Soutenir le cinéma et la télévision au Gabon

Entretien d'Olivier Barlet avec Imunga Ivanga, directeur de l'Institut gabonais de l'image et du son

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Le remplacement subi de Charles Mensah par le cinéaste Imunga Ivanga à la tête du cinéma gabonais avait surpris. Le fait du Prince correspondait aussi à une modification de la structure, le Centre national du cinéma gabonais (CENACI) devenant l’Institut gabonais de l’image et du son (IGIS). Premier bilan au bout d’un an.

Vous voilà à la tête du cinéma gabonais en remplacement de Charles Mensah.
Effectivement depuis novembre 2009, j’occupe la tête de L’Institut gabonais de l’image et du son, IGIS, qui est l’ex-Centre national du cinéma gabonais, dont le dernier directeur était Charles Mensah.
Pourquoi ce changement de nom ?
Ce changement de nom correspond aux nouveaux objectifs que s’est fixé le gouvernement. Le Centre national du cinéma avait été créé en 1975. Les choses ont évolué depuis en termes technique et administratif, et des métiers du cinéma. Je pense que cette actualisation trouve là sa justification.
Avec déjà un an à ce poste, vous avez senti les choses, vu et rencontré les personnes, jaugé les difficultés. Est-il possible de tirer un premier bilan ? Non le bilan d’une action, mais sans doute davantage d’une action à faire.
L’on peut effectivement tirer le bilan d’une action à faire. Un travail considérable a été fait auparavant par mon prédécesseur, qui était celui d’inciter à une production nationale à travers des séries télévisées, des longs-métrages dans le cadre des productions et des coproductions. Un soutien appréciable fut apporté à des films qui n’étaient pas forcément tournés par des Gabonais, mais des Africains tels Balufu Bakupa-Kanyinda avec Le Damier ou Bassek Ba Kobhio avec Le Grand Blanc de Lambaréné et Le Silence de la forêt, Issa Serge Coelo avec Tartina City, et récemment Orlando Fortunato avec Batépa. Au plan local, il y a eu le développement d’une série télévisée à succès, L’Auberge du salut, qui a servi d’exemple, au moins de motivation, puisque de nombreuses séries sont nées juste après, notamment au Burkina Faso. Ces initiatives je les poursuis et les consolide. Les séries télévisées sont souvent réalisées en alternance par différents réalisateurs qui peuvent ainsi capitaliser leur expérience. Nous avons pour cette année produit une série nommée Pango et Wally, par un collectif de réalisateurs et deux documentaires Home studio de Murphy Ongagna et Les Nouvelles écritures de soi d’Alice Atérianus-Owanga. Nous allons par ailleurs développer la formation et accroître le soutien à la production nationale. La baisse des aides internationales à la production nous oblige à repenser les choses pour permettre aux auteurs confirmés ou émergents d’exister.
Est-ce que vous disposez d’un fonds d’aide à la production ?
Nous ne disposons pas d’un fonds d’aide à la production, mais dans le cadre du budget qui nous est alloué, nous avons une ligne consacrée à la production.
Les décisions vous incombent-elles, ou bien une commission statue-t-elle ?
Les décisions nous incombent parce que ce budget est le nôtre et que nous avons une expertise. Sur la base des projets que nous initions ou qui nous sont proposés, nous faisons le choix et accompagnons le développement des scénarios retenus, qu’il s’agisse de la fiction ou du documentaire. Le cas échéant, nous associons d’autres experts qui ont pignon sur rue.
Quelles sont vos priorités dans ces choix : des produits audiovisuels destinés au pays, ou à une circulation internationale, ou bien de représenter le Gabon sur la scène internationale par des productions plus solides en qualité qui pourraient faire les grands festivals, ou bien encore plus de courts-métrages ?
La représentation du Gabon à l’extérieur est fondamentale. C’était déjà une préoccupation mais nous la consoliderons : maintenir cette qualité et tenter d’aller au-delà. D’un point de vue démographique, nous ne pouvons pas nous positionner comme certaines grandes nations mais nous souhaitons mettre l’accent sur une qualité qui nous permettrait d’être compétitifs aux côtés de celles-ci, car elles proposent un choix plus large. Il nous faut dans le cas des coproductions obtenir des financements complémentaires, ce qui nous permettrait de produire davantage et de bénéficier d’ une exposition plus grande aussi bien en dehors du cadre africain et le reste du monde. C’est important : on connaît le Gabon mais en réalité, il demeure méconnu. Il y a très peu d’images sur le pays, sur la culture gabonaise. On sait que le masque ngil est le plus cher au monde mais ça ne donne pas plus d’informations. : L’on ne connaît pas les hommes, ni leurs cultures, ni leur Histoire et les histoires non plus. Il nous faut pouvoir nous raconter, et trouver ainsi notre place dans la production cinématographique mondiale. Elle ne sera pas entière s’il n’y a pas nos « quartiers » non représentés de la périphérie du village planétaire. Cela suppose des choix pertinents et une action intensive de promotion. Le film documentaire est privilégié aujourd’hui car son économie est plus accessible. Il y a cinq ans, nous avons initié un festival de films documentaires au Gabon, un partenariat entre l’IGIS, alors CENACI, et le Centre Culturel Français, sous couvert de la Coopération française. L’idée est de faire de Libreville une plaque tournante du documentaire francophone en Afrique.
