écriture. Continuons notre lecture. Le lendemain, Titi recommence la quête de ses origines. Et c’est à sa mère qu’il s’en remet cette fois.  » Papa a dit qu’avant, j’étais dans ton ventre. Alors, on ne peut pas me voir sur toutes les photos. Mais avant ton ventre, j’étais où ? « , demande-t-il. Encore un tout petit effort. Tirons sur le tout petit bout de ficelle qui nous reste encore dans les mains. Et hop ! Les paroles de maman achèvent de le rassurer et dissipent toutes ses inquiétudes :  » Tu étais quelque part dans mon esprit. Comme une idée joyeuse. Tu étais mon secret et mon amour. Je savais que tu serais beau et gentil. « . Ouf ! Enfin nous voilà arrivés au bout de la ficelle, au bout du mystère, nous avons franchi cette porte. Et nous sommes riches d’amour, riches de connaître la frontière entre la Vie et la Mort, de savoir où commence le joli chemin de la Vie, riches d’une lumière qui a dissipé nos doutes et nos peurs.
Une question, vous êtes-vous vu sur les photos de famille…au début ? Sinon ne vous inquiétez pas.  » Vous étiez quelque part dans l’esprit de mère. Comme une idée joyeuse… « . Déroulez vous-même l’autre bout de votre mémoire pour deviner le reste de ces paroles qui nous rattachent à la vie, fixent nos repères.
Et s’il vous arrive de raconter cette histoire, laissez quelques mots bien cachés dans un coin…pour garder le secret de grande sœur Etta. Elle est arrivée avec son mari, à quelques lignes de la fin de notre histoire, juste au moment où on s’apprêtait à tourner la dernière page Elle attend un bébé.  » Mais chut ! Il ne faut pas le dire. C’est encore un secret. « . Sur lequel le livre se referme, après nous avoir raconté avec ses mots et ses images un moment d’une enfance qui ressemble à la nôtre.

///Article N° : 3022

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire