Tous nos noms

De Dinaw Mengestu

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Troisième roman de Mengestu, Tous nos noms se passe dans les années 1970. Entre l’Ouganda en proie à la guerre civile et les États-Unis au sortir de la guerre du Vietnam. Une écriture de l’intime, explorant les questions du déracinement et de l’altérité.

« Dans le bus qui m’emmenait à la capitale, je décidai de renoncer à tous les noms que mes parents m’avaient donné ». Ouganda, 10 ans après l’indépendance. Le narrateur ouvre le récit, se replonge dans les seventies. Il a 25 ans et il débarque à Kampala. Il vient d’un pays jamais nommé, situé de l’autre côté de la frontière, sort de son village pour s’installer dans un bidonville, où il se laisse emporter par les vents révolutionnaires de la période post-indépendance. Avec son ami Isaac, issu comme lui d’un milieu populaire, ils fréquentent l’université, les étudiants, les enfants de riches. Entre révolution socialiste, rêve panafricain, coup d’état et guerre civile. Avec Marley, Lumumba, Césaire pour références : « On est en Afrique. Il n’y a qu’un sujet d’études qui vaille. […] La politique ». Le narrateur ne rêve que d’une chose : « devenir un écrivain célèbre, entouré d’hommes animés d’aspirations similaires, au cœur de ce qui était forcément la plus grande métropole du continent ». Et de se rappeler que 10 ans plus tôt, s’était tenue, dans l’université qu’il squatte, la première conférence des écrivains africains de langue anglaise. Raison pour laquelle il a voulu venir dans la capitale ougandaise, bien que certains de ces auteurs « s’étaient exilés en Amérique… »
L’exil aux States, c’est bien ce qui se joue dans ce roman où un personnage se retrouve dans un Midwest semi-rural. Raconté par une narratrice, Helen, au deuxième chapitre, il est solitaire, secret, reclus, dans un appartement vide, passant ses heures en bibliothèque. « Sans être un fantôme il avait tout d’un homme dont seuls les contours auraient été ébauchés, un homme à qui je m’efforçais désespérément de donner chair », écrit celle qui devient vite son amante.
Le récit construit par Mengestu mêle la réalité ougandaise à l’américaine dans ces mêmes années 1970. Les chapitres s’entrecroisent avec un fil rouge : celui de l’appartenance, de l’exil, de l’altérité. Avec ce trouble sans cesse entretenu entre les noms. Jusqu’à la fin du roman, on ne sait pas si l’Isaac ougandais est l’exilé du Midwest, conté à travers les paroles de son amante. Un procédé stylistique maintenant le récit dans une intimité et évitant les stéréotypes sur toute une génération d’intellectuels africains postindépendance…
En s’extrayant de son passé, le narrateur en Ouganda espère son salut sur une terre promise, Kampala. Et son ami Isaac le surnommera, tour à tour, « Professeur », « Langston », « Ali ». On ne connaîtra jamais son nom véritable, ni l’endroit exact d’où il vient, tandis qu’aux Etats- Unis, Isaac sera surnommé, lui, « Dickens » par Helen et ses collègues. La littérature comme « seule patrie possible », aurait dit Karim Miské.
Changer de nom pour se réinventer également dans un espace hostile. D’abord l’Ouganda où la guerre civile implique pour le narrateur la négation de là d’où il vient. Ensuite les Etats Unis où le racisme sévit encore. « Nul besoin d’un public pour mettre en œuvre nos peurs et nos préjugés, ils étaient suffisamment enracinés en nous. […] Le pire, c’était d’être seuls en public et d’avoir peur, pour des raisons qu’il vous répugnait d’admettre, que votre amant vous prenne par le bras » dixit Helen. Les combats de lutte pour les droits civiques des années précédentes semblent encore trop proches pour avoir pu changer les regards et les imaginaires.
Et face au déracinement, aux rêves brisés, l’amitié, l’amour, la relation comme nouvel espace d’existence. Ce sentiment du narrateur auprès de son ami Isaac : « Dès le départ, il fit en sorte de m’entraîner dans sa réalité, laquelle me donnait, pour la première fois, depuis mon arrivée dans la capitale, le sentiment d’avoir enfin une place. » Et puis à travers la relation amoureuse de Helen et d’Isaac aux Etats Unis, le difficile apprentissage de la vie avec l’autre, qui annonce l’apaisement. « Nous devions inventer d’autres règles pour pouvoir exister ensemble, nous devions tout à la fois voir le monde clairement et l’ignorer complètement ».

Tous nos noms De Dinaw Mengestu. Albin Michel. Sept 2015///Article N° : 13220

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