Rien que ça !
Nous nourrissons de grandes ambitions sur le long terme. Les Escales documentaires de Libreville (EDL) permettent de faire le point sur la création documentaire au Gabon, en Afrique, tout en s’ouvrant à la création documentaire internationale. Nous avons eu le privilège en 2010, durant la 5ième édition qui s’est déroulée du 22 au 27 novembre, de diffuser pour la première fois sur le continent africain les quatre épisodes de la série Afrique(s), une autre histoire. Cela a donné lieu à de vifs débats. L’un des réalisateurs, Alain Ferrari, et le journaliste Philippe Sainteny étaient présents à Libreville. Dans les années 70, Alain Ferrari avait coréalisé au Gabon un feuilleton télévisé, Où vas-tu Koumba ? avec un Gabonais, Simon Augé. La confiance est là et il nous faut poursuive ce que l’on a commencé. Les rencontres avec le public, mais également avec les élèves, sont essentielles : cela aide à construire un peu le regard des gens, et l’on a maintenant un public assidu et passionné. Depuis trois ans, un appel à projets de scénarios de films documentaires permet de renforcer la production documentaire locale. Deux films ont ainsi été présentés aux Escales de cette année. Nous allons aussi les faire voyager dans des festivals, ce qui contribuera à faire connaître notre travail.
Cette ambition documentaire est-elle pensée en concurrence avec les pays qui s’engagent dans la même voie ?
Non, nous cherchons à nouer des partenariats et pensons qu’il est nécessaire de créer des synergies. Nous avons fait le choix d’un festival non compétitif : nous n’attribuons pas de prix, ce qui permet une certaine sérénité. Les gens sont là pour se rencontrer, discuter, développer le documentaire et son audience. L’implication des pouvoirs publics doit être plus importante, mais celle des cinéastes doit l’être encore plus pour atteindre cet objectif.
Il n’y a pas de diffusion du documentaire sans l’appui des télévisions en dehors de quelques festivals internationaux. Est-ce qu’en tant que représentant de l’Etat, vous pouvez être en discussion directe avec les télévisions ?
Cela fait justement partie des initiatives en cours. Le festival reste un événement ponctuel. Les télévisions ont aujourd’hui une offre immense : chaînes publiques nationales africaines, chaînes des différents bouquets. Nous cherchons à les impliquer dans l’organisation même du festival et pour les films, dès la phase de financement, ce qui entraîne une garantie de diffusion. Mais c’est complexe et tout ça ne se règle pas d’une traite.
Ce n’est effectivement par inscrit dans les habitudes des télévisions africaines de prendre les œuvres documentaires.
Absolument. Mais il y a des chaînes comme Africable, Africa 24 ou Voxafrica, même si elles sont principalement consacrées à l’information. De nouvelles tendances apparaissent. Nous aurons des chaînes thématiques africaines dans bientôt dans lesquelles nous pourrons nous engouffrer. Nous approchons également les chaînes extérieures au Continent mais qui y sont diffusées.
Vous parliez d’un aspect formation. Est-ce que ça touche aussi le documentaire ?
Oui, mais pas seulement. Nous allons initier des ateliers sur la lumière, le son, la mise en scène, la décoration, la production, etc. Il faut renforcer les acquis et tenir compte de l’évolution technologique. Nos techniciens sont souvent jeunes et n’ont pas capitalisé l’expérience du tournage, ceux qui ont une certaine expérience doivent réapprendre, s’adapter à l’évolution des outils. Ce seront des ateliers avec des experts, africains ou non africains, par cycles, en essayant de les faire coïncider avec certaines productions pour travailler sur du concret. Aux dernières Escales, nous avons organisé un séminaire de formation au journalisme culturel animé par Thierno Ibrahima Dia. C’est important car notre travail n’a pas d’impact s’il n’est pas relayé de manière efficace, objective et/ou subjective par des professionnels de la critique. L’enjeu est d’accompagner le public dans la lecture, la compréhension des films qu’ils ont vus, qui viendra confirmer ou infirmer ce qu’ils ont pu ressentir. Et pour les professionnels, c’est aussi une réelle opportunité d’avoir un retour, une possibilité peut-être de remise en question de leur travail et d’aller plus loin.
L’accompagnement médiatique d’un film, même d’un documentaire, lui permet d’exister véritablement.
