#3 « Le racisme est un tabou au Portugal » – Partie 2

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Fenêtre n°3 - Diasporas africaines au Portugal, volet 2, militantisme : antiracisme, revendications, déconstruction des préjugés
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Ce deuxième volet sur les diasporas africaines au Portugal porte sur le militantisme des afro-descendants, qui s’organisent contre le racisme et les violences policières. Il évoque également une lutte plus discrète, mais tout aussi fondamentale : celle de chercheurs en sciences sociales, dont le travail consiste à déconstruire les préjugés sur l’Afrique et à décortiquer la question du racisme.

D’origine sénégalaise, Mamadou Bâ est membre de la direction nationale d’SOS Racisme Portugal. Il fait ici un point sur les mouvements migratoires et la question du racisme dans le pays. Ceci est la deuxième partie d’une interview réalisée à Lisbonne en septembre 2014. Elle détaille les actions d’SOS Racisme et des principaux  » combats  » des mouvements anti-racistes au Portugal.

Lire ici la première partie, sur le contexte migratoire au Portugal.

Quel est le rôle d’SOS Racisme Portugal ? Comment l’organisation est-elle née ?
Mamadou Bâ : SOS racisme naît en 1990, dans un contexte politique particulier, à une époque de reconfiguration de l’extrême droite au Portugal. Après la révolution de 1974, les aspects les plus violents du fascisme entrent en hibernation. Ils se restructurent, mais de manière clandestine, entre 1979 et 1985, sous la forme d’une organisation appelée MAN ( » Movimento de Acção Nacional « , Mouvement d’Action Nationale), qui regroupe les anciens fascistes nostalgiques du régime de Salazar et des mouvements d’extrême-droite comme il y en a ailleurs en Europe (type Front National français, Phalanges espagnoles…). Ils ont à ce moment là une page Internet et une radio – permise parce qu’elle ne se revendiquaient pas officiellement du fascisme.
Le MAN développe assez rapidement des liens avec le mouvement skinhead d’extrême-droite, qui commencent à investir l’espace public et à multiplier les actes de violence envers les immigrés. En 1989, ils assassinent José Carvalho, un militant antiraciste blanc. Ils revendiquent le crime, en expliquant que cet homme méritait de mourir, parce qu’il défendait les nègres.
Le pays s’est réveillé à ce moment là : des réunions ont été organisées, et c’est en 1990 qu’est décidée la création de SOS racisme. L’organisation est officiellement lancée le 10 décembre, date de la journée mondiale des droits de l’homme.
Les violences et ratonnades se sont accélérées entre 1989 et 1995, et ont culminé en juin 1995 avec la mort de quatre jeunes noirs en un mois, dont celle spectaculaire d’un Portugais d’origine cap-verdienne, Alcindo Monteiro, battu à mort par les skinhead au Bairro Alto de Lisbonne (1). Il y avait également à cette époque énormément de violences policières contre les noirs dans le Bairro Alto ; beaucoup de ces policiers soutenaient le mouvement skinhead ou en faisait partie. Le MAN a été dissous par les tribunaux après la mort d’Alcindo Monteiro.

Quelles sont vos principales actions ?
Au début, nous avons pensé qu’il fallait intervenir directement dans les écoles, pour conscientiser les enfants. Notre idée était que le problème venait du système scolaire, qu’il fallait trouver des réponses aux problèmes d’éducation, d’ignorance, qui était utilisée et manipulée par l’extrême-droite, contre les minorités ethniques. Ça a été une première phase, qui continue jusqu’aujourd’hui : c’est encore l’une des activités principales de SOS. En tout, environ 3000 débats ont été organisés durant toutes ces années.
La deuxième aire d’intervention a été l’intervention politique : faire des pétitions et des manifestations ; monter des réseaux pour regrouper les associations d’immigrés et de minorités ethniques… Surtout, conquérir l’espace public, pour donner une visibilité à la diversité culturelle, afin de contrebalancer l’influence de l’extrême-droite.
On a notamment créé le réseau anti-racisme, qui regroupe plus de 80 associations, et on a commencé à organiser la fête de la diversité, sur la place Martim Moniz et sur la Place du Commerce de Lisbonne. Cela durait cinq jours, il y avait un peu de tout : cinéma, musique, cuisine, débats… Elle avait un thème très joli :  » Saberes, sabores e sons do mundo  » (Savoirs, saveurs et sons du monde, NDLR). L’État a soutenu, ce qui était un bon point. Nous avons fait ça pendant une dizaine d’année, au début des années 2000. C’est un événement que l’on aimerait relancer en 2015.

