Renouveler le regard sur les migrations :

L'Atlas e-Diaspora

Entretien de Caroline Trouillet avec Dana Diminescu
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L’Atlas e-Diaspora, fruit du travail de plus de quatre-vingts chercheurs et ingénieurs à travers le monde, est une recherche unique ouvrant de nouvelles voies d’investigation sur les réseaux des diasporas sur le web. Vaste corpus de huit mille sites de migrants observés dans leurs interactions et archivés, l’Atlas e-Diasporas se présente sous différents supports : cartes imprimées, applications smartphone et sites Internet. Dana Diminescu, enseignante, chercheur à Télécom Paristech, directrice scientifique du programme de recherche TIC Migration à la Maison des Sciences de l’Homme, et coordinatrice de l’Atlas, revient sur le cheminement de ce projet.

L’Atlas e-Diaspora peut être consulté en ligne depuis le 23 mai. En quoi consiste ce projet ambitieux ?
C’est un atlas avec une approche géopolitique du web. Il s’agit d’un inventaire des diasporas en interaction sur la toile et permet ainsi d’observer et d’analyser les réseaux de migrants sur Internet. Il rassemble huit mille sites qui dessinent une trentaine de diasporas d’Europe, d’Asie et du Maghreb. Chacune est représentée sous forme de cartes, consultables sur Internet et sur un atlas imprimé. Pour cela, plus de quatre-vingts chercheurs et ingénieurs ont extrait des corpus de sites institutionnels, associatifs et blogs dont les contenus sont produits par ou pour des migrants, les ont cartographiés, puis archivés. On peut ainsi observer les dynamiques de ces réseaux, analyser la manière dont les migrants occupent le territoire du web et voir quels types de rapports se maintiennent avec les pays d’origine.
Une e-diaspora est-elle simplement le miroir d’une diaspora physique ou bien reflète-t-elle une autre réalité ?
Elle en est le miroir partiellement. Les modes de géolocalisation, d’organisation et d’interaction d’une diaspora physique et d’une e-diaspora sont très différents. Le web ne suit pas la démographie, et sur la toile, le collectif se forme et interagit par adhésion, par la citation.
L’exemple de l’e-diaspora égyptienne, observée dans le contexte du Printemps arabe, est aussi assez intéressant en ce sens…
Oui, la définition de la migration égyptienne en tant que diaspora a souvent été débattue. Marta Severo et Eleonora Zuolo, les deux chercheurs qui ont travaillé sur cette e-diaspora, ont trouvé très peu de réseaux de sites de migrants égyptiens au début des recherches. Mais, au moment de la révolution, ils ont réussi à identifier un collectif diasporique à partir de la mobilisation d’Égyptiens pour leurs droits de vote sur Twitter. Ainsi, cette recherche a permis de voir l’émergence d’une communauté égyptienne transnationale mobilisée autour d’une cause commune.
Vous vous penchez depuis longtemps sur l’évolution des mobilités migrantes en lien avec le développement des nouvelles technologies. Quel cheminement scientifique vous a guidé vers cet atlas, depuis la publication de votre premier article sur l’émergence des frontières informatiques (1), en 2001 ?
Cet article présentait une recherche sur les connexions entre nouvelles technologies et dynamiques migratoires depuis les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. À cette époque, on n’avait pas du tout de plates-formes, de réseaux de migrants constitués sur le web. Maisavec l’émergence des nouvelles technologies, les États-nations ont compris qu’ils avaient là un précieux outil de contrôle des flux migratoires. Des frontières « informatiques » se mettent alors en place, comme le système de délivrance des visas. Désormais la frontière n’est plus sur le territoire physique, elle est sur l’écran. Pour parcourir un espace et arriver dans un pays étranger, il faut passer par ce filtrage informatique, il faut « être propre dans l’ordinateur ». Les migrants développent alors toutes sortes de débrouilles pour échapper à ces frontières virtuelles. Je cite toujours cette phrase d’un migrant qui illustre très bien cette réalité : « Ils m’ont cherché sur l’écran, ils ne m’ont pas trouvé, alors ils m’ont laissé passer ». Et puis il y a eu l’arrivée massive du téléphone mobile : instrument de base de communication, de sécurité, d’intégration…
