« Un, personne et cent mille »

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Loin des centres artistiques où se font et se défont les cotes, émergent des projets porteurs donnant lieu à de pertinentes expositions et invitant à de belles rencontres artistiques. C’est le cas de l’exposition L’Homme est un mystère, organisée par L’Office départemental de développement culturel des Côtes d’Armor, qui, du 16 octobre au 4 décembre a présenté les œuvres de trois jeunes plasticiens sénégalais, Soly Cissé, Mamady Seydi et Chekhou Bâ ainsi que celles de Jems Koko Bi (Côte d’Ivoire), Mohamed Ounouh (Algérie) et Patrizia Gueresi (Italie).

En premier lieu une photographie de Patrizia Guerresi Maïmouna, monumentale, grandiose. Une femme, Fathima, vêtue de noir d’où se détache, dessinant comme des parenthèses de chaque côté du corps, un immense voile blanc. Ailes ployées se préparant à l’envol ? Le corps déjà s’en est allé fondu dans le fond noir du décor.
A l’origine de l’exposition, l’Office départemental de développement culturel des Côtes d’Armor – fondé par le conseil général – qui œuvre depuis 1988 pour une politique de décentralisation culturelle. Structure associative, l’ODDC a pour finalité de favoriser l’accès à la culture en aidant à la création et la diffusion de projets en partenariat avec les communes, les élus et les acteurs culturels du département. Les arts plastiques étaient pour cette année 2004 placés sous le sceau de l’Afrique, afin, comme le souligne Olivier Couqueberg, directeur de l’ODDC, de  » montrer dans un espace géographique et culturel, où la création contemporaine africaine n’a pas encore sa place, la richesse, la diversité, la liberté de création des artistes de ce continent, peu représentés et sous-évalués « .
Le projet avait déjà permis d’accueillir en résidence (à l’Abbaye de Bon Repos – Saint Gelven) au printemps dernier, Mohamed Ounouh, Jems Koko Bi et Kofi Setordji (Ghana). Les deux premiers étant présents dans les expositions de St Brieuc et des localités voisines dans la seconde phase du projet. Tous deux sculpteurs (également photographe et vidéaste pour Ounouh), ils travaillent le morcellement des corps. Là où Jems Koko Bi s’empare du bois (dont nous n’avons pas pu voir l’exposition mais sur lequel nous espérons revenir dans un prochain numéro), Ounoh malaxe la terre mélangée à de la paille et du papier.
Evoquant la présence et l’absence, ses sculptures hésitent entre le surgissement et l’enfouissement dans la terre. Les yeux clos, le buste coupé, elles disent l’entre-deux, celui qui éloigne les rivages et les hommes les séparant de leur histoire, celui de l’exil subi, forcé évoqué par Exode, installation de bustes ondulant en file indienne d’où émergent des crânes aux yeux clos sur un passé qui ne veut pas s’enfuir. Cet engagement de l’artiste totalement en prise avec son temps est encore plus flagrant dans sa vidéo Jérusalem, extraite de Décryptage, œuvre comprenant quatre films portant notamment sur l’exil et la torture. Réalisée à partir de 27 000 portraits qui se fondent et se succèdent dans un montage saccadé, elle joue sur la transformation, la dislocation de visages qui peu à peu laissent place à des corps, formes anonymes, secouées par une bande-son martelée de coups de feu.
Le mystère de l’Homme
Accueillis en résidence durant un mois à St Brieuc, Cheikhou Bâ, Soly Cissé, et Mamady Seydi ont été invités à créer in situ à partir du thème de  » L’Homme est un mystère « .  » Je ne suppose pas que vous soyez conforme à l’idée que je me fais de vous. J’ai déjà affirmé que vous n’êtes pas non plus celui que vous vous représentez pour vous-même, mais simultanément plusieurs individus, selon vos différentes manières d’être possibles (…) « . C’est bien  » nos différentes manières d’être possibles « , chères à l’auteur italien Luigi Pirandello, que les trois artistes ont exploré durant leur résidence. Poursuivant une quête déjà présente dans leur démarche artistique – mais ne l’est-t-elle pas chez tous les artistes ? –, ils tournent autour de leur propre mystère autant qu’autour de celui fait Homme.
A en voir les œuvres accomplies, ils se sont laissés envelopper par le postulat de base de la résidence dont ils ont su dépasser la banale évidence. Aucun ne s’est laissé emprisonner par son sujet, même si Mamady Seydy et Cheikhou Bâ avouent avoir été un peu paralysés au début par le thème  » imposé « . Face à un Soly Cissé affichant une belle assurance dans l’appréhension de son œuvre, Mamady Seydi et Cheikhou Bâ ont parfois éprouvé une sensation d’écrasement au point de se sentir  » intrus dans le monde de l’art ». Car une résidence est avant tout faite de rencontres (parfois inabouties), de mises en situation et surtout en confrontation, avec un espace géographique souvent dépaysant mais aussi avec le regard de l’autre assistant à la gestation de l’œuvre. A l’écoute des artistes – ce qui n’est pas forcément le cas dans de nombreuses résidences où les artistes ont parfois le sentiment  » d’être en internat  » – l’équipe d’Olivier Couqueberg a essayé de tenir compte des différentes sensibilités (malgré certains malentendus), respectant le vœu de Mamady, jaloux de son intimité, de travailler seul à l’abri des regards.
Dire beaucoup avec peu