Quelles ont été vos principales victoires ?
Tout d’abord, la  » loi contre la discrimination raciale « , en 1999 : elle est le résultat d’une pétition que SOS racisme avait lancé dans les années 1990. Elle a circulé pendant quatre ans avant que le gouvernement se décide à la mettre dans l’agenda du Parlement. Cela a pris du temps pour que les parlementaires se mettent d’accord entre eux et votent la loi, mais ça a fini par passer et cela a été une grande victoire, malgré le caractère incomplet, selon nous, des processus mis en œuvre pour lutter concrètement contre les discriminations.
Ensuite, la loi sur la nationalité, en 2006. Au Portugal, et ce jusqu’aujourd’hui, il ne suffit pas d’être né sur le territoire pour avoir droit à la nationalité. On se retrouve donc avec des jeunes qui sont nés ici de parents étrangers, et qui, pour certains, n’ont pas de nationalité : ils ne sont pas portugais, et le pays d’origine de leur parents ne les accepte pas toujours non plus. La loi de 2006 a résolu certains cas, en accordant la nationalité aux jeunes nés sur le territoire portugais qui sont dans le système scolaire et dont les parents sont en situation régulière. Mais cette loi, issue d’un compromis entre la droite et la gauche, est très incomplète et laisse beaucoup de situations sans réponse : les jeunes qui ont quitté le système scolaire, ceux dont les parents n’ont pas de papiers en règle… Donc ce n’est qu’une demi-victoire, et nous travaillons encore sur la question, avec les politiques.
Enfin, nous avons fait une autre chose difficile, parce que ce n’est pas une tradition au Portugal : que le mouvement social participe au débat intellectuel, en l’occurrence sur la thématique de la diversité. Nous avons fait plusieurs publications thématiques. Cela a fait avancer les choses : aujourd’hui nos ouvrages font partie des bibliographie des licences de sciences sociales. Et nous avons eu des prises de parole publiques, politiques, pour appuyer ou dénoncer selon les cas.

Quels sont les autres mouvements et associations anti-racisme au Portugal ?
Il n’y a que deux mouvements anti-racistes au Portugal : SOS Racisme et le Front antiraciste (Frente antiracista, NDLR). Le Front a beaucoup moins de poids que nous, puisqu’il est issu d’une scission de SOS Racisme. Cela mérite réflexion : qu’un pays comme le Portugal n’ait qu’une seule grosse organisation anti-raciste en dit long sur la discussion sur le racisme dans le pays. Alors qu’il s’agit d’un pays colonial, ayant quatre générations d’enfants d’immigrés !
Il y a énormément d’associations d’immigrés. Mais la majorité d’entre elles ont un caractère très culturel. Les associations avec un caractère revendicatif sont très peu nombreuses. Et c’est seulement depuis peu (décennie 2010) qu’on commence à avoir d’autres mouvements qui se focalisent sur la question des minorités. Nous avons aussi maintenant des associations tziganes, ce qui est très nouveau. Il commence à y avoir des associations de 2ème génération : par exemple la Plataforma Gueto (2), qui est selon moi la plus structurée des organisations non traditionnelles. Elle fait partie des rares qui sont politisées, qui ont des réponses concrètes aux problèmes politiques, et elle est composée de personnes très courageuses et très compétentes, bien formées, cultivées politiquement, ce qui est quelque chose que nous n’avions pas il y a dix ans.

