Revue Genesis : Afrique – Caraïbe

"le temps de l'écriture en train de se faire"

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Cette somptueuse revue (1) qui se présente comme un volume grand format, émane d’un groupe de chercheurs en littérature qui s’intéressent moins aux textes publiés qu’aux manuscrits qui ont précédé ceux-ci. Ce qu’ils nomment les « avant-textes » désigne les tapuscrits, les fiches préparatoires, les brouillons ou les notes griffonnées, la correspondance avec des proches ou l’éditeur. Cette documentation, qu’il faut parfois débusquer dans les familles ou les archives, parfois sauver de justesse, permet de comprendre et de suivre au plus près le travail de l’écrivain. Cette approche critique combat l’idée reçue du simple « génie » qui ferait brusquement surgir des chefs-d’œuvre chez des êtres doués. Elle met en évidence le travail, les hésitations, les alternatives bifurquées entre les versions qui précèdent l’état final, itinéraire différent pour chaque écrivain. Discipline encore récente (années 1970), la critique génétique aboutit à des « portraits d’auteurs à l’ouvrage » et permet d’entrer, non dans le toujours mystérieux et fascinant moment du surgissement du mot ou de l’image, mais dans « le temps de l’écriture en train de se faire ». Elle peut se développer plus facilement dans les pays où les fonds d’archives sont accessibles et bien entretenus : la Suisse, la Belgique, le Québec et la France ont ainsi une certaine avance avec des études d’œuvres importantes déjà publiées (sur Ramuz, Flaubert, Jules Verne, Proust, Zola…) et des dépôts continus (BNF, bibliothèque Jacques Doucet, IMEC en France) ainsi qu’en témoigne une rubrique de cette revue.
Ce numéro spécial est consacré aux écrivains issus de pays où une telle tradition de conservation n’existe pas bien que les quelques travaux d’approche génétique les concernant sont récents. L’article d’ouverture de Dominique Combe souligne que cette démarche participe d’une entreprise de patrimonialisation utile à l’édification des littératures nationales et donc à la construction des identités si bien que l’enjeu du sauvetage et de l’analyse des archives d’écrivains ne serait plus seulement intellectuel et universitaire mais bien institutionnel (le mot « politique » n’est pas écrit). Malgré cette importance, il souligne que la critique postcoloniale, anglophone surtout, s’est peu ou pas intéressée à l’approche génétique, focalisée sur les contextes d’écriture et sur les réseaux d’appartenance des écrivains, en restant ainsi à une critique idéologique externe au texte proprement dit. Le présent numéro représente donc un événement avec des contributions sur des auteurs africains, malgache et antillais rendues possible par les archives de leurs éditeurs ou la découverte récente de nouveaux manuscrits. Jean-Pierre Orban compare les diverses versions de L’État honteux (1981) et Machin la Hernie (version initiale mais publiée en 2005) du congolais Sony Labou Tansi grâce à sa correspondance avec son éditeur. Nicolas Martin-Granel, sur le même auteur, compare des textes au titre identique encore inédits lus dans des cahiers retrouvés au Congo. Patrick Corcoran et Jean-Francis Ekoungoun analysent l’avant-texte du Soleil des indépendances de Kourouma à partir des archives de son premier éditeur au Québec. Serge Meittinger, grâce au contenu d’une malle récemment retrouvée par la famille du poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo mort en 1937, propose de retracer l’émergence d’un poème et du processus de création de celui qui reste un fascinant personnage. Du côté des Antilles, les études portent sur Aimé Césaire et Frankétienne. Sur le premier, Alex Gil propose un travail en ligne et Dominique Rudelle et René Hénane la présentation d’un nouveau manuscrit retrouvé après la mort du poète. Sur le second, Jean Jonassaint présente la comparaison de versions d’un extrait de Dezafi (roman publié en créole en 1975, en français à Port-au-Prince en 1979, à Paris en 2000) pour plaider en faveur d’éditions génétiques qui montreraient comment écrivent les Haïtiens, entre deux langues et deux continents. La transcription d’entretiens avec Henri Lopès et Édouard Glissant permet d’entendre des auteurs parler des étapes de l’écriture et de l’état de leurs manuscrits. Tous les articles sont accompagnés de fac-similés des manuscrits étudiés si bien que le lecteur peut s’initier aussi à cette approche qui a une émouvante dimension concrète, visuelle. Comme les participants du séminaire de l’équipe « manuscrit francophone » d’où sont issus ces travaux, il est invité à entrer dans l’intimité des auteurs. Une telle plongée dans les avant-textes, véritables « coulisses » littéraires, modifiera durablement le regard sur tous les textes ! Les responsables de ce dossier, Daniel Delas et Claire Riffard, ont esquissé, les premiers, une « cartographie des études génétiques francophones » et mis en évidence l’intérêt, parfois l’urgence, de sauver des fonds d’archives jusque-là peu valorisées. Leur caractère passionnant n’est désormais plus à démontrer.

1. Revue Genesis, Revue internationale de critique génétique, n° spécial « Afrique-Caraïbe », n° 33/11, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, 2011, 208 p.28 décembre 2011.///Article N° : 10560

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