93, la belle rebelle

De Jean-Pierre Thorn

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Sans accès à son Histoire, aux archives, à l’écoute des anciens, on a l’impression de devoir tout démarrer à zéro, en une pesante solitude. Rappeler le passé éclaire le présent, pour savoir comment on en est arrivé là, et sur quoi s’appuyer pour aller plus loin. Comme le disent les griots, le futur sort du passé. C’est en grande partie le projet documentaire : inscrire le présent dans le temps pour en élargir les possibles.
Les « sauvageons », la « racaille » des banlieues ont eux aussi leurs anciens, leur passé, méconnu, renié à la faveur des stigmatisations et des agressions. Ce film s’en fait le témoin. Yamina Benguigui avait retracé l’Histoire de la Seine Saint-Denis, département du nord-est de Paris qui porte le numéro 93 et groupe toutes les vagues d’immigration et nombre de cités-ghettos, dans 9/3, mémoire d’un territoire selon une chronologie ouvrière puisant dans les images d’archives. Son film se terminait par une série de photos de personnages célèbres issus de cette banlieue. C’est par la musique que Jean-Pierre Thorn aborde ici ce territoire et en révèle la créativité en tous sens, à l’encontre des clichés réducteurs. Du rock radical au funk et au hip-hop, du folk-jazz au slam, des icônes du 93, département où se concentrent les classes populaires, ont marqué leur époque et se souviennent dans un grand éclat de rire de leur combat pour exister, déjà, face à l’adversité. On voit ainsi des historiques des années 60 comme Dee Nasty (funk/hip-hop), Loran « Bérurier noir » (punk), Marc Peronne (folk-jazz) ou Daniel Baudon (rock) mais aussi des gloires actuelles avec le rap de Casey, le rock radical de Serge Teyssot-Gay (ex-« Noir Désir » aujourd’hui « Zone libre ») ou le slam de D’de Kabal. Ce grand mélange mais aussi et surtout cette lutte, qui puise historiquement dans celle des droits civiques aux Etats-Unis, fondent une culture souterraine, cette culture de banlieue dont se réclament aujourd’hui les « voyous » si décriés.
Pas besoin de commentaire explicatif, de légende à la photo, pour ressentir ce bouillonnement. Le vieux routier Thorn sait écouter et l’avait montré non-seulement dans son dernier film, Allez yallah ! (2006, [cf critique 4654]) sur la caravane des droits des femmes maghrébines, mais aussi dans ses deux films sur la culture hip-hop déjà réalisés dans le 93 : Faire kiffer les anges (1997) sur le breakdance et On est pas des marques de vélo (2003) sur la double-peine. Il a si bien intégré le rap et le slam que son film en prend le rythme, multipliant les contrepoints dans un montage serré, mariant les facettes du réel à la manière d’un DJ. Les rencontres d’aujourd’hui se mêlent aux archives, si bien que les souvenirs s’égrènent en images autant qu’en regards. Et toujours, la musique est à la fois un refuge et une réaction, une affirmation.
Et puis il y a ce constat, ce scandaleux bégaiement de l’Histoire, où de nouveaux prolétaires reconstruisent en bord de voix ferrée les bidonvilles autrefois éradiqués. Les pauvres de l’Europe l’Est ont remplacé les pauvres du Maghreb, en un macabre écho aux douleurs encaissées.
Cet édifiant retour vers le futur éclaire certes ce défilé d’anciens combattants d’une lueur tragique, mais la vitalité de leur combat demeure et leur émouvante et vibrante énergie inscrit leur contre-culture comme un manifeste pour le temps présent.

///Article N° : 9920

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