Absolument. Nous parlons du documentaire, mais nous développons également des projets télévisuels, notamment des fictions télévisées, séries et téléfilms, avec un esprit différent. Cela devrait nous aider à préparer des réalisateurs à la fiction de courts et longs métrages.
Vous passez donc plutôt par le produit télévisuel que par le court-métrage qui était la voie royale du long-métrage autrefois.
Oui, je prends en compte la donne économique. Un court-métrage, même classique, en termes d’investissement, a des coûts énormes alors qu’une série télévisée est plus légère avec une déclinaison d’épisodes, donc la possibilité d’offrir à différents réalisateurs l’opportunité de pratiquer, en insistant sur l’aspect artistique. Les courts-métrages ne sont pas exclus, mais il faudra qu’ils soient vraiment intéressants. De plus, il est assez lourd de tourner en argentique. Il faudrait dans le cadre des festivals, que l’on ne soit plus contraint à kinéscoper les films tournés en vidéo. Lorsque ce n’est pas le cas ils demeurent dans une sorte de confidentialité, en tout cas l’exposition n’est pas la même. Cela engendre des frustrations, alors que certains de ces films mériteraient mieux. Tout dépendra de notre capacité à renforcer nos financements pour aller sur des projets ambitieux d’un point de vue du contenu comme de la forme. Il faudrait réussir à accompagner les auteurs. L’on se battra pour cela !
Le Gabon est un petit pays, un peu plus d’un million d’habitants, donc le marché est limité et toute production, même audiovisuelle, a pour ambition de dépasser les frontières. Que dire de l’expérience de la série L’Auberge du salut ?
Des télévisions africaines l’ont achetée, notamment francophones, mais au-delà, c’est plus difficile. Son succès, au plan local, était aussi prestigieux que celui des grandes séries comme Dallas. Au moment de la diffusion, il n’y avait plus personne dans les rues. Les cassettes qui ont été éditées sont parties comme des petits pains. On me demande s de reprendre leur édition en DVD. Et puisque nous parlons de l’édition, notre souci est aussi de rendre accessible les séries et films majeurs de la production gabonaise. Il y a une demande, nous aimerions la satisfaire. Nous réfléchirons également sur le conditionnement afin qu’il soit le plus simple possible pour pratiquer des prix qui j’espère dissuaderont les pirates.
Avec une véritable volonté politique, peut-on lutter contre le piratage ?
Il faut que cette volonté soit bien affirmée, pour cela il faut que ce soit une priorité. Ce n’est pas tout à fait le cas, un peu comme s’il y avait une sorte de résignation. Les pirates sont parfaitement organisés et la lutte doit l’être aussi. Il faut régler aussi la question des droits d’auteur. C’est un tout. Les artistes doivent pouvoir vivre de leur travail. Sinon, la création va péricliter, alors que nous ne manquons pas de talents, souvent trop méconnus.
Vous parliez d’une baisse de budget. Quelles en sont les raisons alors que le Gabon reste un pays relativement riche ?
La crise ne nous épargne pas pour autant. Des choix sont opérés au profit de chantiers jugés s prioritaires. Mais, tout de même, cela ne nous empêchera pas de travailler.
Y a-t-il la volonté de sauvegarder une politique culturelle ?
Oui, et nous avons de quoi l’entreprendre. Je ne vais pas me plaindre car je sais qu’il y a des pays complètement démunis. Il me faut être inventif dans ce que nous aurons à proposer et je suis convaincu que si nous réussissons à être réguliers dans nos productions et que celles-ci ont un certain écho, nous pourrons réévaluer notre budget à la hausse. Il faut aussi trouver des financements complémentaires et réfléchir à des partenariats Sud-Sud. Cela reste un défi, mais ça vaut le coup.
Vous êtes un cinéaste avant tout, et avez derrière vous une œuvre marquante. Ces responsabilités sont très prenantes : vous ne les vivez pas comme une frustration ?
Je ne suis pas frustré, pour le moment en tout cas ! J’apprécie la confiance qui m’est faite et chercherai à apporter mon humble expérience dans le cadre de ma mission. D’autre part les fonctions ne sont jamais définitives ! Etant de la maison, j’ai peut-être un regard moins « politique » mais technique sur la façon de maintenir et de renforcer la dynamique de la production existante. Mon rôle n’est pas qu’administratif, j’agis également en tant que producteur : c’est tout aussi exaltant et enrichissant par l’échange avec des auteurs. Mais je poursuis ma réflexion en tant que créateur, notamment sur le développement d’histoires qui intègrent des modèles économiques viables. Dôlè et L’Ombre de Liberty convoquaient des moyens énormes. On peut aller vers des choses plus intimes en étant original et en laissant de côté les chroniques… J’ai envie à travers mes interrogations, mes angoisses, mes doutes, d’explorer des choses nouvelles.

Tunis, novembre 2010///Article N° : 9921

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