Premier de la classe, de Stéphane Ben Lahcene

Le grand roman de l'intégration indolore

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En sortie le 10 juillet 2019 sur les écrans français, le premier long métrage de Stéphane Ben Lahcene se veut une comédie à la fois grand public et sociale. Il n’est pas sans ambiguïtés.

C’est une idée de comédie : quand on a un père qui exige l’excellence par la trique, pourquoi ne pas trafiquer les bulletins pour être premier de la classe ? Vient alors logiquement le moment où le père va vouloir rencontrer les profs… Et voilà qu’Abou, 14 ans, mobilise son milieu pour monter le canular jusqu’au bout : faux locaux, faux profs. Fallait-il un Noir ? Il fallait que le père soit dupe : on prend un Africain. Même s’il sait réagir, il a trop le nez dans son boulot pour pouvoir vérifier. Pour faire plus vrai, on dit qu’il est malien, c’est plus proche historiquement, même si le choix du casting s’est porté sur un Congolais, l’excellent Pascal Nzonzi. On le laisse rouler des yeux comme il a montré qu’il sait le faire dans Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ?, ça fait africain. Et on lui attribue des sentences toutes faites pour faire sage. Et on le campe à la fois généreux et bourru. On en fait donc un cliché bien fabriqué pour incarner un père de famille qui tient au carreau ses fils pour qu’ils réussissent, ce qu’ils se gardent bien de faire. C’est ce qu’on appelle une éducation intégrante : le propre de l’éducation africaine, non ?

Si le film ne tombe pas dans le mépris, c’est qu’il se situe entièrement du point de vue d’Abou, pour qui la couleur de peau ne joue aucun rôle. Il est tout simplement un gamin qui tente ce qui reste à ceux qui sont confrontés à la violence de l’autorité : la ruse. Joué par Mutamba Kalonji (tout aussi peu malien avec un patronyme aussi congolais), il est vif et très présent à l’écran, un Omar Sy en puissance. La dimension sociale est présente, sans pour autant se faire critique : le père est un ouvrier immigré qui en a bavé et se démène pour intégrer sa famille noire dans une société blanche en cherchant à l’aguerrir face aux duretés de la vie. « Moi, j’ai quitté la misère avec mes pieds, dit-il à Abou. Toi, tu vas la quitter avec ta tête. Tu es ma fierté ». A condition bien sûr… d’être premier de la classe pour un jour être président !

Reste ainsi une intrigue improbable mâtinée de romance puisqu’Abou tente de conquérir une belle blonde bien blanche. L’humour est là, mais en filigrane, concurrencé par la lourdeur du dispositif et la voix off d’Abu qui dit tout ce qu’il pense et explique ses stratégies des fois qu’on n’aurait pas saisi. Cela n’empêche pas parfois une certaine tendresse de faire surface dans les rapports père-fils ou avec la mère de la copine qui se trouve être la prof principale d’Abou et qui elle, n’est pas dupe ! (Michèle Laroque, parfaite dans le rôle).

Au final, une comédie consensuelle qui se laisse regarder sans accrocs, et qui plutôt que de creuser les clichés sur lesquels elle est construite semble banaliser la question de la couleur dont personne ne fait grand cas. Mais ils sont pourtant là, les clichés : cette nonchalance ne les ancre-t-elle pas ? A jouer avec le feu, on finit par se brûler… Car à quoi bon les convoquer si on ne cherche pas à les déconstruire en introduisant un minimum de complexité ? Si ce n’est de se rejouer une fois encore, à la manière d’Intouchables, le grand roman de l’intégration sans problème.

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