Ce n’est qu’à la fin de la résidence qu’ils ont découvert son travail, une installation de sculptures réalisée à partir d’un proverbe wolof (sa principale source d’inspiration) :  » Lorsque les uns creusent un puit, tandis que les autres le referment, on ne verra finalement que beaucoup de poussière « . Questionnant  » l’esprit paradoxal de l’homme, capable du meilleur comme du pire, d’aimer mais aussi de haïr, de construire et de détruire « , Mamady Seydi donne vie à des corps de fer et de bois recouverts d’une toile enduite d’un mélange dont lui seul a le secret. Etranges sculptures en mouvement, suspendues dans un effort à la fois vain et vital, elles composent une chorégraphie du silence, où les corps parsemés de sciure de bois s’enlacent et se repoussent, se soutiennent et s’effondrent, rampent quand d’autres tendent à s’élever. Echos de notre danse avec la vie, ils disent nos travers autant que nos souffrances, mais aussi la rude beauté des rencontres humaines et des sentiments qui en découlent. Malgré sa jeunesse (il est né en 1970), Mamady Seydi a, semble-t-il, atteint son objectif,  » dire beaucoup avec peu  » :  » A mes débuts, je voulais montrer trop de choses dans une même structure. Avec le temps, j’ai senti qu’il me fallait épurer pour toucher à l’essentiel.  » Fasciné par les mille et un langages du corps, sensible à la danse contemporaine, l’artiste prend sa source dans son sens du mouvement dont il sait saisir la fugacité et l’éphémère équilibre pour l’inscrire dans une œuvre empreinte d’une poétique gravité. Mamady a raison, il est bien un intrus, celui de ce que le poète portugais Fernando Pessoa appelait notre intranquilité.
Intranquilité de l’artiste
L’intranquilité, Cheikhou Bâ la connaît bien. Elle est sans doute à l’origine de son désir d’être artiste. Plus que par vocation, il avoue  » peindre pour vivre  » :  » A travers la peinture et la sculpture, j’ai l’impression de retrouver l’équilibre « . Révélation du festival off de la Biennale de Dakar en mai 2004, où il a été primé par la Fondation Jean-Paul Blachère et le réseau Rur’art (tous deux concernés par la promotion des artistes contemporains d’Afrique), Cheikhou Bâ se sent un peu dépassé par un succès qu’il n’attendait pas. Silencieux et solitaire, il a l’écoute curieuse et généreuse de ceux qui portent en eux les écorchures du monde.  » Ce que je ne peux pas dire en mot, je le dis à travers mes œuvres « , avoue-t-il dans un souffle. Des œuvres fortes et sensibles, nées d’une permanente perméabilité aux battements de vie en apparence paradoxale avec son besoin de repli sur lui-même et sa difficulté à jouer le jeu en société. L’écho du monde envahit pourtant  » l’œuvre-vie  » de Cheikhou Bâ, sur ses toiles comme dans ses sculptures. Dans un savant jeu de démultiplication de figures sculptées ou dessinées, l’artiste décline des corps aux caractéristiques semblables mais tous différents les uns des autres. A travers ses dessins de personnages anthropomorphes, coincés dans des cadres noirs qui se déroulent comme des négatifs de films, l’artiste se fait metteur en scène de nos  » âmes grises « . Comme en voix off, des lignes manuscrites investissent parfois l’encadrement de la toile, mélange de mots wolof, français ou anglais, retranscription abrupte des sons qui lui parviennent lorsqu’il travaille : paroles échangées, chansons, émissions radiophoniques. Quant à ses corps sculptés aux longs membres emmêlés, ils appellent un silence recueilli, de celui qu’on observe devant ceux qui nous quittent, nous renvoyant l’écho d’un furieux grondement de vie tandis qu’ils basculent dans le silence éternel.
Peintre de la lumière
Aux antipodes, le travail de Soly Cissé, l’un des artistes phares de la scène contemporaine des arts plastiques issus du continent africain. Prolifique, Soly l’est assurément. Insaisissable aussi dans sa tranquille exubérance, masquant son puzzle intime pulvérisé en mille éclats sur d’immenses toiles. Insatiable, travaillant plusieurs tableaux en même temps, il les recouvre frénétiquement de fascinantes figures humaines et animales, s’affrontant dans un jeu fulgurant sur l’horizontalité et la verticalité. Qu’il souligne ou qu’il suggère, le trait chez Soly est toujours précis, dans son acharnement à vouloir justement saisir l’insaisissable, ce rugissement interne qu’il  » officialise  » sous forme d’ombres, de figures fantomatiques ou de monstres gorgés d’humanité. La peinture de Soly Cissé évoque les textes sacrés, inépuisables, invitant à plusieurs niveaux de lectures. Orpailleur de nos multiples facettes, l’artiste manipule la gamme chromatique à l’extrême jusqu’à faire surgir du fond noir sur lequel il commence à peindre, la lumière qui illumine toutes ses toiles. Jaillissante ou diffuse, elle éclaire l’œuvre de l’intérieur tout en se projetant ça et là sur la toile, révélant dans un jeu de codification des signes, des chiffres, des traces qui avaient d’abord échappé au premier regard, happé par la profusion de la toile.  » Je vous vois acharnés à savoir ce que sont les êtres et les choses comme si les êtres et les choses en soi étaient ceci plutôt que cela « , se défend un personnage pirandellien dans Chacun sa vérité. Tout le talent de Soly Cissé est là, dans son acharnement pictural à montrer à quel point les êtres et les choses sont justement ceci autant que cela.

