Sur les traces de Toumaï, le premier Homme…

Carnet de route au Tchad de Tanella Boni

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Carnet de route de l’écrivaine ivoirienne Tanella Boni au Tchad, à l’occasion du Congrès des écrivains africains à N’Djaména.

Je suis allée au pays de Toumaï, j’ai vu, j’ai vécu. Nous habitons le creux de l’humanité, près de la Terre qui, ici, est poussière. Et nous avons du mal à décoller, comme si nous n’aimons pas prendre l’air, pour répondre à l’appel du soleil et du ciel. Pourtant, le soleil est toujours au zénith. Il ne cesse de briller que pour rendre à la nuit son manteau noir tacheté de lucioles étoilées et d’une lune qui, chaque soir, découvre un croissant encore inconnu. Ce pays s’étend à perte de vue, j’ignore si je l’ai rencontré…
Il va être deux heures du matin, ce dimanche. On attend devant des guichets. Je suis partie de chez moi il y a près de deux jours et deux nuits. Qui l’eût cru ? La police des frontières prend tout son temps. Cameroon Air Lines vient de nous larguer à N’Djaména, après bien des frayeurs à chaque décollage, à chaque atterrissage. Drôle d’avion tout de même, avec ces bruits insolites, inconnus des plus grands voyageurs. Trois escales interminables, de Douala à N’Djaména. Ici, il ne faut jamais être pressé, le cœur risque de se décrocher et ce serait bien dommage…
J’ai à peine dormi et me voilà à ce débat sur  » rives sonores « , compte rendu d’une expérience de résidence d’écriture par des écrivains d’horizons divers. Le soleil est au zénith, au  » village de Fest’Africa « , terrain vague occupé par des paillotes. Il y a de l’animation, la fête bat son plein et je constate déjà que téléphoner ne va pas être facile. Pays enclavé à tous points de vue. Fréquents délestages, l’internet est un luxe. Il faut parer au plus pressé : la survie. Je le sais, dès ce dimanche où je vais rencontrer ceux qui ont pris part à la fête depuis trois ou quatre jours, depuis qu’ils sont là.
Je découvre le Chari, ce fleuve qui fait corps avec la ville que je ne sens pas encore. Nous ne nous sommes pas encore rencontrés. Peut-être la rencontre tardera-t-elle à se faire, je le crains. Il y a trop d’interférences qui m’empêchent de sentir l’âme de cette ville. Chacun est, en effet, habité par l’idée du retour chez soi…
Lundi, le Congrès commence, sur des chapeaux de roues, sur les conflits et les violences en Afrique. Nous sommes sur des braises ardentes et nos mots le disent si bien. Comment parler de toutes ces horreurs qui nous encerclent ? Et de l’impunité qui règne ? Et de toute cette jeunesse instrument entre les mains de causes inavouables ? Les autres jours de la semaine, les braises ne seront pas moins ardentes, à propos du sida, à propos du Rwanda, à propos de la mondialisation.
Mercredi soir, un des notables de la ville, homme de lettres à ses heures, nous invite chez lui. Un palace, dans un quartier où règne la misère. Ce sont des humains qui vivent là, je le crains. Comme partout ailleurs, en Afrique. Je ne sais plus à quoi servent tous les projets sur le développement et la lutte contre la pauvreté. Tous les milliards engloutis chaque année, toutes les études savantes des experts, pendant que l’environnement se dégrade de jour en jour, que le milieu de vie est encerclé par des tonnes de sachets en plastique noirs ou transparents. On pourrait écrire tout un traité sur la pollution par le plastique en Afrique. Le paysage que je traverse ce soir et ceux que j’ai déjà vus, dès le premier jour, sont dignes d’un film de Djibril Diop Mambety (je pense au Franc). Le repas est une vraie fête. Plateaux déposés à même des tapis d’orient. Mets succulents autour desquels, à tous les étages de cette résidence, nous nous asseyons en cercle, par groupes de six ou sept et mangeons, comme il se doit, avec la main. L’hospitalité a tous ses droits, rien ne manque à l’accueil. Les langues se délient. Les amitiés se confortent. La soirée se termine tout en beauté. Nous sommes debouts sur les marches de l’escalier. Nous sommes debout des étages au rez-de-chaussée où Ernest Pépin déclame quelques extraits de Africa-Solo, poème écrit en 2000, juste après son passage à Abidjan, à notre Festival de poésie. Marie-Célie Agnant continue avec le conte…
Et puis ce jeudi, jour d’hommages à nos illustres disparus : Léon-Gontran Damas, Alioune Diop, Senghor, Mongo Beti… Et puis ce jeudi, d’autres paroles fortes, cette lettre ouverte de Yolande Mukagasana aux femmes et aux mères, cette déclaration sur la situation en Côte d’Ivoire. Un premier groupe part déjà, vers d’autres horizons. Les plus chanceux, sans encombres, vers un monde où les individus peuvent encore circuler, malgré tous les obstacles. Les soirées traînent en longueur, nonchalantes, comme le Temps.
Les débats se poursuivent parfois par des interviewes sur des chaînes de radio. La parole est reine, contradictoire, jamais unanime, heureusement…
Quelque chose me fait sursauter après ce périple. Une onde de choc qui me traverse le corps. J’étais en train d’oublier ce carnet de route et voilà qu’il me revient à l’esprit. Je sais qu’il ne me quittera plus. Désormais, je saurai que je suis allée au pays du premier Homme dont l’existence suscite bien des controverses. Toumaï,  » espoir de vie « , m’a-t-on traduit. Alors j’essaie de remonter la petite histoire. Je n’ai pas eu le temps de la filer jusqu’au bout et voilà que ce 6 novembre des bruits de mort me brisent les os en mille morceaux. La peine de mort existe donc dans ce pays qui veut clamer haut et fort  » l’espoir de vivre « . Et voilà que huit hommes dont sept à N’Djaména sont passés par les armes, ce 6 novembre 2003. L’horreur absolue. Et c’est peu dire…Je pense à Ken Saro Wiwa et à ses compagnons d’infortune, unis par le même destin tragique, en novembre 1995, il y a huit ans. Toutes nos protestations et pétitions sont demeurées lettres mortes…Il ne reste plus à nos peaux que la mémoire des disparus. Car il faut vivre après tout et par-dessus tout.