… ce qui vous a amené progressivement à dessiner cette figure du « migrant connecté », acteur d’une culture du contrôle, mais aussi d’une culture du lien et de la mobilité.
Oui, comme toujours, c’est le terrain qui m’a poussé vers cette nouvelle figure du migrant « connecté », qui est quelqu’un d’équipé. L’usage du téléphone mobile a permis aussi aux migrants en situation précaire de circuler tout en gardant le contact et par ce fait a significativement modifié les mécanismes d’insertion sociale. Être connecté est un facteur d’intégration à tous les niveaux, c’est ne pas tomber dans la marginalité, exploiter des opportunités, être vu. On est riche ou pauvre selon son capital d’accès et de connexion. Des associations comme Emmaüs l’ont bien compris en distribuant des cartes téléphoniques et des puces. Combien de vendeurs de journaux de rue roumains ont pu s’en sortir grâce à l’aide d’un ami qui leur a donné un téléphone portable, qui les a aidés à ouvrir leur premier compte bancaire pour déposer un chèque ? Le téléphone est aussi un instrument stratégique de lutte. La mobilisation des sans-papiers de Saint-Bernard (2) à Paris a connu une tout autre dimension une fois que le syndicat Sud-PTT est intervenu pour fournir aux délégués des téléphones portables, à la place des talkies-walkies utilisés dans la coordination traditionnelle des manifestations de rue. Le téléphone portable permet de rester en relation avec ces personnes qui ont aidé le migrant dans son parcours, il donne vie à cette intégration anonyme que j’appelle l’intégration par le bas.
Si les technologies transforment les modalités d’intégration dans les pays d’accueil, comment influencent-elles aussi le rapport des migrants à leur pays d’origine ?
Le lien virtuel permet aux migrants, aujourd’hui bien plus qu’avant, d’être présent auprès de la famille restée au pays. Ce lien avec le pays d’origine a toujours été fort, mais il ne se pratiquait pas d’une manière quotidienne telle qu’il se pratique aujourd’hui, et c’est un grand changement dans la vie d’un migrant. Parce qu’on n’est plus devant une communication qui supplante l’absence, on est dans le partage d’un quotidien, notamment avec l’usage des webcams. Les rituels familiaux restent les mêmes, un couple séparé va pouvoir se parler chaque soir, on peut appeler les parents tous les samedis, faire les devoirs avec les enfants. D’ailleurs, plus les possibilités de retour sont réduites, plus les communications sont riches.
Je montre souvent cette image de l’univers-maison d’une famille Philippine à Paris : l’écran d’ordinateur, au centre de la pièce, donne accès à leur maison de Manille. C’est comme une bulle qu’on transporte avec nous et qu’on peut recréer grâce aux nouvelles technologies. On pourrait me demander, est-ce une forme de ghettoïsation ? Non c’est plutôt une base de sécurité d’où l’on peut partir pour revenir ensuite, mais qui ne ferme pas la porte vers l’univers à explorer ici.
Est-ce qu’on peut dire alors que cet usage des nouvelles technologies, qui suppose plus de fluidité dans les circulations et permet aux migrants de multiplier les réseaux, les arme davantage face aux dispositifs de contrôle des institutions ?
Oui mais ces réseaux, ces communications, sont aussi autant de traces qui permettent aux institutions de contrôler les flux migratoires. À ce sujet, les pratiques institutionnelles des pays d’origine sont très intéressantes. L’État philippin, notamment, a conçu une carte qui fait office de passeport, de carte bancaire, de carte Vitale, de carte électorale. Un corridor de services pour ses ressortissants qui lui permet aussi de gérer les transferts d’argent.
Si les autorités ont beaucoup investi dans les instruments de contrôle comme le passeport biométrique, la Commission européenne accepte aussi que les nouvelles technologies soient une voie d’intégration à valoriser, depuis la déclaration de Riga de 2006 visant à réduire la fracture numérique. Une première étude sur l’intégration des migrants par les nouvelles technologies a notamment été lancée par la Commission il y a quatre ans, de nombreuses applications sont développées pour accompagner les migrants dans leur parcours d’intégration et les appels d’offres se multiplient sur le sujet.
