« Dans ce monde, on a besoin d’action, pas seulement de compassion »

Entretien d'Érika Nimis avec Jenna Dawn

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Jenna Dawn, artiste communautaire originaire de Sioux Lookout (Canada), s’est notamment fait connaître à travers des projets réalisés dans les années 2007-2008 au Niger. Par une chaude matinée du mois d’août 2010, elle a entrepris de traverser la ville de Montréal (qui est une île située sur le fleuve Saint-Laurent), un seau rempli d’eau sur la tête, en signe de solidarité avec tous ceux qui n’ont pas un accès immédiat à l’eau potable. Elle est partie, aux premières heures du jour, de la rive nord de l’île d’où elle a puisé de l’eau, pour aller déverser cette même eau, quelques heures de marche plus tard, sur la rive sud de l’île, dans la zone portuaire (et touristique) de Montréal. D’où le titre ô combien emblématique de cette performance, « Nord-Sud », une traversée méditative de 12 km, pour rappeler aux passants occasionnels ce jour-là, qu’à travers le monde, des humains, surtout des femmes et des enfants, consacrent une grosse partie de leur temps à aller puiser cette eau si précieuse pour leur survie quotidienne. L’eau est d’ailleurs un thème récurrent abordé par les artistes contemporains, comme le rappelle la récente tenue en décembre 2010 du festival SUD à Douala.

Comment cette idée de faire la traversée de l’île de Montréal avec un seau d’eau sur la tête vous est-elle venue ?
J’ai grandi dans le nord du Canada. Et c’est là où j’ai réalisé pour la première fois combien l’eau était précieuse. J’ai vécu des périodes où nous n’avions pas d’eau courante à la maison et pas accès à l’eau potable. En réalité, très peu des gens vivent avec un accès direct à l’eau potable dans le monde. Plus récemment, j’ai mené des projets artistiques dans divers pays incluant Haïti et le Niger, où l’eau potable n’est pas facilement accessible. Alors que je créais une murale avec de jeunes écoliers au Niger, un enfant a suggéré d’inclure cette citation dans l’image : « L’eau, c’est la vie ». En définitive, j’ai fait cette traversée pour montrer que cette ressource, si simple et essentielle pour le bien-être de tous, l’eau, est aussi fragile et inaccessible.
Quel était le principal but recherché en réalisant cette performance ?
Je voulais inciter les spectateurs « accidentels » de ma performance à réfléchir sur le fait qu’on vit sur une île entourée d’eau, Montréal, où nous n’avons pas de difficulté d’accès à l’eau autant pour boire que se laver. De nous faire rappeler ce privilège permet d’imaginer davantage les défis vécus par toutes ces femmes dans le monde qui n’ont pas accès à l’eau potable dans leur foyer et les inégalités qui en résultent.
Quel est votre rapport au continent africain ?
Quand j’avais 10 ans, ma cousine a fait un échange avec Jeunesse Canada Monde au Burkina. À son retour, elle a partagé ses expériences avec ma famille, qui m’ont beaucoup marquée. À cet âge-là, j’étais déjà très critique sur notre façon de faire et je me suis dit qu’un jour, j’irais à la rencontre de ce monde, où les gens vivent avec peu, dans une simplicité qui m’inspire toujours. Très jeune, j’avais déjà fait le choix de résister au monde consumériste. J’y ai aussi vu une sagesse qui n’existait pas ici, avec notre mode de vie assez absurde. À 17 ans, j’ai assisté à une conférence internationale sur les enfants victimes de la guerre, et j’ai été bouleversée par le témoignage de deux jeunes Ougandaises qui ont été des enfants soldats. Ma volonté en tant qu’artiste est de faire de ce monde si déstabilisant, un monde plus petit, plus familier pour mieux l’appréhender. Ces sept dernières années, j’ai vécu ma vie comme une nomade. À force de persévérance et mue par le goût du défi, j’ai pu participer à divers projets en Haïti, au Maroc, au Niger et ailleurs. J’ai été très chanceuse et je suis fière d’avoir partagé le quotidien de gens de tous les pays où j’ai pu me rendre, pour mieux les comprendre de l’intérieur. Ces échanges m’ont tellement marquée. Je pense souvent que j’ai laissé une partie de mon cœur au Niger.
Je vous cite : « Chaque œuvre d’art que je conçois est développée à partir de moments vécus et démantèle le « bagage » que je porte ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
Quand on voyage beaucoup, on apprend à se détacher des choses et à mieux cerner l’essentiel, ce qui nous sert vraiment à vivre. Vivre au contact des autres, c’est apprendre. Quand on est marqué par une expérience, ça laisse une trace qu’on porte en soi pour le restant de ses jours. Parfois, je pense que ma valise est trop pleine et j’ai envie de la vider complètement, pour vivre avec très peu.
Comment vous êtes-vous préparée à cette performance difficile ?
Je me suis entraînée pendant quatre mois. J’ai reçu beaucoup de conseils de gens qui me voyaient pratiquer, surtout des gens qui sont déjà passés par ces expériences de vie en Haïti, au Burkina, etc. Avec l’entraînement, j’ai pu gagner suffisamment de confiance en moi-même, pour surmonter ce défi de 12 km.
Comment la traversée s’est-elle passée ? Comment vous êtes-vous sentie ? Et surtout que se passait-il dans votre tête pendant que vous traversiez la ville avec votre eau sur la tête ?
J’ai vécu cette traversée comme une grande méditation. Ça prend beaucoup de concentration et de présence. Je l’ai fait en pensant à tous ceux que j’ai rencontrés lors de mes voyages, mais aussi en pensant aux Autochtones qui vivaient près de mon village d’enfance au Canada et qui n’ont toujours pas accès à l’eau potable. En me fixant pour objectif de traverser l’île de Montréal, au nom des anonymes, surtout des femmes, ma douleur a disparu avec le sentiment de n’être plus seule.
Quelles ont été les réactions des gens que vous avez croisés pendant votre performance ?
Les gens étaient plutôt surpris et en admiration. C’est sûr que la plupart des gens n’ont jamais vu en vrai une personne porter de l’eau sur sa tête, encore plus une jeune femme blanche.
Vous n’avez sollicité aucun média autour de cette performance. Comment avec votre discrétion comptez-vous toucher le public ?
Je n’ai pas eu envie d’associer ma performance à d’autres personnes, ni à des organismes. Je pense qui si chacun vit avec sa conscience et sa responsabilité vis-à-vis de l’impact des gestes qu’il pose, le monde peut exister différemment. Je suis aussi méfiante vis-à-vis des bonnes « causes » et de la récupération que l’on en fait. Je ne suis pas « meilleure », je suis juste quelqu’un qui rêve de voir autrement. Je veux faire partager à ma manière et non pas comme d’autres vont me dicter. Surtout, je ne veux pas être « glamourisée », car une telle réalité est tout sauf glamour. C’est du réel. Dans ce monde, on a besoin d’action, pas seulement de compassion.
Pour finir, envisagez-vous de refaire cette performance ?
Je ne sais pas. C’est le cœur, c’est l’intuition qui guide mes performances. Si jamais je sens que je dois la refaire, je la referai, mais pour le moment, je me sens en paix avec ce geste. Peut-être que cela pourra inspirer d’autres actions plus tard.

Montréal, novembre 2010

Présentation de la performance de Jenna Dawn sur :[Youtube]
Sites de l’artiste :[fautart]
[woventhreads]///Article N° : 9922

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Les images de l'article
© Mathieu Lévesque
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© Erika Nimis
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