Tu mérites un pays : chronique poétique et incisive du quotidien d’une exilée

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Avec Tu mérites un pays, Leïla Bouherrafa signe un roman à la fois délicat et mordant sur le quotidien d’une jeune femme exilée à Paris et en quête de naturalisation.

Tu mérites un pays est le deuxième roman de Leïla Bouherrafa, qui avait reçu en 2019 le prix des Jeunes Romanciers pour La Dédicace, également publié aux éditions Allary. Au fil de 49 courts chapitres, précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue, l’autrice met en scène Leyla, une jeune femme exilée à Paris et qui séjourne au Dorothy, un hôtel insalubre occupé par des femmes en attente d’un logement social. Derrière la fragilité apparente du personnage et son ton faussement naïf se cachent une colère réelle et une critique mordante de la violence du système administratif et politique français dans son injonction à l’intégration et même à l’assimilation en termes de langue, de vêtement et plus largement, d’apparence. Le pays natal de Layla, évoqué à plusieurs reprises avec beaucoup de nostalgie, ne sera jamais nommé au cours du roman : il est un « là-bas » que la jeune femme est invitée à oublier, à renier, pour obtenir le droit de vivre « ici », pour « mériter » la France. Les répétitions volontairement nombreuses qui scandent le texte disent les pierres d’achoppement mais aussi les points d’ancrage de Layla, comme ce rêve dans lequel elle prend la forme d’une anguille qui nage en pleine mer, à contre-courant, alors que les bains de mer lui manquent cruellement.

Layla réside à Paris depuis cinq ans et cherche à obtenir la nationalité française. Les démarches de la jeune femme et son angoisse face aux attentes qui lui sont formulées dessinent le fil rouge du récit. Marie-Ange, assistante sociale, lui donne des conseils pour son entretien de naturalisation et lui recommande de réfléchir à ce que signifie être Française, à ce qui fait la France. Mais pour Layla, la France est irréductible à une seule formule, et encore plus difficile à exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne.

Derrière la fragilité apparente du personnage et son ton faussement naïf se cachent une colère réelle et une critique mordante de la violence du système administratif et politique français dans son injonction à l’intégration et même à l’assimilation

Au cours de ses déambulations dans Paris, Layla croise le chemin d’autres êtres également rejetés par le système : Claude, auxiliaire de vie à la retraite et à la rue, Momo, qui s’occupe d’un manège à Montmartre et dont la barbe dérange la municipalité, Saïda, sa compagne de chambre au Dorothy, qui emploie toute sa force à tenter de s’intégrer dans le paysage français. Le style oral et parfois enfantin de Layla permet une dénonciation des dominations vécues par la jeune femme, en tant que personne racisée dans un environnement majoritairement blanc, et en tant que femme. De fait, les violences psychologiques ou physiques exercées par les hommes sur les femmes, surtout celles en situation de précarité, sont évoquées à de nombreuses reprises dans le roman, qu’il s’agisse du marchand de sommeil du Dorothy, de harceleurs de rue, d’un sordide commerce de la violence ou encore, de manière tristement banale, d’un père absent. À Paris, le seul individu de sexe masculin auquel Layla a pu accorder sa confiance et son affection est Momo, qui est quant à lui l’objet d’un autre type de domination et d’intolérance, pour des raisons religieuses. Si Layla cherche à dompter sa langue pour éviter les mots qui font peur aux Français, comme ce « Inch’Allah » qui parfois lui échappe au grand dam de son assistante sociale, Momo préfère jeter l’éponge et quitter cet « ici » qui ne veut pas de lui. 

L’expérience de Leïla Bouherrafa en tant qu’enseignante de français et d’alphabétisation auprès de jeunes réfugiés a assurément permis à l’autrice d’exprimer le quotidien de la jeune réfugiée avec cette délicatesse pleine de rage, au travers d’un « regard de l’intérieur », tel que Layla les chérit, décidément « très, très rare » et plein de justesse.

 

Gabrielle Bonnet

 

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