Quels sont vos liens avec les autres mouvements antiracistes en Europe ? Et notamment avec les autres SOS Racisme existants ?
SOS Racisme existe en France, en Autriche, en Italie et en Norvège, en plus du Portugal. Et chacun de ces SOS a une culture très différente, selon ses réalités nationales. Au début, nous avions des relations avec SOS Racisme France. Mais nous les avons rompues en 2001, parce que nous avions une divergence de fond avec eux, au moment des discussions sur l’article 3 du traité d’Amsterdam. C’était au moment des débats sur la Constitution européenne, sous la présidence de Giscard, et une partie de cette possible constitution était le Traité d’Amsterdam, qui est le traité qui définit les libertés fondamentales de l’Union Européenne. L’article 3 du traité parlait de ces questions de diversité, de citoyenneté… SOS France a appuyé la position officielle, tandis que nous étions contre. La position officielle était que les citoyens des pays tiers n’avaient pas droit à la citoyenneté européenne. Nous, nous militions pour la pleine citoyenneté. Notre sentiment était le suivant : si l’Union Européenne, à partir de Maastricht, avait opté pour une démarche supra nationale, du point de vue citoyen, elle devait concrétiser cette vision. Son inspiration est la Révolution française. Et cette inspiration dit que toutes les personnes qui vivent dans la communauté doivent avoir leur espace politique. A cette époque, nous défendions un concept qui était la citoyenneté de résidence : l’idée était que la citoyenneté se base sur la résidence dans un pays au lieu de se baser sur la nationalité. Nous défendions le fait que les personnes résidant depuis au moins cinq ans – minimum pour une résidence considérée comme  » longue durée  » par l’Union Européenne – dans un pays de l’Union devaient avoir accès aux droits politiques, culturels et sociaux comme les Européens.
Ces divergences d’opinion avec SOS Racisme France ont créé des grands conflits, dans une réunion organisée à Pise, en Italie et cela a marqué la rupture avec eux.
Nous avons ensuite commencé à créer avec d’autres le Réseau Européen Contre le Racisme, l’ENAR (European Network Against Racism). La commission a parrainé la création de ce réseau. Nous sommes restés dans le réseau jusqu’en 2013, puis nous en sommes sorti. Mais nous travaillons encore avec d’autres organisations, dans d’autres pays, comme La Maison des Potes en France, par exemple.

Quels sont selon vous les principaux axes d’action que devraient se fixer le mouvement anti-raciste au Portugal ?
Les agendas sont nombreux. Mais pour moi il y en a trois fondamentaux, sur lesquels le mouvement devrait se focaliser pour conquérir du terrain :
1/ La question de l’habitat : les communautés immigrées au Portugal sont toutes mal logées, TOUTES. 90 % des minorités ethniques sont mal logées, c’est-à-dire dans des conditions très précaires. C’est un problème central, parce qu’il en résulte des violences urbaines, des décrochements scolaires, des difficultés d’accès aux services de base (santé…) Tous les problèmes sont liés à ça, c’est pour cela que j’en fais mon premier point.
2/ La question de la représentation politique des minorités ethniques, et avec elle du droit de vote. Cette une question qui ne se résoudra pas seulement avec le droit de vote, mais c’est un signal qui pourrait probablement transformer en profondeur le panorama politique.
3/ La question de la violence policière. Les personnes qui vivent dans des situations précaires sont des cibles faciles des violences policières. La police tue régulièrement des jeunes noirs ou tziganes, et n’est pas condamnée. C’est comme si nous avions encore, dans la tête du pouvoir et de la justice, un statut d’indigène, nous privant des droits les plus fondamentaux.

