Tu seras un grand sage, mon garçon ! A propos de la pièce « Chemin forgeant »

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Présenté au festival Les Zébrures à Limoges les 24 et 26 septembre 2026 à l’espace Noriac, Chemin forgeant, écrit par Bernard Gaëtan Lagier et mis en scène par Abdon Fortuné Koumbha interroge ce que signifie devenir un homme exemplaire aujourd’hui.

La pièce se déroule probablement quelque part au Congo. Le plateau se présente nu, sans décor, une ampoule jaune, glauque, dévale des cintres.
Sorel Boulingui est seul en scène. Il incarne Paco. Dans le noir du fond de plateau, il étincelle de couleurs : pantalon beurre frais, chemise orange vif, presque fluo, gilet lie-de-vin.

La voix décolle, forte, amplifiée un moment par un micro assourdissant, souvent elle monte dans la colère et l’emportement, elle capte l’écoute et force la conviction, les mots relatent un chemin d’existence. Les souvenirs de Paco jeune refluent dans le désordre, d’abord la figure du père qui s’impose, accompagnée de celle de son transistor vert et de la retransmission du combat de boxe du siècle : Muhammad Ali contre George Foreman, le père omniprésent, dans ses mimiques, ses gestes, ses intonations et ses encouragements, la vie est un combat dans lequel il faut faire preuve de stratégie. Première leçon. Les amitiés et les humiliations enfantines viennent ensuite, les ordres maternels, les parties d’osselets avec Michel, la désobéissance et la punition qui va avec. Deuxième leçon. Les épisodes se succèdent avec une relative autonomie. Scènes ou saynètes ? La voix du grand-père parvient toujours de plus loin, comme un dernier recours, elle est celle dont on attend la sentence, qui peut-être donnera à l’ensemble son unité : « tu seras un grand sage, mon garçon ! » Mais le compte n’y est pas encore et le dialogue avec le grand-père se renoue autant de fois que nécessaire pour arriver à la consécration qui peine à advenir.

homme qui danse

Crédit photo : Christophe Pean 2026.

Le propre d’un récit initiatique est de tâtonner, de montrer que l’on hésite. On accepte alors cet égrainage des scènes, qui se suivent sans s’enchaîner toujours et le spectateur fait un effort pour reconstituer entre eux les maillons de ce parcours et suivre l’adolescent dans son opposition à ses parents ou ses premiers émois amoureux. Sur scène, Abdon Koumbha fait le choix de déstructurer la pièce pour la recomposer dans un ordre différent, alléger certaines scènes parfois jusqu’à leur faire perdre une partie de leur sens et de leur substance. Il passe ainsi sous silence le versant religieux de l’éducation de Paco, qui occupe dans le texte publié une place importante. Tout est pourtant peut-être là, dans cette multiplicité de voix contradictoires, dans les débats qui forment l’esprit et que l’on entend peut-être trop peu. Au fond, le père, la mère, le grand-père et la grand-mère de cette famille reconstituée au fil des séquences ne sont d’accord à peu près sur rien, mais ils vivent parfaitement bien ensemble, avec même une certaine harmonie, des voix qui ne s’élèvent jamais jusqu’à la dispute ou la rupture, des voix qui cohabitent et sont aussi capables de faire entendre l’amour qui les unit même dans les silences.

Un leitmotiv symbolise le temps qui passe : le transistor vert est un jour remplacé par un transistor à bandes de marque allemande Grundig, dans le texte, celui-ci disparaît à son tour au profit de la vidéo, et à mesure que ce temps passe, le chemin forgé est avant tout un chemin politique, de l’éveil d’une conscience portée par des figures tutélaires, Ali, Nkrumah, Lumumba, Sankara, Guevara, à la remise en question de certaines autres, « les saloperies de Staline », les idées se frottent et se défont, entre les reportages et documentaires politiques transmis par le père, l’opposition radicale de la mère à l’engagement partisan jusqu’au miroir tendu par celui qui est à la fois un semblable et un mentor, Tchéko, avec qui se poursuit la formation de Paco. Ensemble et avec d’autres encore, ils participent à la rédaction d’un journal qu’ils diffusent et vendent sous le manteau : Jeunesse d’avant-garde, mais ces alter ego ne suffisent pas toujours. Face à lui, Paco ne trouve pas le répondant nécessaire pour aiguiser son esprit. Il pressent peut-être qu’à l’image de la vie comme un combat, cette toute première leçon des débuts, martelée tout au long du texte : boxe, osselets, pétanque, football, la formation intellectuelle réclame aussi la contrepartie et la résistance, qui, faute d’adversaires à la hauteur et suffisamment instruits, ne viennent finalement jamais complètement. C’est peut-être ce qui laisse au spectateur, à la spectatrice, un goût d’inachevé, comme si la pièce était encore en mouvement et trop peu alimentée de nourriture solide. Un moment le personnage du grand-père laisse espérer quelque chose, mais son enseignement se borne trop vite à la répétition d’une formule. Alors le texte devient une matière brute, prometteuse sans aucun doute, mais à laquelle il manque une construction robuste et une vraie charpente. 

Sur scène, Sorel Boulingui enlace le transistor, métonymie de la figure paternelle, la présence forte et énergique du comédien nous prend par la main et nous entraîne à sa suite, chemin forgeant avec lui, oui, parce qu’assurément on passe un bon moment. Nos pas, qui marchent de conserve avec les siens, rencontrent les accidents du terrain, mais ni plus ni moins que comme toute vie en formation trouve sur sa route des obstacles, la lumière jaune réapparaît, les rythmes congolais et cubains de la musique qui ponctuent le passé s’élèvent de nouveau, le personnage ferme les yeux, tout l’avenir est ouvert, le chantier aussi, qui reste sans doute encore à chambouler et à bâtir de neuf.

Annie Ferret, le 25 septembre 2026.

 

 

 

 


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