Billie, documentaire de James Erskine sur Billie Holiday

Ces divas qui disjonctent

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En sortie dans les salles françaises le 30 septembre 2020. Analyse de la démarche documentaire de cette biographie de la grande chanteuse. 

Un témoignage en introduction pose une question crue : pourquoi est-ce que si souvent, immanquablement, les divas disjonctent ? Que se passe-t-il qui les pousse ainsi à l’auto-destruction ? Le documentaire tente d’y répondre alors qu’en toile de fond, se tisse la mystérieuse attraction de la journaliste Linda Kuehl pour Billie Holiday, sa rage politique, ses pulsions de sexualité débridée, de fête, d’excès morbide.

Billie ne manque pas de matière grâce aux centaines d’heures d’interviews inédites effectuées par Linda Kuehl tout au long des années soixante-dix en vue d’une biographie fleuve jamais achevée. Les images sont tapissées de ces voix d’un autre temps, des stars qu’elle a côtoyées, de son manager, de son ami d’enfance qui tout jeune, faisait le mac pendant qu’elle tapinait, de ses amants, ses avocats, des agents du FBI qui la surveillaient. Deux leitmotivs, le charisme de Billie Holiday et la violence qu’elle a subie, puis recherchée.

Les témoignages la décrivent comme une grande masochiste alors que la narration tente d’en donner les raisons micro et macroscopiques : une enfance rude, la pauvreté, la violence, le racisme, la ségrégation, l’alcool et la drogue, la répression. Les hommes et aussi les femmes qu’elle a aimées, comme le dément avec véhémence son autobiographie – ambivalence qui n’est pas évoquée au profit d’une liberté sexuelle moins complexe, où la bisexualité ne fait pas partie du tableau des souffrances où elle devait pourtant occuper une belle place.

Si le film est indéniablement centré sur sa protagoniste, il ne peut s’empêcher de réfléchir sur lui-même et sur son originalité : les cassettes, le travail d’enquête qui les a produites, et surtout la femme qui ne les a pas exploitées. Les destins se croisent, tous deux tragiquement écourtés. Kuehl devait elle-même posséder un certain charisme pour convaincre tout ce monde de lui confier des détails poignants sur leurs relations avec Lady Day. Mais il y a un danger à trop s’attarder sur la fascination de la jeune femme blanche et bourgeoise pour la diva africaine américaine et l’équilibre est difficile à tenir. La tension est déstabilisante, aboutissant au final à des non-révélations. Pas d’évocation des nombreuses autres sources sur la vie de la chanteuse de jazz, ni de la publication en 2005 des mêmes interviews dans With Billie de la romancière britannique Julia Blackburn, applaudie par Toni Morrison en couverture. Les entretiens enregistrés sont complétés par des interviews de la sœur de Linda Kuehl, mais pas de lecture de l’autobiographie de Billie Holiday Lady Sings the Blues (1956), par exemple.

La colorisation des images d’archives reflète la démarche du documentaire qui mise finalement tout sur la fascination pour la diva. Le travail immense de restauration et d’harmonisation technique, de sélection et de montage des voix de celles et ceux qui l’ont connue et aimée, réussit au final la promesse initiale : on ne se demande plus pourquoi les divas disjonctent et partent avant leur tour mais au contraire, comment elles parviennent à transformer les violences de la pauvreté puis de la gloire en énergie créatrice qui leur permette, un temps, de survivre.

Anne Crémieux

 

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