Par-dessus tous les obstacles qui nous rendent le Temps si dur à supporter. Ai-je parlé du Temps ? Oui, je l’ai écrit avec une majuscule, et pour cause ! Ce Temps dont je parle ici occupe le premier lieu, sur cette route que je ne connais pas encore, que j’apprends à explorer contre sable, vent et soleil, ce chemin si tortueux, comme s’il était celui d’un labyrinthe, inextricable par définition, est celui qui nous tombe dessus, que nous subissons au moment même où nous avons envie de circuler librement. La libre circulation des individus existe-t-elle en Afrique ? Question à poser en rapport avec l’élasticité du Temps. Le Temps, premier alinéa longuement commenté par Nocky Djedanoum de Fest’Africa, organisateur du nouveau Congrès des écrivains, le 27 octobre, dans la salle de conférences du ministère des Affaires étrangères. Le parterre de personnalités et de congressistes attentifs en a pris bonne note. Mais nous étions déjà dans la spirale de la perte de Temps. Cameroon Air Lines, cette compagnie tristement célèbre, avec son irresponsabilité notoire, était en train de nous démontrer que l’intégration de l’Afrique par la circulation des individus et des idées est un leurre, aujourd’hui et demain. Sacrée compagnie ! Qui nous réservait le meilleur des accueils pour la fin de notre séjour, ce séjour inoubliable… par la tonne de stress accumulé…Tchad ya guelbi (Tchad mon amour), je me souviens ! J’ai parcouru l’Afrique dans tous les sens, pendant trente heures, pour te rejoindre. Il m’aurait fallu trois heures si le continent que j’habite avait le simple souci de l’habiter ensemble, qui, à mon sens, commence par la libre circulation des idées et des personnes. Mais ici, que valent les idées et les humains ? Que valent toutes nos créations ? Je me le demande. Tant d’entraves pèsent si lourd sur nos têtes pendant que les politiques tiennent de si beaux discours ou divisent leurs peuples pour mieux régner… achètent des armes, instrumentalisent la jeunesse pour mieux asseoir leur pouvoir. Tchad ya guelbi, je dirai que je suis allée te voir et que j’ai vécu…
J’ai vécu la lenteur du Temps qui ne passe pas comme si jamais de ma vie je n’ai eu d’autre programme que de subir les brûlures du soleil, la poussière des rues et les affres du temps qu’il fait. Pourtant, en d’autres occasions, j’aurais trouvé un certain charme à cette vie à ras de terre, près de la dureté du sol et de la richesse du cœur des humains attentifs à ma présence. Et l’angoisse ressentie dès le premier jour, d’être au bout du monde, sans espoir de pouvoir rentrer chez soi, par la faute de Cameroon Air Lines, sacrée compagnie, incapable de donner même un morceau de pain à ses passagers, un verre d’eau, denrées aussi rares que la fréquence de ses vols ! Je sais que, pour vous, les humains que vous embarquez sont tous des moins que rien, poussières infimes, vents qui passent, sans corps, sans parole, sans esprit, malléables à merci. Grâce à vous j’ai compris pourquoi l’Afrique a vraiment du mal à décoller, pourquoi le temps réel n’existe pas, pourquoi les droits humains continuent d’être bafoués, sur le continent, du matin jusqu’au soir…De grâce, mettez la clé sous la porte et libérez une partie du Temps ! Tchad ya guelbi, j’allais te voir pour sept jours et je suis restée clouée au sol, absolument désespérée de devoir perdre tant de Temps, pendant deux semaines. Incapable de décoller parce que l’Afrique ne décolle pas encore. J’ai su, au Tchad, que j’étais au cœur de l’Afrique ; qui a dit que l’Afrique n’existe pas ? Je l’ai rencontrée près du fleuve Chari où les passeurs font la loi, où la contrebande est florissante, où la frontière n’existe que pour ceux qui respectent la loi. Tous les matins, enfermée dans ma chambre d’hôtel, dans cet hôtel où logent experts en développement et exploiteurs de puits de pétrole, où passent et repassent des jeunes filles qui ignorent royalement l’existence du sida malgré toutes les publicités qui foisonnent dans les rues, je voyais le Cameroun de l’autre côté du fleuve, frontière naturelle entre les deux pays. Et je méditais sur le sens de cette vie qui ignore toutes les lois écrites, qui vit au jour le jour, dans l’urgence, en dehors des pesanteurs du Temps afin d’attraper quelques parcelles de bonheur éphémère.
J’ai compris que ces pesanteurs dont je parle n’existent que pour ceux qui sont capables de rêver à aujourd’hui, à demain en se disant :  » demain, je serai encore là, j’espère bien, dans cette vie ! « . Je suis allée au cœur de l’Afrique, j’ai vu, j’ai vécu. Et je peux témoigner de ce que nous ne sommes pas encore sortis de la matrice du monde. Et pourtant, Dieu seul sait si toutes les pistes, sous toutes les latitudes, connaissent les empreintes de mes pas et l’envol de mes ailes !…
Nous ne sommes pas encore nés…Le berceau de l’Humanité est ici, dit la publicité. Est-ce une blague ? Non ! J’ai envie de me pencher sur ce berceau, de voir ce qu’il recouvre, qui y dépose le Temps, qui y sommeille…
Les discours sur la globalisation devraient tenir compte de cette régression dans le Temps. Ceux des nôtres qui sont venus et repartis par d’autres compagnies aériennes peuvent en témoigner. Faut–il dire, désormais, que le plus court chemin d’une ville africaine à une autre passe par l’ancienne puissance colonisatrice ? C’est la triste réalité, difficile à avaler, avec la pilule financière très amère qui l’accompagne…

