TOMA 2002 : créations d’Afrique et d’outre-mer en Avignon : défi relevé mais pas gagné !

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Sans doute un des plus grands festivals des arts scéniques en Europe, le Festival d’Avignon apparaît dans les médias comme le rendez-vous mondial du théâtre. Toutes les régions de France métropolitaine sont représentées dans le « off » et dans le festival officiel les expressions artistiques européennes sont largement mises à l’honneur. Cependant sans l’engagement volontaire de la Chapelle du Verbe Incarné et la détermination de Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain qui ont créé ce lieu alternatif il y a cinq ans, la programmation domienne aurait été bien maigre. En dehors du Théâtre Talipot programmé au théâtre des Halles, et de La Compagnie Yun Chane au Big-Bang, deux compagnies réunionnaises dont la qualité du travail artistique n’est plus à démontrer, dont la reconnaissance est aujourd’hui internationale et dont on s’étonne d’ailleurs qu’elles n’aient pas leur place dans le « in », on cherche vainement les compagnies d’outre-mer à découvrir ailleurs qu’à La Chapelle du Verbe Incarné.
Un hublot sur les mers du sud et d’ailleurs
Encore une fois la programmation de la Chapelle du Verbe incarnée offrait une vraie fenêtre sur la création d’outre-mer, qu’elle soit très lointaine comme le travail chorégraphique de Richard Digoué venue de Nouvelle Calédonie et de la mer de Corail avec quelques danseurs de sa compagnie pour nous transporter dans l’univers de l’imaginaire kanak, ou très proche comme 13 décembre, ligne 9, cette petite forme proposée par quatre jeunes comédiennes qui viennent de Paris mais dont l’origine les lie intimement à l’Afrique et à la Caraïbe, qu’elle soit très mystique comme Le Prophète de Khalil Gibran dans la mise en scène de Ruddy Sylaire qui vogue sur la mer des Caraïbes, ou recherche chorégraphique du quotidien avec la compagnie Danses en l’R qui fait le grand écart entre le Congo, la France et l’Océan indien, qu’elle soit inédite en France comme cette impressionnante production venue de Haïti avec 13 comédiens et une touchante histoire pleine de poésie, ou reprise comme La Damnation de Freud de Tobie Nathan, Isabelle Stengers et Lucien Hounpatin dans la mise en scène de Greg Germain qui avait remporté un vif succès l’an dernier (cf. Africultures n°40 p.94) et qui a encore attiré de nombreux spectateurs à la Chapelle. Et ses fenêtres, la Chapelle les ouvrait d’ailleurs dès le matin avec un programme de rencontres et de lectures dont une remarquable interprétation de Cahiers d’un retour au pays natal de Césaire mis en voix par Jacques Martial qui a aussi proposé une mise en lecture de Cannibales, une nouvelle pièce du Béninois José Pliya, avec Nicole Dogué, Martine Maximin et Christine Sirtaine.
La Réunion en figure de proue
Quelques hasards dans cette programmation du festival 2002, mais sont-ils vraiment des hasards ? D’abord l’extraordinaire présence de l’île de la Réunion à travers deux Compagnies chorégraphiques, Danses en l’R et Yun Chane, mais aussi le Théâtre Talipot et la petite Compagnie de théâtre jeune public que dirige Sham’s et qui présentait un drôle de Chaperon rouge au Théâtre de Paris pour le plus grand plaisir des tous petits. Le loup y était grimé en Ministrel et le chasseur en Rastaman, une façon originale d’actualiser le conte et en même temps de tourner en dérision des clichés qui ont associé les Noirs à des figures d’épouvante : un spectacle où les enfants se moquent du loup avec tendresse et le traitent de gros bébé. Le Festival offrait ainsi un éventail de la création réunionnaise contemporaine impressionnant de vitalité et d’originalité. On avait pu faire la fête l’an dernier, à la Chapelle du Verbe Incarné avec le Théâtre Vollard, théâtre fanfare très populaire à la Réunion (cf. Africultures n°40 p.102), cette année, c’était le retour du théâtre Talipot qu’on avait déjà pu applaudir avec Les Porteurs d’eau en 1998 et dont la recherche esthétique rencontre avec Kalla, le feu un engagement idéologique d’une grande violence. (cf. Africultures n°10, p.76)
Plein feu sur les femmes
Autre hasard de cette programmation avignonnaise 2002 : les histoires de femmes comme Cannibales, 13 décembre, Le baiser des Louves…, la récurrence de vraies héroïnes avec Mariéla la Haïtienne, Bintou l’Africaine, Kalla la Réunionnaise…, et surtout la présence nombreuse de jeunes artistes d’Afrique et d’outre-mer, comédiennes, metteures en scène, chorégraphes, chanteuses, plasticiennes… comme Amel Aïdoudi, Yna Boulangé, Déborah Cohen Tanugi, Léone Louis, Florence Jean-Louis Dupuy, Mata Gabin, Yun Chane, Claudia Tagbo, Elodie Bathélémy…
Les Africains du « ouf »