En vous intéressant au migrant connecté, acteur de lien, vous vous inscrivez à contre-courant de toute une tradition de la sociologie française qui ne voyait le migrant qu’à travers l’expérience de l’exil et du déracinement. Est-ce aussi l’ambition de ce projet, faire évoluer les représentations sur la migration ?
Je pense en effet que la figure du migrant déraciné n’est plus d’actualité et qu’elle fait place à une autre figure du migrant, qui est le migrant connecté. La sociologie de l’immigration s’est construite sur l’image du migrant coupé en deux, ni d’ici ni de là-bas, qui n’arrive pas à s’intégrer dans le pays d’accueil, souffrant de cette « double absence » comme le disait Abdelmalek Sayad (3). Or aujourd’hui, on est bien plus dans la présence connectée que dans l’absence.
Mais je m’inscris autant en rupture qu’en continuité avec cette vision épistémologique. Abdelmalek Sayad aurait lui aussi fait ce pas vers la sociologie du migrant connecté. La double absence est une réalité qui a existé, simplement aujourd’hui on est devant un personnage qui fabrique différentes formes de présences à distance grâce aux nouvelles technologies. Souvent, on me demande : mais quelle différence alors entre le migrant connecté et tout le monde connecté ? En effet la distance est moins évidente quand on regarde les faits.
Vous avez commencé votre parcours d’études en Roumanie dans un tout autre domaine, la physique, avant de faire toute votre carrière de sociologie en France. Ce parcours a-t-il influencé votre regard de chercheur sur la migration ?
Non, c’est ce que j’ai pu observer sur le terrain qui m’a influencé. Je viens de Timisoara, et jeune, j’ai vécu la révolution de 1989, j’ai gagné ma liberté dans la rue. J’étais coupée du monde et tout à coup, quand je suis sortie de cette bulle, j’ai pris « le social » directement dans la figure, j’ai dû changer de lunettes, renverser mon regard sur la société et je me suis passionnée pour ce social. Je n’ai jamais eu le projet de faire de la sociologie, la sociologie est venue à moi spontanément, je l’étudie pour la créativité. Je n’ai pas non plus commencé mes études en migration en pensant au migrant connecté. Je suis arrivée à m’interroger sur les nouvelles figures du migrant à partir du terrain, lorsque dans les années quatre-vingt-dix j’ai vu apparaître l’arrivée massive du téléphone portable et que j’ai étudié les débrouilles des vendeurs de rue Roumains. Eux, ils avaient le téléphone portable et ils ont réussi à sortir de la rue. C’est par le terrain que j’ai compris l’enjeu d’archiver les traces que laissent les migrants sur Internet, et que l’histoire de l’immigration s’écrirait à partir de ces traces dans l’avenir. Je me suis donc associée avec des ingénieurs qui ont conçu des outils pour ouvrir de nouveaux terrains d’investigation, suivre ce transfert de la mémoire des migrations vers des supports informatiques.
Quel usage souhaitez-vous faire de l’Atlas e-Diaspora ? Comment ce travail peut-il être diffusé au-delà du milieu scientifique ?
C’est un projet en devenir, un objet ouvert qui donne la possibilité de voir comment les migrants se connectent entre eux et permet d’enrichir les archives. Mais les cartes des e-diasporas ne sont que des instruments qui donnent des tendances, des directions qu’il faut ensuite confronter avec le terrain et analyser. Je le vois comme un instrument de travail et de compréhension sur le web, une nouvelle méthode de recherche qui va être enseigné dans les écoles.
Pour aller plus loin : [www.e-diasporas.fr]

1. « Le « système D contre les frontières informatiques », Hommes et migrations : Europe, ouvertures à l’est, n° 1230 de mars-avril 2001.
2. Le 18 mars 1996, trois cents Africains occupent l’église Saint-Ambroise à Paris pour demander leur régularisation. Quelques mois plus tard, lorsque la police les expulse, ils s’installent à l’église Saint-Bernard.
Voir « L’usage du téléphone portable par les migrants en situation précaire », Revue Hommes et migrations : Migrants.com n° 1240, septembre-octobre 2002.
3. Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil (Coll. Liber), 1999, 438 p.
///Article N° : 10892

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Dana Diminescu




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