En marge de ce nouveau Congrès des écrivains, comme pour briser l’enclave du Temps, pour mieux comprendre ses méandres, je me suis jetée à corps perdu sur les traces de Toumaï, le premier Homme, l’Ancêtre bien contesté de l’humanité, je ne l’oublie pas. Entre deux débats ou aux heures de repas, ma curiosité reprenait le dessus. Je menais l’enquête, très discrètement. Je notais, j’enregistrais des bribes de paroles qui me semblaient essentielles pour la recherche. Brigitte Senut, paléontologue avec qui j’avais eu un dialogue, à une table ronde, à l’UNESCO, un jour de mars 1996, m’avait ouvert le chemin vers cette science qui m’a toujours fascinée. Je me rappelle encore le crâne de Lucy commenté par Yves Coppens, il y a longtemps déjà. J’ai appris comment les scientifiques nomment nos ancêtres, qui ont toujours un petit nom, à côté du nom en latin langue savante, quelque chose comme un diminutif, un nom familier, à la portée du premier venu, nom qui parle à l’oreille de tous parce qu’il signifie quelque chose pour celui qui nomme, savant ou politique…. J’ai d’abord cherché la petite histoire de Toumaï. Je crois avoir trouvé une piste comme une légende à inscrire en note accompagnant la cartographie de cette découverte d’ossements datant de sept millions d’années.
Voici la version officielle de l’histoire. Toumaï a été découvert dans le désert du Djourab à 800 km au nord de N’Djaména en juillet 2001, par l’équipe du Professeur Michel Brunet. Un an plus tard, la découverte fut officiellement annoncée et Sahelanthropus tchadensis fut baptisé Toumaï. L’illustre ancêtre fut envoyé en exil à Poitiers. La bataille de la chronologie des ancêtres n’a pas encore pris fin. Certains paléontologues classent Toumaï dans la lignée des grands singes, tandis que pour ses découvreurs, il n’y a pas de doute, il présente les caractéristiques essentielles des hominidés. Pour mémoire, je dois rappeler qu’Abel, frère cadet de plusieurs millions d’années, fut découvert à Koro Toro (toujours dans le nord du Tchad) en 1995, par la même mission paléoanthropologique franco-tchadienne (MPFT) qui existe depuis 1994, financée par la coopération française.
Un midi, j’ai abandonné le groupe, je me suis retrouvée chez un diplomate qui m’a raconté l’histoire de la découverte, m’a redonné la version officielle, avec quelques détails qui opposent les scientifiques. J’attendais la petite histoire. J’ai continué à chercher partout…
Voici la légende, en peu de mots, entendue ailleurs. La petite histoire raconte donc que Toumaï, nom plutôt rare, était celui d’un compagnon de route de l’actuel chef de l’Etat tchadien. Il perdit la vie au cours d’une bataille éclair(1). (1) Mais son nom n’était-il pas appelé à revivre pour l’éternité ? Espoir de vie, quel nom plus significatif que celui-là pour faire revivre un être cher ? Nommer en vue de perpétuer la mémoire de ceux qui ne nous quittent pas… Certains ont crié au scandale de la récupération politique. D’autres attendent le verdict de la vérité scientifique. Pendant ce temps, Toumaï s’écrit et se lit plus d’une fois dans la ville de N’Djaména – cette ville dont le nom signifie nous nous reposons. Ville-lieu de repos, en lieu et place de la coloniale Fort-Lamy, fondée en 1900, comme le rappelle encore le monument du centenaire, dans un pays qui s’étend à perte de vue. Plusieurs versions m’ont été données pour le sens du mot  » Tchad « , mais celle-ci semble plausible : ce pays est le nôtre qui s’étend à perte de vue.
Ce pays qui, malgré la sécheresse, la poussière, la pauvreté cache encore bien des trésors, dans le berceau de l’humanité. Il faut pouvoir imaginer la vie du jeune Ahounta Djimdoummalbaye que je n’ai pas rencontré, celui qui a brisé les strates du Temps avec quelques coups de pioche et donné une nouvelle impulsion à la trajectoire d’un ossement pas comme les autres. Il faut pouvoir imaginer aussi la curiosité de Fanoné Gongdibé et de Mahamat Adoum, chauffeur qui a conduit l’équipe jusqu’au lieudit. Le Français Alain Beauvilain était de l’équipe ce jour-là. Leur vie n’est pas un roman, illustres oubliés qu’ils sont dans une querelle de Titans autour d’un ossement au nom mémorable…

