Vilnius, palette douce

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Dimanche 24 octobre 2004. Aéroport Schiphol d’Amsterdam, 18 h 30. Transit. Dans quelque vingt minutes je m’envole pour Vilnius. Une première pour moi qui suis pourtant férocement nomade. A quoi ressemble un Balte ? Un Lituanien ? Je jauge mon entour. Dans la salle d’attente, les gens qui se destinent au même vol que moi sont désespérément normaux. Même dégaine décontractée du touriste lambda. Même sérieux affiché de l’homme d’affaires écumant les halls d’aéroport. Mon voisin de gauche lit avec componction les pages saumon du Financial Times. Sont-ce tous des autochtones ? A priori, il n’y a pas de teint dominant. Soudain, un petit avion aux couleurs lithuaniennes – jaune, vert, rouge – moult nations africaines les ont en partage – se met en position.
Bienvenue à Vilnius. Vilna. Wilno. L’aéroport est minuscule comme à Cotonou ou à Bamako. Il ne fait pas froid. Il pleut. Lietuva, le nom du pays vient de la pluie. Rassurant pour un Sahélien, non ? Je suis descendu à l’hôtel Conti – une bonne adresse – à deux pas de la dernière synagogue de ce petit pays à l’histoire tourmentée. Confit dans un catholicisme qui fut aussi sa force ; qui l’a sauvé en retour. Bref qui reste encore et toujours son poteau mitan, son essentiel étalon. Ce minuscule pays de 3,7 millions d’habitants pour 65 300 km², le plus grand cependant de trois pays baltes, a laissé la moitié de sa population dans les pogroms soviétiques entre 1918 et 1991, a payé le prix fort pour préserver son identité – les immigrés lituaniens de Chicago ou du Canada ont si peu perdu de leur saveur balte, lituanienne s’entend, dans le grand bouillon nord-américain – arc-boutée sur deux composants élémentaires : la langue lituanienne (en concurrence avec le polonais ou le russe dans la capitale) et la religion catholique, embrassée par ceux qui n’étaient encore que les  » dernières tribus baltes païennes « . Cette expression a été employée devant moi par maints interlocuteurs sans y mettre la part de péjoration qu’on y met s’agissant de l’Afrique, de l’Asie, par exemple.
11 mars 1990, l’indépendance de la Lituanie est déclarée, l’autorité de Moscou volant en éclats, l’armée soviétique définitivement retirée pendant l’été 1993 et les cuivres de la résurrection tonnant sur toute la mer Baltique. Douze ans plus tard, Lietuva vient de faire son entrée dans l’Europe élargie, sans tambour ni trompettes. On est discret mais pugnace. Réaliste aussi. La constitution offre des largesses juridiques aux minorités du pays (Polonais, Russes, Biélorusses, divers petites nations baltes sans oublier les petits-enfants de la dynamique et prestigieuse minorité juive réduite selon les chiffres officiels à la portion très congrue : 0.1% de la population) autant pour conjurer les fantômes du passé que pour se couler dans le moule d’une Europe libérale, sociale-démocrate, avancée et consciente de la diversité de ses habitants, de ses coutumes, de ses croyances et de ses horizons. L’actuel président de la République a passé la plus grande partie de sa vie outre Atlantique, ce qui ne semble gêner personne. Une disposition sage dont devraient s’inspirer Guinéens et Haïtiens, pour ne citer qu’eux, pour ne rien dire des Ivoiriens, se brûlant méchamment les yeux au soleil de l’altérité !
Par la grâce de l’Institut français, j’ai rencontré des étudiants à l’université de Vilnius (la plus ancienne de toute l’ex-URSS), au département des humanités, à la faculté du journalisme aussi. A Vilnius comme à Kaunas, la seconde ville du pays, j’ai discuté avec des artistes, des poètes, des comédiens dont l’inoubliable Romas Ramanauskas (une gloire nationale pour lire mes textes !) et la très altière et francophile Caroline Paliulis qui fit une carrière dans le théâtre de boulevard parisien dans une autre vie. Une vie d’avant la Lituanie post-soviétique. Une vie du temps d’antan, du temps où les noms de Levinas, Soutine, Chagal (1) mais également ceux des poètes Adam Mickiewicz ou Czeslaw Milosz luisaient assidûment dans le ciel de Vilnius.

1. Pour l’amateur de l’histoire littéraire africaine, signalons que Helen Suzman et Nadine Gordimer, écrivains sud-africains, elles aussi, sont issues de cette minorité juive qui fit la renommée de la Jérusalem du Nord. ///Article N° : 3615

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