Un secret de famille ou une famille de secrets ? La question-clé du premier roman de Lola Shoneyin

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Avec son premier roman Baba Segi, ses épouses, leurs secrets, (sorti en 2010 au Nigéria et en octobre 2016 en France), l’écrivaine Lola Shoneyin dresse un portrait vif et cru de la société nigériane contemporaine. Polygamie, autodetermination de la femme, masques sociaux, inégalités économiques, croyances ancestrales, pièges, secrets et manipulations sont les mots d’ordre de cette satire sociale qui nous fait réfléchir entre un rire et un soupir.

Baba Segi, ses épouses, leurs secrets. Un titre qui enveloppe l’essentiel du roman et anticipe les soliloques constituant la quasi-totalité du livre. Baba Segi : alias Ishola Alao, l’Homme, le Patriarche devant lequel ses quatre femmes et ses sept enfants s’agenouillent, le commerçant de matériaux de construction habillé et servi par ses proches à toutes les heures. Respecté et honoré dans la ville, ce n’est pas pour ça qu’il n’incarne pas la vulgarité la plus prosaïque : pater familias est en proie à des sommeils foudroyants, et la moindre contrariété entraîne l’emballement de son système digestif. Ce qui lui vaut les appellations d' »ogre polygame » et « orang-outan boulimique ».
Si la famille de sa dernière femme est particulièrement virulente envers lui, ce n’est pas la raison qui l’amène à s’en prendre à celle qu’il appelle « goyave pourrie » et « larve infertile ». Mais parce qu’elle ne lui donne pas de progéniture !
Car dans cette histoire les épouses sont connues sous le nom de leur enfant aîné et donc légitimées grâce à la maternité : Iya Segi, Iya Tope et Iya Femi, sont en effet respectivement la mère de Segi, de Tope et de Femi. Bolanle, la dernière arrivée, doit se contenter de son prénom et de la diminution que cela signifie aux yeux de la communauté. Nous assistons à la mise en scène quotidienne de questions de pouvoir intra-domestique liées à la polygamie : qui aura droit à une attention spéciale de la part de Baba Segi ? Qui sera désignée pour la nuit supplémentaire de relations sexuelles ressemblant à des viols conjugaux ? Sur quel visage le soir, devant la télé, le regard du mari va se fixer le plus longuement, lors de la comédie constante mise en place par les épouses devant les films et émissions? Quel plat sera le plus félicité ? Et pour ce qui concerne la vie en dehors de la maison, qui aura le grand honneur d’accompagner l’époux à des soirées chez des amis ou chez le médecin?
Ces épouses, pourtant, ne sont pas seulement celles qui se servent de leurs enfants pour connaître les rumeurs qui circulent à leurs égards, qui se bagarrent pour avoir droit au fauteuil et se débarrasser du tabouret en cristallisant autour de ce simple privilège leurs rancunes.
Avant d’être celles qui cherchent à s’empêcher mutuellement le bonheur, ce sont des femmes qui cachent une histoire très complexe et des traumatismes à en perdre la raison.
Au mur du centre d’échographie où se rend Bolanle trône une affiche emblématique : « Si c’est encore une fille, c’est de la faute du papa« . Souvent exclues de l’apprentissage à l’école, de l’héritage de la maison familiale et devant sortir la nuit qu’avec un seau symbolisant une tâche domestique pour justifier leur présence solitaire, les femmes nigérianes de ce roman ont des ambitions féroces. L’auteure Lola Shoneyin nous les délivre petit à petit, avec une écriture aux métaphores saisissantes qui décrivent crûment les enjeux autour des rapports entre les genres : « C’est le ventre de ta femme qui reste aussi plat que le tabouret d’un pauvre« .
Habile utilisatrice de dictons qui guident les actions des personnages, fine connaisseuse du monde des fermiers et des agriculteurs aussi bien que de celui des travailleurs citadins nigérians, critique lucide du système hospitalier de Lagos, la romancière élève notre regard avec un style baroque, visuel. Elle peint une société pittoresque, traversée par des histoires rocambolesques où l’évocation des divinités yoruba est une constante : il faut en effet beaucoup de chance et de bienveillance pour échapper aux plats empoisonnés, aux robes mal cousues, à la découvertes de « bébés dégoulinant le long des jambes« , aux vengeances populaires et aux meurtres collectifs passés sous silence par la loi. Si Teacher, l’Homme qui conseille les autres sur leur conduites avec les femmes est impuissant, si on peut changer de religion en rencontrant un témoin de Géova au marché, si pour faire place à un berceau il est nécessaire de brûler un carton de souvenirs ou si une femme adresse à elle-même des lettres d’amour pendant des années, ça ne doit pas nous étonner. Dans ce roman aux gris-gris cachés et au cauris qui parlent, tout cela n’est guère sensationnel aux yeux des personnages. Ce qui choque, au contraire, c’est qu’une femme diplômée, qui pourrait enseigner, décide de ne pas travailler et servir son mari en rejoignant un foyer de femmes illettrées hostiles à sa présence. Complexées face à son instruction, les autres épouses ne se gênent pas en effet pour faire passer leur messages de malveillance en aspergeant ses livres d’huile de palme, en en arrachant les pages, en les plaquant dans la poubelle, pour ensuite les barbouiller de charbon. Alors que tous les héros de Baba Segi, ses épouses, leurs secrets sont traversés par des besoins corporels, des mesquineries et des manifestations criantes des émotions qui les habitent, Bolanle, la protagoniste, retient tout et s’auto-châtie, sévère et rigoureuse. Se définissant comme « sale, souillée, abîmée », elle aussi garde un secret. Sera-t-il aussi grave que ceux des autres femmes qui vivent sous le même toit ? Aux lecteurs de juger ce roman à bout de souffle.

///Article N° : 13931

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