1. Cette histoire a fait tilt dans mon esprit. J’ai pensé à un ouvrage d’Aristote (par déformation professionnelle !), L’Eudème, un des premiers ouvrages du philosophe ; ce n’était pas un traité mais un dialogue, écrit en l’honneur d’Eudème de Chypre, tombé sur un champ de bataille. Il y était question, dans cet ouvrage, de l’immortalité de l’âme…Nommer (un ouvrage, une découverte…) pour rendre hommage, pour honorer la mémoire d’un proche n’est ni une méthode nouvelle, ni une manière de récupérer (au sens négatif du terme) d’une manière ou d’une autre. J’ai entendu dire, à propos de Toumaï, qu’il s’agissait là d’une  » récupération politique « , soit ! Je dirais que ce nom est déjà tombé dans le domaine public, et constitue une bonne publicité pour le Tchad…Nous avons plusieurs fois dîné dans un restaurant appelé Toumaï.
1. Cette histoire a fait tilt dans mon esprit. J’ai pensé à un ouvrage d’Aristote (par déformation professionnelle !), L’Eudème, un des premiers ouvrages du philosophe ; ce n’était pas un traité mais un dialogue, écrit en l’honneur d’Eudème de Chypre, tombé sur un champ de bataille. Il y était question, dans cet ouvrage, de l’immortalité de l’âme…Nommer (un ouvrage, une découverte…) pour rendre hommage, pour honorer la mémoire d’un proche n’est ni une méthode nouvelle, ni une manière de récupérer (au sens négatif du terme)d’une manière ou d’une autre. J’ai entendu dire, à propos de Toumaï, qu’il s’agissait là d’une  » récupération politique « , soit ! Je dirais que ce nom est déjà tombé dans le domaine public, et constitue une bonne publicité pour le Tchad…Nous avons plusieurs fois dîné dans un restaurant appelé Toumaï.
///Article N° : 3165

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