L’homme est un mystère. A St Brieuc  (16 oct. au 21 nov.), Musée d’art et d’Histoire : Mamady Seydi, Soly Cissé, Patrizia Guerresi Maïmouna et Mohamed Ounoh. Chapelle Lamenais : Cheikhou Bâ. A Langueux, Galerie Point Virgule (6 nov. au 4 déc.) : Mamady Seydi. A Guingamp, Espace François Mitterrand (8 oct. Au 3 nov.) : Jems Robert Koko Bi.
Les oeuvres de Soly Cissé sont présentées jusqu’au 30 décembre au Musée des arts derniers dans Les Afriques, foisonnante exposition réunissant les oeuvres d’artistes renommés (Chéri Samba, Combas, Seydou Keïta, Di Rosa, Orlan) et de jeunes artistes (Samuel Fosso, Duncan Wylie) faisant une belle démonstration de la diversité de la création contemporaine émanant du continent africain, de sa diaspora et de l’influence directe ou fantasmée de l’Afrique sur la création occidentale.
Catalogue d’exposition : Les Afriques, 36 artistes contemporains, éditions Autrement, Paris, 2004
Musée des Arts Derniers , 105 rue Mademoiselle – Paris 15e, ouvert tous les jours de 12h00 à 19h00 sauf le lundi. Tél. : 01 44 49 95 70.///Article N° : 3646

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Les images de l'article
Cheikhou Bâ, Dog love, Technique mixte, 125x165, 2004 © Virginie Andriamirado
Mamady Seydi © Virginie Andriamirado
Ounouh, Exode (détail), 2000 © Virginie Andriamirado
Cheikhou Bâ, La scène (détail), Installation, technique mixte, 125x165, 2004 © Virginie Andriamirado
Cheikhou Bâ et Soly Cissé © Virginie Andriamirado
Mamady Seydi © Virginie Andriamirado




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