Sculpteurs contemporains du Zimbabwe

Entretien de Virginie Andriamirado avec Olivier Sultan

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Contrairement au cliché qui veut que tout ce qui vient d’Afrique soit ancestral, la sculpture zimbabwéenne, très cotée en occident et particulièrement dans les pays anglo-saxons, est née il y a 40 ans à l’initiative du britannique Frank McEven. Alors directeur de la National Gallery of Salisbury (actuelle Harare), il encourage, dès la fin des années cinquante, en plein régime de l’Apartheid, les artistes noirs à travailler la pierre et à valoriser leur culture shona. De grands sculpteurs se sont ainsi imposés au niveau international tels que Nicolas Mukomberanwa, Henry Munyaradzi et John Takawira. La sculpture contemporaine du Zimbabwe abusivement appelée « sculpture shona », a tendance cependant à être enfermée dans un cliché d’art communautaire.
Olivier Sultan, un Français installé au Zimbabwe depuis 10 ans, dirige à Harare et à Paris l’espace Pierre Gallery, dont le travail consiste à mettre en avant l’individualité des artistes africains contemporains, notamment celle des sculpteurs du Zimbabwe. Entretien.

Pourquoi cette non reconnaissance de l’individualité des artistes ?
Les gens ont tendance à penser que tout ce qui vient d’Afrique est anonyme. De nombreux espaces d’exposition ont mélangé à tort artisanat et art, ce qui n’a pas favorisé l’individualisation de l’artiste. Le respect des artistes en tant que tels passe par la reconnaissance de leur individualité. Arrêtons de raconter des histoires sur les prétendus aspects traditionnels ou mythologiques de leur travail quand eux-mêmes n’y attachent pas plus d’importance que cela. Ils se nourrissent certes de leur culture, mais au-delà de ça, ils voyagent, exposent à l’étranger et en ont assez d’avoir une étiquette ethnique avant même que leur nom soit cité.
Pourquoi l’art africain contemporain a-t-il tant de mal à s’imposer, particulièrement en France ?
Il y a plusieurs facteurs. Concernant la France, les clichés de l’Afrique francophone ont tendance à limiter l’art africain à la tradition des masques et des statuettes en bois. De plus, le préjugé – post colonialiste – d’une Afrique où tout est bon marché, fait qu’on a tendance à penser qu’une oeuvre issue de ce continent a peu de valeur.
Et surtout, il y a un vide conceptuel autour de l’art contemporain africain. Il faut répertorier les oeuvres, faire des biographies, exprimer la pensée de l’artiste. Cela donne de la crédibilité à son travail et contribue à vaincre les réticences des galeries et musées occidentaux. C’est dans ce sens que nous travaillons.
Quelle est la condition des artistes au Zimbabwe ?
Elle est assez atypique concernant les sculpteurs les plus connus. Ils sont une vingtaine à bien vivre de leur travail et certains sont parmi les plus riches du pays. Il y a beaucoup de galeries et de collectionneurs sur place et certaines oeuvres se vendent à des prix élevés. Cependant, pour l’homme de la rue, la reconnaissance de l’artiste passe plus par l’évaluation de ses richesses matérielles que par la considération de son travail.
Comment travaillent ces artistes ?
Tous travaillent sur la serpentine, pierre dure que l’on trouve en grande quantité dans le pays. Chaque artiste a sa texture qui est un peu sa signature. Certains conservent la pierre brute, d’autres passent une couche de cire, enlèvent l’écorce ou encore laissent des traces d’outils comme Colleen Madamombe ou Anderson Mukomberanwa. Le fait de se démarquer par la texture fait partie de la recherche et de l’évolution des artistes. Il y a toujours chez eux la fierté d’appartenir à une culture. Mais ils se sont peu à peu détachés d’un contenu figuratif, plaqué sur une illustration de la tradition, pour se concentrer sur une problématique de recherche épurée.
La légende veut que ces artistes soient issus du village de sculpteurs de Tengenenge. Est-ce encore vrai ?
Historiquement, le village a son importance car beaucoup d’artistes y ont débuté et ont pu continuer à y travailler pendant la guerre. Mais ce site très touristique ne produit plus qu’un « artisanat d’aéroport ». Tous les grands qui sont passés à Tengenenge en sont partis.
Y a t-il des femmes parmi les sculpteurs ?
Les femmes se sont mises à la sculpture ; non sans mal car la société est encore machiste et il est mal vu pour une femme d’être artiste. Certaines, mariées à des artistes, subissent la jalousie de leurs époux parfois moins talentueux. Les plus connues, Colleen Madamombe et Agnès Nyanhongo, rivalisent avec les plus grands. Chacune à sa manière dénonce la condition de la femme.
Sont-elles plus engagées que les hommes ?
On pourrait en effet reprocher aux sculpteurs sur pierre de ne pas traiter de front les thèmes politiques et sociaux. Zephania Tshuma, d’origine dembele, est l’un des rares à le faire, mais lui sculpte le bois.
La relève est-elle assurée ?
De jeunes artistes, tels Zacharia Njobo, Lameck Bonjisi et Anderson Mukomberanwa ont émergé et se sont imposés.
Mais l’art du Zimbabwe n’est pas seulement limité à la sculpture sur pierre. De nombreux artistes travaillent sur d’autres matériaux et leurs oeuvres, peu représentées, mériteraient d’être reconnues.

Pierre Gallery
105, rue Mademoiselle
75015 PARIS
Tél. : 01.56.58.24.37///Article N° : 683

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Les images de l'article
Colleen MadamonbeA bright day © Peter Fernandes
Zachariah NjoboThinking About the Future © Peter Fernandes




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