Si on doit malheureusement déplorer la quasi absence de troupes africaines dans la programmation du festival en dehors de la compagnie kenyane Gàara et son danseur Opiyo Okach, l’Afrique et ses créateurs se rencontraient pourtant au détour de plusieurs spectacles du « off » comme Oyé Luna ! du Naïf théâtre et sa troupe franco-africaine entre francophonie et lusophonie. On a bien sûr revu avec grand plaisir « Les Négropolitains » et leur incroyable énergie, autour des chansons de Brassens, ainsi que, dans un genre plus sérieux, Discours sur le colonialisme de Césaire mis en scène par Jacques Delcuvellerie avec Younouss Diallo ancien comédien sénégalais des « Gueules Tapées ». Saluons également Bintou de l’Ivoirien Koffi Kwhahulé à l’espace Pasteur dans la mise en scène de Vincent Goethals et l’exceptionnelle performance des comédiens de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de jeunes handicapés de Roubaix, qui interprétaient ce texte avec un engagement d’une rare tension théâtrale. On doit aussi signaler « Mbongui en Avignon », une manifestation de quelques jours organisée à la Maison du Théâtre pour enfants par l’association Mots de passe sous le signe de l’arbre à palabre avec des Griots, des expositions, des débats et des soirées de contes, ainsi que la présentation d’un spectacle jeune public d’une belle inventivité : Le lièvre et l’avion, conçu et réalisé par Roch-Amedet Banzouzi et Emmanuel Letourneux. Eux&Elles et la Compagnie Punta Negra de Pointe-Noire au Congo se sont associées sur ce projet pour monter un spectacle qui fait littéralement décoller les enfants et les emporte dans un drôle de voyage avec une scénographie amusante : un commandant de bord fait entrer le public dans l’avion puis une espèce de puits qui tourne comme une roue nous fait voyager entre l’Afrique et l’Europe et un immense parapluie s’ouvre pour faire apparaître la jungle avec ses lianes et les singes en peluche qui s’y balancent.
Plusieurs compagnies africaines annoncées comme les danseurs du Ballet N’Sanda du Congo-Kinsasha ou la Compagnie Lian Aliune qui devait présenter Les Bouts de bois de Dieu de Ousmane Sembene au Lucernaire, ainsi que deux adaptations de Shakespeare à l’espace Alya ont été déprogrammées. Aussi, force est de constater qu’en dehors du music-hall ou de petites formes théâtrales souvent à destination des enfants, les expressions africaines ont du mal à se faire une place dans ce grand souk avignonnais du théâtre.
L’Afrique du « in » encore dans le noir
Quant au festival « in », s’il présentait un spectacle prétendu dakarois, Enfants de nuit, il s’agissait en fait d’une installation plastique proposant un parcours de découverte dans l’obscurité totale et dont le thème consacré aux enfants de la rue ramenait encore une fois l’Afrique aux vieux démons que l’Occident ne cesse de lui coller à la peau : misère, famine, sida… Ce spectacle déambulatoire a été conçu pour le Festival d’Avignon dans le cadre d’une action menée par LFK-la fabriks, un groupe d’artistes conduit par Jean-Michel Bruyère qui se partage, depuis les années 1990, entre Dakar et Paris. L’installation rassemble les travaux et performances de dix-huit jeunes « errants » de Dakar qui fréquentent la maison-école d’art Man-Keneen-Ki. Sur ce spectacle, les artistes de LFK-la fabriks se sont attachés, selon eux, à révéler « la force créatrice que recèle les bas-fonds de la misère » avec un objectif simple : « la mise en valeur esthétique de la pauvreté par elle-même ».
Malheureusement, un tel projet, s’il peut avoir sa raison d’être dans un déploiement d’art contemporain à côté d’autres oeuvres africaines, prend un tout autre sens dans une programmation théâtrale où il représente la seule expression artistique d’Afrique. Aussi le résultat est-il sans équivoque sur le public non averti d’Avignon qui perçoit l’installation comme le train fantôme d’une Afrique de l’épouvante : la jungle urbaine a cédé la place à la forêt saturée de dangers du Grand-Guignol, mais elle génère dans l’imaginaire les mêmes angoisses. Et la réaction de cette spectatrice qui avoue avoir eu peur car « nous sommes plongés dans le noir et tous les visages que nous apercevons autour de nous sont noirs » laisse perplexe… C’est pourquoi les réactions ne se sont pas fait attendre et à l’occasion de la conférence-débat qu’Africultures avait organisée autour de « l’imaginaire colonial et la scène », la discussion a été vive au sujet de ce spectacle qui a parfois suscité l’indignation. Plusieurs artistes africains en résidence dans le cadre de l’opération organisée par Ecritures Vagabondes et qui venaient de voir Enfants de nuit sont intervenus violemment pendant le débat questionnant pour certains la complaisance d’un projet qui montre à l’Europe encore une fois ce qu’elle veut voir de l’Afrique, dénonçant pour d’autres l’échec d’une création qui finalement continue de maintenir l’Afrique à distance et joue sur des hantises qui ne peuvent que ramener le spectateur à lui-même au lieu de l’ouvrir à l’autre.

///Article N° : 2381

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