Chargée de recherches au CNRS, aujourd’hui intégrée à l’équipe du CRAL (Centre de Recherches sur les Arts et le Langage), Elara Bertho travaille depuis le début de ses recherches sur les littératures africaines en lien avec le fait politique. S’intéressant particulièrement à la résistance, à l’oppression et à la colonisation, notamment par les arts et les lettres, son regard est toujours à la croisée des littératures, tant écrites qu’orales, publiées ou plus confidentielles, de l’histoire et de toutes les disciplines susceptibles d’éclairer les liens entre les unes et l’autre.
Les narrations dont elle s’empare, celles de sorcières repoussoirs [1] qui peuvent devenir des héroïnes brandies en signe de ralliement, celles qui contribuent à façonner les imaginaires des peuples (elle en veut pour preuve la persistance de ces figures, qui traversent le temps depuis la colonisation jusqu’à des rémanences contemporaines sous une forme ou une autre), sont toujours elles-mêmes racontées comme des enquêtes, des fictions qui prennent forme dans un cadre vivant, documenté, pour ainsi dire charnel. C’est le cas de l’histoire d’amour et de politique qui conduit le couple formé par Miriam Makeba, chanteuse sud-africaine mondialement connue, et Stokely Carmichael, militant du Black Power, à Conakry à la fin des années 60. Histoire qu’elle raconte avec autant de légèreté que de rigueur dans un très beau livre publié en 2025 par les éditions Rot-Bo-Krik, Un couple panafricain.
Un premier chapitre plante donc le décor et il apparaît d’emblée plus nuancé que les souvenirs conjoints du couple ne le dessineront tout au long de leur vie commune avec la Guinée. Elara Bertho convoque notamment la figure et les écrits de Maryse Condé. Le constat et l’analyse du tournant répressif pris par Sékou Touré y sont implacables. Le projet d’un État socialiste et panafricain n’est pas nié, il est même aussi ce qui attire nombre d’intellectuels antillais dans la capitale guinéenne. La séduction exercée notamment par la résistance du pays et de son dirigeant à la main de fer à la politique française est indéniable, mais dès l’époque de l’installation de Makeba et Carmichael en 1968, la purge est entamée, l’idéal effrité.
Les chapitres suivants suggèrent pourtant qu’il n’en a jamais rien été dans le cœur du couple. Sont retracés leurs trajectoires parallèles, depuis Trinidad pour Carmichael, depuis l’Afrique du Sud pour Miriam Makeba, leurs rêves politiques communs, leur lecture du monde jusqu’à leur rencontre à Conakry justement, preuve que le projet guinéen est le bon. Ils n’en démordront pas. Conakry, selon l’un et l’autre, c’est l’Afrique, l’Afrique dans son entier, par une gigantesque métonymie : elle vaut pour le tout et sera le point de départ des États-Unis d’Afrique. L’un et l’autre restent d’accord là-dessus, même après leur divorce, en 1978, et jusqu’à la fin de leur vie. L’un et l’autre aussi resteront en Guinée, ils n’y feront pas un passage, au contraire, même dans leurs luttes communes et respectives, que ce soit sur scène ou dans les rangs et à la tête du Black Power, la Guinée sera pour l’un et l’autre la « maison », la base arrière, le port d’attache qu’ils ne quitteront plus tout à fait, même si Makeba sera plus ou moins contrainte au départ à la mort de Sékou Touré.

Leur mode d’action pour soutenir la révolution est évidemment différent, mais toujours complémentaire. Miriam chante, Stokely théorise et milite, il se fait véritablement le relais de la voix de Sékou Touré, tant en français qu’en anglais, et de celle de Kwame Nkrumah, jusqu’à changer son nom pour celui de Kwame Ture, tandis que sa compagne est capable de chanter dans toutes les principales langues de la Guinée, y compris celles qu’elle ne parle pas, comme elle chantera dans tous les pays ou presque qui gagneront leur indépendance vis-à-vis de l’Europe et des colonisateurs. Il s’agit donc de montrer combien cette double trajectoire a sans nul doute rencontré un projet politique et un même combat antiraciste et contre l’impérialisme, mais elle s’est doublée d’une inscription plus large dans le contexte africain et mondial. L’autrice accompagne son texte de nombreuses photos et de documents d’archives qui l’attestent, donnant infiniment de chair à une période de la vie des protagonistes dont il ne resterait finalement que peu de traces, encore plus si l’on s’en tenait aux lieux habituels de la documentation, ce que Elara Bertho appelle « l’eurocentrisme des sources et de l’historiographie ». C’est l’un des autres grands mérites de ce livre – récit d’amour de deux êtres et de deux êtres pour un pays – et une raison de le lire absolument, puisque Elara Bertho ne se contente jamais, c’est même sa tâche inlassable depuis sa thèse de doctorat[2], de montrer une autre histoire, elle fait littéralement de l’histoire autrement, rebattant les cartes et les personnages, redessinant une autre géographie et une autre constellation, où Conakry et l’Afrique se trouvent à même enfin de prendre en charge leur propre récit.
Annie Ferret, le 5 septembre 2026,
Elara Bertho, Un couple panafricain. Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée, éditions Rot-Bo-Krik, 2025.
[1] Voir Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains, Honoré Champion, Paris, 2019.