A propos des violences policières, depuis l’époque très agitée de la création de SOS Racisme dans les années 1980, y a-t-il eu des améliorations ?
Non. La seule chose qui a changé, c’est que maintenant ces violences sont plus visibles : les gens filment les scènes, les mettent sur Internet, sur les réseaux sociaux… Mais de manière structurelle, cette violence ne s’est pas améliorée, je pense même qu’elle a empiré. Parce que les 2ème générations résistent et font exprès de provoquer la violence urbaine, pour marquer leur territoire. La police se sert de ces faits pour justifier ses violences, en disant qu’il est nécessaire d’être plus durs avec les jeunes des banlieues, parce qu’ils ont une véritable volonté de ne pas respecter l’ordre public, d’enfreindre la loi… La police invente même des histoires pour justifier son rôle ! Elle monte des petites bagarres en guerres de gangs, invente des situations d’  » arrastão  » (3) pour justifier ses échauffourées avec des jeunes, fait passer certains groupes pour des extrémistes… La manière dont les jeunes sont évoqués vise à les décrire comme des animaux, des sauvages. Il y a une déshumanisation de la personne tuée, pour justifier le crime et dire qu’il s’agissait d’une situation de défense.
Donc pour revenir à la question, les violences policières sont largement aussi répandues qu’avant, résultant dans la mort régulière de noirs ou de tziganes. La seule chose qui a évolué, c’est qu’elle est maintenant dénoncée avec plus de rapidité et avec une plus grande portée.
La justice continue elle aussi d’être une justice très raciste. Récemment, un policier ayant abattu un jeune de 14 ans à bout portant, sans qu’il soit possible de parler ni de situation de légitime défense, ni d’accident, a été relaxé par le tribunal.

Pourriez-vous conclure en nous disant ce que vous pensez de la situation aujourd’hui et de la perception de ces questions par les jeunes générations : vous avez l’air de dire que les discours politiques et les violences policières n’ont pas tellement changé, mais qu’en est-il de la société en elle-même, de l’acceptation/évidence par les jeunes qu’on peut être noir et portugais, du racisme au quotidien… ?
Je ne crois pas qu’il y ait moins de racisme. Par contre il y a plus de conquête de l’espace public par les minorités ethniques. Il y a encore peu de temps, la visibilité des minorités ne se faisait que par le sport. C’est clair qu’il y a aujourd’hui des personnes en capacité de porter un discours et de penser ces questions, avec une légitimité et un discours construit, et qui peuvent dire  » je suis d’ici « , ce qui n’existait pas avant : il y avait peu de culture politique dans les mouvements sociaux.
Cette nouveauté aide à élever le niveau de confrontation politique. Nous n’avons plus le problème que nous avions avant, le manque d’interlocuteurs qui puissent prendre part au débat politique. Aujourd’hui, si l’État veut aborder les problèmes des communautés, il a des interlocuteurs. Et même si l’État ne souhaite pas toujours ce débat, il existe au moins entre le mouvement social et le monde universitaire, ce qui n’était pas le cas avant.
Mais cela ne change guère le manque de représentativité, pour le moment. Si on regarde le Parlement, il n’y a pratiquement aucune représentation de la diversité ethnique. Il y a un seul Noir, dans le parti de la Démocratie Chrétienne. A part lui, aucun autre noir, et aucun tzigane. Du côté de la presse, si on retire RTP Africa, chaîne spécialisée, il n’y a aucune représentation de la diversité.
Même du côté du football, où il y a eu plusieurs stars noires dans les joueurs, il n’y a aucun noir dans les directeurs de clubs ou les entraîneurs.
Il y a eu des victoires du mouvement social, comme les changements sur la loi de nationalité, la commission contre les discriminations raciales… Mais structurellement, l’État et le pays continuent d’être très racistes. C’est loin d’en finir, parce que les élites n’ont pas de courage pour entamer un débat sur le racisme. Donc maintenant, soit nous arrivons à avoir ce débat, sans crispation ni tabou, soit nous allons continuer avec les mêmes problèmes, et un jour mal se réveiller.

Propos recueillis et traduits du portugais par Maud de la Chapelle

(1) Quartier très animé, et à l’époque très immigré, de Lisbonne.
(2) Voir le site : http://plataformagueto.wordpress.com
(3) Le mot  » arrastão  » vient originellement du Brésil. Littéralement, cela veut dire  » dragage « , c’est le fait de tout emporter, tout ramasser avec soi. C’est une forme d’agression collective, où un groupe de personne vient en braquer un autre (sur une page, sur une place…), emportant toutes les affaires avec elles. Le 10 juin 2005, la police portugaise a parlé d’arrastão sur une plage de Cascais, non loin de Lisbonne, pour expliquer la lourdeur de son intervention contre des jeunes. Un commandant de police a confessé plus tard que l’histoire était fausse.
///Article N° : 12862

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